Papineau. Son influence sur la pensée canadienne/Chapitre XVIII

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Papineau

Son influence sur la pensée canadienne

essai de psychologie historique
Chapitre XVIII. Bataille de Saint-Eustache — volte-face subite du clergé




Table des matières | Dédicace | Introduction | Chapitre I | Chapitre II | Chapitre III | Chapitre IV | Chapitre V | Chapitre VI | Chapitre VII | Chapitre VIII | Chapitre IX | Chapitre X | Chapitre XI | Chapitre XII | Chapitre XIII | Chapitre XIV | Chapitre XV | Chapitre XVI | Chapitre XVII | Chapitre XVIII | Chapitre XIX | Chapitre XX | Chapitre XXI | Chapitre XXII | Conclusion


Le troisième acte de la grande tragédie se passa à Saint­-Eustache. Depuis quelque temps, les habitants avaient dé­laissé la chasse à l’orignal pour la chasse plus mouvementée à l’Anglais. Le joli village, abrité dans les arbres, qui suit les méandres capricieux de la rivière Sainte-Rose, avait, ce jour­-là, le 14 décembre 1837, un aspect des plus animés. Des grou­pes stationnaient çà et là, et causaient avec exaltation. Des soldats improvisés barricadaient les portes des maisons, ou les environnaient de murailles faites avec des sacs de terre. Les femmes se sauvaient en courant hors du village, suivies de leur nichetée comme un troupeau d’oies apeurées. Soudain, on entendit une détonation formidable; la terre trembla, une fumée noire s’éleva au ciel. C’était la manière des Anglais d’annoncer leur arrivée. Forte des succès remportés, l’armée de Colborne, composée de huit mille hommes, dirigeait ses co­lonnes régulières sur Saint-Eustache. Le curé Paquin, placé en vigie dans l’une des fenêtres du presbytère, n’en vit que deux mille, mais on sait qu’il avait des berniques complaisantes et opportunistes. Les insurgés, au nombre de quatre cents, armés de mauvais fusils, qu’ils avaient chipés aux Sauvages des Deux-Montagnes, étaient commandés par le docteur Ché­nier et Amury Girod. Quand M. Paquin apprit que les troupes anglaises se dirigeaient de leur côté, après avoir triomphé à Saint-Charles, il tenta de dissuader Chénier de ses projets de résistance. Mais ce dernier demeurait inébranlable :

— Je suis déterminé à mourir les armes à la main, plutôt que de me rendre. Autant vaudrait essayer de prendre la lune avec ses dents, que de chercher à ébranler ma résolution.

Le curé Paquin — selon le propre journal qu’il fit des évé­nements pendant que l’ennemi bombardait son église — déci­da de faire connaître aux autorités les dispositions actuelles des habitants pour prévenir des désordres inévitables si l’on en venait à une bataille. Dans ce but, il résolut d’aller à Mont­réal, mais Chénier lui coupa toutes les issues. Il avait planté des sentinelles partout, et personne ne pouvait passer outre, sans un permis de sa main. Le curé sollicita du commandant un sauf-conduit qui lui fut refusé. Le docteur se rendit au pres­bytère, son épée à la main, pour ponctuer ses déclarations de moulinets énergiques.

— Vous êtes fou de vouloir engager vos concitoyens dans cette latte désespérée. Vous allez attirer tous les malheurs sur notre village. Il sera incendié comme ceux de Saint-Charles et de Saint-Denis. Je vous accuse devant Dieu et devant les hommes de tous les malheurs à venir.

— C’est vous, monsieur le curé, que j’accuse à mon tour, vous nous avez nui extraordinairement ! Vous êtes la cause du refroidissement de la paroisse. Vous devriez être à notre tête quand nous irons combattre pour nous donner l’absolution.

— Nous, faire une semblable action ! Non, jamais ! Ne l’espérez pas. Ce serait agir contre notre propre conscience, contre les décisions de l’Église, contre les intérêts du gouvernement et du pays. Cette absolution vous damnerait en nous perdant nous-mêmes...

— Eh bien ! puisqu’il n’y a personne d’assez brave pour vous arrêter, je le ferai, moi.

Mais le curé dut renoncer à son voyage à Montréal.

Pendant ce temps, les troupes anglaises marchaient sur Saint-Eustache, « Messire » Chartier, curé de Saint-Benoît, n’entendait pas la religion de la même manière que le curé de Saint-Eustache, c’est-à-dire qu’il ne croyait pas, après qu’il avait soutenu les insurgés, avoir le droit de se retirer du mou­vement au moment le plus critique, quand l’idée sortait de l’abstraction pour prendre un corps sanglant. Aussi, au mo­ment du danger, il se rendit au camp des rebelles, à Saint Eus­tache, pour leur presser la main et les encourager à la résistance suprême. Toutefois, l’abbé ne dissimulait pas son inquié­tude d’âme. Il se confia à ses amis.

— Eh bien ! me voilà en butte maintenant à l’autorité ec­clésiastique, il me faudra double courage.

Noble prêtre ! Il ne trouvait pas d’arguments spécieux, de distinguos subtils pour trahir son patriotisme ardent. Quand tous les autres réintégraient leur coquille, lui, sans lâches égards pour sa-soutane, restait au blanc. Cette opposition des hauts dignitaires de l’Église à la participation de clergé au mouve­ment insurrectionnel était de date récente : « Me voilà en butte maintenant à l’autorité ecclésiastique », s’écriait M. Chartier. Il comprenait que cette volte-face subite du clergé compliquait une situation difficile et compromettait le succès de la révolu­tion. Il oublia son caractère sacré pour se souvenir qu’il était canadien-français d’abord.

On sonna l’alarme pour annoncer ce qu’on croyait être l’ar­rivée des soldats Anglais, mais c’était simplement une compagnie de volontaires canadiens sous le commandement de M. Globensky, un citoyen d’origine allemande, qui avait pris racine au pays, et absolument dans la tradition de sa race, puisqu’il trahissait ses frères d’adoption. Dans un gros livre son fils, le seigneur Globensky, a vainement tenté de réhabiliter la mé­moire de son père. Il porte dans l’histoire la marque indélé­bile de sa trahison.

L’escouade de renégats se mit à faire feu sur les patriotes. Dans la confusion de l’attaque, Chénier les prit pour les sol­dats de Colborne et fonça sur eux. Un coup de fusil tiré à distance l’avertit de son erreur. L’armée anglaise n’était plus qu’à quelques pas des loyaux. L’infanterie, la cavalerie, l’artillerie, couvraient un front de trois milles de longueur. À cette vue, les compagnons de Chénier retournèrent sur leurs pas, et se réfugièrent au couvent. Mais un certain nombre avait eu le temps d’envahir la maison d’un M. Dumont, à l’en­trée du village. Chénier, avec le plus d’hommes qu’il put réu­nir, s’embusqua dans l’église. Ils barricadèrent les portes avec le poêle et les bancs. Les assiégés se perchèrent sur les fenêtres et se mirent à tirer sur les Anglais avec un entrain qui épuisa bientôt leurs munitions. Comme ils se plaignaient de manquer d’armes :

— Soyez tranquilles, dit stoïquement Chénier, il y en aura de tués et vous prendrez leurs fusils.

Ils n’en eurent pas le temps, car les Anglais se mirent à bombarder l’église, dont la solide construction à chaux et à sable défiait les obus. Le capitaine Leclerc, un bureaucrate, commanda une fusillade à laquelle les assiégés répondirent par un feu bien nourri d’abord, pour aller diminuendo par défaut de poudre et de balles.

Il était visible que la position des patriotes devenait dé­sespérée. Chénier allait d’une croisés à l’autre et le spectacle qu’il apercevait par les carreaux brisés, à travers un nuage de poudre, n’était pas pour le réconforter. Les maisons qui ser­vaient de forts aux patriotes flambaient comme des meules de foin, et les soldats fuyaient à travers les champs, poursuivis par les baïonnettes des royaux.

Lui, le commandant de l’avant-garde, se trouvait réduit à l’impuissance, pris comme un fauve dans une cage. Il écu­mait de colère. Témoin du progrès de l’attaque et du recul de la défense, il savait bien que l’église ne pouvait tenir long­temps encore et que ses mousquets exhalaient leurs derniers râles mêlés à ceux de ses soldats mourants. Il commençait à entrevoir la dure nécessité de la capitulation. Mais à cette pensée, le Spartiate avait le rouge de la honte au front.

— Non je ne déserterai pas le centre de la résistance et je ne me rendrai pas vivant à l’Anglais.

Des brèches se faisaient jour dans les murs de l’église par où l’on passait des torches enflammées, les bancs étaient déjà en feu. Il crispait ses mains sur la gâchette de son fusil muet jetant un dernier regard sur son joli village qui se tordait sous la botte du spadassin anglais... Les événements ont une raison obscure, que la lumière, avant-coureur de la mort, éclaire brutalement. Pourquoi étaient-ils si misérablement vaincus puisqu’ils avaient la Justice de leur côté ?... Ce n’était pas la haine qui les avait poussés à se révolter, mais l’amour de la patrie. Chénier se sentait absous du crime de la guerre par le mobile qui était juste. Aussi, quand il vit que les flammes léchaient le mur et gagnaient la voûte, il comprit que le moment du sacrifice était venu. Il devait choisir entre le feu et les baïonnettes anglaises. Il fit un signe à ses compa­gnons dont le sang coulait aux quatre membres, en leur mon­trant les fenêtres. Plutôt que d’être rôtis comme des rats dans ce bâtiment, ils piquèrent une tête dans le vide. Chénier at­teint au vol par une balle anglaise expira avant de toucher sol. Le massacre alors devint horrible. Brûlés ou égorgés, ils périrent presque tous...

Les Anglais venaient de remporter un de leurs triomphes coutumiers. Ils ne manqueraient pas de crier sur les toits, de leur vilaine voix de dindons qui font la roue, leur brillant fait d’armes !...

Nous avons mentionné le journal du curé Paquin où sont consignés heure par heure les épisodes de la révolution à Saint­-Eustache, œuvre de lâcheté dans laquelle l’auteur veut se faire pardonner ses sympathies pour le mouvement révolutionnaire quand il en escomptait la réussite. Dans ce mémoire de triste mémoire, le curé dit que les révoltés étaient des pillards, des ivrognes et le docteur Chénier un cerveau brûlé. Il parle avec mépris de son « patriotisme outré » de ses « emportements », de la véhémence extraordinaire de ses harangues révolutionnaires. Il ose insulter l’abbé Chartier dont le nom devrait être gravé dans les cœurs comme dans le marbre. « Ses paroles ne se ressentaient pas de son ministère. Nous n’entrerons dans aucun détail de son discours et nous jetterons un voile sur cette existence déplorable. » Nous voudrions jeter plus qu’un voile sur la honte de ce prêtre indigne. Mais il est bien puni par le mépris silencieux qui pèse sur sa tombe. « La conduite de sir John Colborne pendant toute cette campagne a été remplie d’une douceur admirable et ses troupes et soldats méritent de grands éloges », écrit-il dans son journal.

Quelle mansuétude ! Il a détruit le village et fait rôtir les patriotes qu’il n’a pu éventrer avec ses baïonnettes. Jugez un peu si au lieu d’être un agneau, il eut été un loup, les horreurs qu’il aurait commises à Saint-Eustache.

Voici un passage de la rétractation qu’on arracha à l’abbé Chartier pour lui permettre de revenir au pays. Elle a la va­leur de l’amende honorable de Galilée :

Je reconnais aujourd’hui avec regret que je me suis laissé aveugler par les passions politiques du temps, que je me suis fait une fausse conscience par des distinctions abstraites d’une métaphysique captieuse pour appuyer ma résistance coupable et scandaleuse aux déci­sions de mes supérieurs ecclésiastiques, qui ne faisaient que promulguer l’enseignement formel de l’Église universelle de tous les temps.

Par ce refus d’une juste déférence, j’ai fait tort au­tant qu’il était en moi à l’autorité épiscopale en affaiblis­sant le respect et l’influence qu’elle devait obtenir auprès du peuple; et de plus j’ai fait une injure très grave à la personne de mon évêque d’alors, feu l’illustre seigneur Larti­gue, qui était trop instruit de la doctrine et de l’histoire de l’Église pour n’en pas comprendre parfaitement le véritable ensei­gnement et trop bon Canadien, trop au-dessus de toutes les craintes humaines, trop vrai patriote, je puis dire, pour outrer les doctrines du christianisme et refuser à ses concitoyens (ce qu’il n’a jamais hésité à reconnaître des sujets de plaintes) tout le profit d’une résistance légitime que la morale aurait pu avouer; mais qui était trop consciencieux pour faillir à son de­voir en permettant le dévergondage du temps aussi opposé à la morale chrétienne qu’à la saine politique : aussi l’époque reculée de son mandement qui précéda de quelques jours seulement les premiers troubles à Montréal fait-elle voir avec quel effort sa conscience l’arrache à son patriotisme. Je dois cette juste répa­ration, et c’est avec un plaisir indicible que je la fais à l’heureuse mémoire de ce grand évêque digne d’être la première souche de l’épiscopat de Montréal, dont ses successeurs se feront toujours gloire de descendre; à qui j’ai donné plus de sujets réels de se plaindre de moi que je n’en ai eu de me plaindre de lui, quoi­que mes clameurs aient été parfois si hautes contre lui.

Comme il faut avoir l’âme délicate et haute pour éprou­ver un si vif remords de l’ombre d’une faute. L’abbé Chartier avait 71 ans quand il fit cet acte de soumission dont l’opinion ne doit pas lui tenir compte. Il dut retourner aux États-Unis terminer sa carrière tourmentée par les remords d’une conscience timorée. Les spectres des exécutés de 37 le hantaient partout. Il se reprochait leur fin tragique bien plus que les auteurs réels de leur martyre. Le pauvre abbé Chartier pleura une belle action dont tant d’autres plus tard se sont glorifiés et ont tiré un parti avantageux.

Les derniers moments de Mgr Lartigue furent également angoissés. Au contraire de l’abbé Chartier, le prêtre l’avait emporté sur l’homme, mais la nature se vengeait, à la dernière heure et reprenait ses droits. Il aurait cru que le devoir ac­compli devait assurer la paix de sa conscience, il n’en fut rien. Une douleur lancinante et pour laquelle il n’y a pas de panacée le conduisit à la tombe.



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