Papineau. Son influence sur la pensée canadienne/Chapitre II

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Papineau

Son influence sur la pensée canadienne

essai de psychologie historique
Chapitre II. L’âme de Papineau




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Beaucoup, dans l’œuvre politique de Papineau ont cherché l’homme. Certes, il est intéressant de saisir le génie à son bref passage sur la terre, dans les joies, les douleurs et les tourments de son existence humaine. Mais au-delà de ce point lumineux qui nous éblouit, nous avons cherché le foyer qui l’alimentait. Nous avons trouvé que Papineau n’avait pas été mû par les vulgaires mobiles de nos faux grands hommes du jour.

Voilà un orateur dont les accents ont remué une race dans ses profondeurs les plus vives, un homme politique acclamé par la nation entière et qui garde après le triomphe de ses idées et sa rentrée dans la politique active, quelques années après la révolution, une attitude de renoncement et d’abnégation; et l’on dira que cet homme est un superbe pour qui l’égotisme fut la seule religion ! Il pouvait jouer un beau rôle dans les affaires du pays, mais plutôt que de transiger avec ses convictions il rentra sous sa tente. Si c’est de l’orgueil, c’en est du magnifique, celui qui fait les héros et les saints.

Le désintéressement de Papineau est fait pour surprendre, dans un siècle porté à l’infatuation personnelle et si avide de succès faciles, si âpre aux jouissances de la vanité.

Cet absolu dans le patriotisme troublait déjà nos arrivistes. Cette grande ombre les rapetissait tellement qu’ils s’employèrent déjà à lui faire réintégrer le néant.

Qu’on se figure Papineau qui avait pour père un homme universellement aimé et respecté pour son dévouement à l’intérêt public; il pouvait, s’il avait eu l’âme orgueilleuse qu’on lui prête, se contenter de la position héritée de l’auteur de ses jours, et de ses dons personnels. Un vulgaire ambitieux aurait trouvé le lit bon et s’y serait mis à l’aise, se contentant de secouer les plumes de temps à autre, comme ont fait depuis, dans la politique, nombre de fils à papa. Cette doctrine pompeuse et délétère, qui proclame la souveraineté du but en justifiant tous les moyens qui peuvent y atteindre, était également inconnue de Papineau.

Le parlementaire existait alors dans sa forme primitive et n’avait pas eu le temps d’amoindrir les caractères.

L’héritier d’un politicien, aujourd’hui, est rompu à toutes les roueries du métier. Il arrive à la législature souvent lesté de bonnes dispositions. Il s’est composé un programme merveilleux, qui n’a pas le temps de voir le jour parce que l’ablation de la conscience est l’opération première que l’on fait subir à ce néophyte.

Papineau hérita de son père une certitude dans la vérité qu’il proclamait. Pour le reste, il se fiait non pas au temps, à la justice, comme on l’insinuait alors lâchement, mais à cette parole vibrante dont il connaissait la séduction sur le peuple canadien-français.

Il possédait la clef d’or pour ouvrir les cœurs fermés et il ne la laissa pas rouiller. À la Chambre, dans les comités comme en plein vent, il a prêché l’évangile sur lequel on marche encore aujourd’hui. Mais que disait-il à ces gens qui l’écoutaient bouche bée ? Un peu de ce que le Christ laissait entendre dans ses paraboles à ceux qui se pressaient sur la montagne pour boire ses paroles généreuses comme un vin d’Orient. Il prédisait à ces malheureux opprimés la fin de leurs souffrances; il parlait de liberté, d’espoir, d’avenir. Il annonçait pour l’Église une ère nouvelle, car la religion était tracassée comme la langue.

On ne voulait pas d’écoles libres, ni d’universités, les institutions étaient entièrement livrées à la langue étrangère. Une censure aussi ombrageuse que mal intentionnée surveillait toute pensée, toute parole; l’administration de la justice était aux mains des concussionnaires et des criminels échappés des prisons de Londres. Des juges canadiens-français apostats avaient renié leur idiome maternel et rendaient leurs verdicts dans un dialecte incompris, et dès lors, terrifiant et abhorré. Les mœurs et les coutumes du pays étaient violemment déracinées quand les souvenirs du passé restaient encore chers aux populations insultées et persécutées. La gent militaire semblait toujours aux aguets. Les menaces et les châtiments étaient suspendus sur les têtes; en un mot, nul repos nulle part, et la misère partout. Toutes les paroisses du bas du fleuve étaient affamées.

Des cris de détresse commençaient à se faire entendre. Le Canadien, du 25 janvier 1837, sollicite des aumônes « pour empêcher de mourir, pas moins de douze cents de nos frères. » Le même journal, en 1834, se moquait du régime anglais :

“Quel est l’état de la province ?” se demande d’autre part The Gazette, et elle répond : “Une population rapidement croissante en richesse et en intelligence.”

Grand sujet d’étonnement sans doute qu’on permette à nos femmes d’avoir des enfants ou qu’on n’oblige pas les mères à les jeter dans le Saint-Laurent après leur naissance, comme on fit jadis en Égypte pour le peuple hébreux.

Mais l’Irlande aussi est renommée pour l’accroissement de sa population.

Dira-t-on que c’est dû à l’excellence de son gouvernement ?

Nous croissons aussi “en richesses” ! — Attribuer cela au gouvernement dans un pays comme le nôtre, c’est tirer un éloge de ce qu’il ne défend pas à notre jeunesse industrieuse de convertir nos antiques forêts en champs de blé. C’est ce qui se voit en Russie.

Quant à l’accroissement de l’intelligence en ce pays, il faut le fanatisme d’un nouveau converti pour en faire honneur à notre gouvernement, lui qui pendant si longtemps a pillé, gaspillé les revenus des plus vieilles dotations en faveur de l’éducation et qui tient encore en CASERNES le plus beau collège de toute l’Amérique; lui dont la créature, le conseil législatif, vient de rejeter une disposition législative qui autorisait les habitants du pays à se cotiser pour le soutien de leurs écoles.

Oui, le conseil législatif, l’œuvre récente du gouvernement, vient de refuser pour les écoles un avantage dont les habitants du pays jouissent pour leurs ponts et leurs chemins...

La Gazette continue : “Chacun suit librement la branche d’industrie honnête qui lui plaît.” — Grande merveille que le gouvernement n’oblige pas à être maçon qui veut être journaliste et à être journaliste qui veut être maçon !

“On est aussi en sûreté dans sa personne et dans ses biens que dans aucun autre pays.” Cela veut dire en langage ordinaire qu’on ne confisque pas arbitrairement nos biens et qu’on peut sortir sur la rue sans courir le risque de se faire arrêter ou se faire donner la bastonnade à la turque.

Il faut cependant faire certaines exceptions, par exemple dans une élection : il faut prendre garde d’agir à l’encontre des vues de leur seigneuries les conseillers législatifs et leurs honneurs les magistrats.

Cet avis est écrit en caractère de sang sur les pavés de Montréal.

Aux courses et ailleurs, il faut prendre garde de ne pas se quereller avec les émissaires de sa majesté britannique, car s’il arrive malheur à quelqu’un, le coupable ne se retrouvera pas et l’on ne se donnera pas seulement la peine de le publier. Quand à la “sûreté de nos biens”, elle n’empêche pas l’exécutif de prendre des vingtaines de mille louis dans nos coffres et de vendre les terres du pays à des spéculateurs européens. Mais ce sont là des bagatelles qui n’empêchent pas la Gazette de s’étonner que nous nous plaignions.

On savait ironiser dans le temps. On croirait tant l’article est frondeur qu’il émane de la plume de M. Bourassa.

Bédard, qui en est l’auteur, avait hérité sinon de la fermeté de son père, fondateur du journal Le Canadien, au moins de son patriotisme.

Pierre-Stanislas Bédard (1762-1829). Avocat, député, journaliste, chef du Parti canadien, juge.
Quel caractère que ce Pierre Bédard ! fait juge par les Anglais qui savent admirer et récompenser la vaillance, fût-elle dirigée contre eux.

Sur l’ordre de Sir James Craig, les presses de son journal furent saisies le 17 mars 1810 et le rédacteur propriétaire mis en prison avec l’imprimeur Lefrançois. Son fils reprit la publication du journal le 20 septembre 1820. Comme on le voit, il ne manquait ni de courage ni d’esprit. Plus modéré dans la forme que Papineau, il avait les mêmes convictions politiques. Il poussa lui aussi à la grande roue et il avait l’épaule solide. Ses discours, sans être aussi fougueux que ceux de l’Orateur de la Chambre, ont la même orientation. C’est parfois bonne tactique que de paraître modéré.

Papineau lui-même dira avec sincérité : « Je n’ai jamais voulu l’appel aux armes. » Il se défendait de toute pensée de haine pendant qu’il jugeait froidement sous les plus sombres couleurs l’état de misère, de souffrance, d’ignorance et d’humiliation dans lequel gémissait le peuple, l’abaissement des caractères, l’éclipse totale de la justice, les horreurs de la tyrannie, l’insolence du soudard anglais. Pour arracher les siens à cet abîme de honte et d’opprobre, il fallait consentir à tous les sacrifices.

D’ailleurs, est-ce que l’on sait jamais où l’on va ? Cromwell, Lénine, Danton et de Valera connaissaient-ils la marche des événements qu’ils avaient déchaînés dans leur patrie ? Ils restaient tout consternés quand le sang coulait : ils n’avaient pas prévu ce dénouement. Ils sont comme les somnambules que l’on aurait tirés de leur rêve. Là est en effet le côté fatal du pouvoir exercé sur la mentalité populaire par la parole inspirée. Comment charger le démagogue de responsabilités quand il est lui-même un jouet entre les mains du destin ? Jeanne d’Arc, elle, obéissait à ses voix, tel autre est poussé par une force irrésistible dont il ignore le nom. Le génie ou le patriotisme dicte à celui-ci des paroles qui allumeront le feu sacré dans les cœurs.

Que l’on se reporte à cette époque d’effervescence, où le bouillonnent général des idées, des croyances et des passions mettait les esprits hors de leurs gonds. Tous les peuples voulaient une république. Des esprits religieusement émus appelaient l’Évangile à l’appui de leurs prétentions démocratiques. Des apôtres laïques prenaient en main la cause des déshérités du sort. Ils accusaient l’organisation vicieuse de l’état social et revendiquaient pour tous des droits jusqu’alors ignorés.

Or le pays, quoi qu’en disent les histoires, gémissait sous la botte de sept lieues du soudard anglais.

Dans son article, Bédard fait allusion à un incident que l’on se garde bien de rapporter quand on veut nous faire croire à la tolérance et à la modération de la caste militaire qui régnait au Canada.

Le 21 mai, il se produisit une émeute à Montréal, provoquée par un incident sans importance pour le temps. Des Anglais et des Canadiens français, après s’être mutuellement injuriés, en étaient venus à se bouffer le nez, lorsque les soldats anglais appelés on n’a jamais su par qui, arrivèrent sur le théâtre de la rixe et tirèrent à bout portant sur les Canadiens français coupables de représailles sur la personne de leurs perpétuels agresseurs. Trois inoffensifs citoyens de Montréal furent tués : Pierre Bellet, François Languedoc et Casimir Chauvin. Ce triple assassinat porta à son comble l’exaspération populaire et certainement aurait mis le feu aux poudres, si les Canadiens français avaient été en possession de quelques barils d’explosifs. Une bureaucratie aussi violente que perfide avait lentement préparé le feu souterrain qui cherchait une issue quelque part.



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