Papineau. Son influence sur la pensée canadienne/Chapitre XIX

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Papineau

Son influence sur la pensée canadienne

essai de psychologie historique
Chapitre XIX. La contre-révolution




Table des matières | Dédicace | Introduction | Chapitre I | Chapitre II | Chapitre III | Chapitre IV | Chapitre V | Chapitre VI | Chapitre VII | Chapitre VIII | Chapitre IX | Chapitre X | Chapitre XI | Chapitre XII | Chapitre XIII | Chapitre XIV | Chapitre XV | Chapitre XVI | Chapitre XVII | Chapitre XVIII | Chapitre XIX | Chapitre XX | Chapitre XXI | Chapitre XXII | Conclusion


Nous touchons au quatrième et dernier acte du grand drame, la contre-révolution et ses derniers soubresauts. Le rideau tombe sur l’échafaud où montèrent tour à tour douze patriotes. Après une année d’une tranquillité factice, on put croire que la révolution était étouffée, mais il n’en était rien, le feu couvait sous la cendre. Six à sept cents insurgés dans les comtés du Sud, sous le commandement de Robert Nelson et du Dr Côté, n’attendaient que l’occasion favorable pour reprendre les hostilités. Nelson avait lancé une proclamation qui relevait le Bas-Canada de son allégeance envers la Couronne d’Angleterre.

La république était donc déclarée. En vertu de la nou­velle constitution, la tenure seigneuriale et la dîme étaient abo­lies; l’Église serait séparée de l’État; les sauvages devaient jouir de tous les droits civils et politiques du Canadien français; il n’y avait plus d’emprisonnement pour dettes; la presse possé­dait une liberté absolue[1].

Sous le régime parlementaire qui devait prendre force avec la république, les élections seraient faites au scrutin et les mem­bres de la chambre élus par le peuple; les terres publiques et celles de la Compagnie des Terres de l’Amérique britannique du Nord devenaient biens nationaux. Ces doctrinaires nous faisaient entrer du premier coup dans l’âge d’or. Toutes les libertés que nous avons eues subséquemment et celles que nous appelons encore de toute la force de nos désirs, par un sorti­lège qui tenait de la magie, ils prétendaient nous en doter sur le champ, en tirant quelques coups de feu !...

C’était trop demander même à la meilleure des constitu­tions. Nelson pouvait dire avec Schiller : « Un trait de plume de cette main et la terre est créée à nouveau. » Le tort de ces braves gens fut de penser qu’on peut faire un habit sans avoir pris la mesure sur le mannequin humain et contraindre en­suite le personnage à s’y adapter. Ce programme trop avancé pour la mentalité du temps, ne pouvait pas se réaliser.

A l’heure actuelle, le candidat qui voudrait l’adopter échoue­rait dans son élection. Mais ces martyrs se grisaient de mots ronflants pour soutenir leur courage. Ils sentaient le besoin d’être fortifiés par la foi aveugle, d’être portés sur les ailes d’un espoir chimérique, pour arriver aux cimes qu’ils entrevoyaient.

Pendant que la foudre grondait, que des nuages s’amon­celaient sur leurs têtes, ils forgeaient les tables de la loi, celles qu’on devait briser cinquante ans après leur mort.

Au mois de mars, la constitution qui régissait le pays de par l’autorité du gouvernement anglais devint lettre morte.

Lord Durham fut nommé au poste de gouverneur général. Il jouissait d’une réputation d’habileté qui ne semblait pas in­compatible avec la justice :

— Je ne connais rien des partis et je donnerai à tous une égale protection, attendu que tous sont sujets de Sa Majesté et sont égaux devant la loi, se plaisait-il à dire.

Belles et rassurantes paroles, seulement, avec l’arrivée de plusieurs bateaux de guerre, le caractère du nouveau gouver­neur perdit de sa mansuétude. Simple coïncidence, peut­-être, mais, avec le progrès de l’armement, ses propos devinrent plus hardis, plus despotiques. Il innova un mode d’adminis­tration qui ne rallia pas les suffrages des citoyens, un conseil exécutif composé de sept membres, dont un seul était natif du pays. Pour justifier ce gouvernement exclusif, il prétendit qu’une commission ainsi fondée de pouvoirs illimités avait plus de chance de se montrer indépendante si elle n’avait aucune attache au pays. Ce sophisme politique ne convainquit per­sonne. Précisément parce que les étrangers étaient ignorants de nos mœurs, de nos traditions et de nos lois, il était à crain­dre qu’ils rendissent des jugements fantaisistes sinon injustes. En vertu de cet axiome : « On n’est jamais si bien servi que par soi-même », les Canadiens voyaient avec inquiétude cette immixtion d’exotiques dans les affaires du pays.

Les gens qui se réjouissaient de l’arrivée de Lord Durham, s’en attristèrent par la suite. Sa réputation valait assurément mieux que lui. Le nouveau gouverneur semblait aussi mécon­tent de la situation qu’on l’était de lui. Il fallait statuer sur le sort des prisonniers de guerre qui encombraient les geôles et coûtaient cher au gouvernement. Les renvoyer sans procès, c’était une parodie de la justice, les garder sans procès, un attentat à la justice. Il tournait dans un cercle vicieux, sans pouvoir en sortir. Les gardes-chiourmes avaient l’ordre de ne pas être sévères pour les prisonniers. Tous les jours il y avait des évasions, mais on ne pouvait pas abuser non plus de ces distractions volontaires, lesquelles se répétaient vrai­ment trop souvent.

Les loyaux, les bureaucrates, s’indignaient de ne pas voir fonctionner la potence. Il fallait encore faire des concessions à ces dévoués serviteurs de l’État.

Ce politicien roué, qui avait attaché plus d’un grelot, ne savait comment se tirer de ces complications, quand il lui vint à l’idée de se faire signer un recours en grâce par les pri­sonniers les plus compromis et les plus représentatifs. En conséquence, une requête des prisonniers politiques fut mise aux pieds du gouverneur. Elle était signée des noms suivants : M. Bouchette, Wolfred Nelson, N. Desrivières, L. H. Masson, H. A. Gauvin, G. Marchesseau, J. H. Godin, et B. Viger. Le conseil de Lord Durham condamna à la déportation les signa­taires du placet et à l’exil aux Bermudes quatorze chefs révo­lutionnaires qui s’étaient enfuis aux États-Unis, parmi lesquels se trouvaient Papineau, l’abbé Chartier, George Étienne Cartier, Nelson et Ludger Duvernay.

On gracia les autres prisonniers politiques. Cet acte d’absolutisme fut diversement apprécié par la presse. Les loyaux se pourléchaient déjà les moustaches à l’idée que du sang de rebelles coulerait à flots. Quant aux Anglais la clémence de Lord Durham les exaspéra. Ils en appelèrent en Angleterre de ce qu’ils appelaient une décision arbitraire. Ceux qui avaient la tête hors de la gueule du loup furent les premiers à critiquer l’incorrection de l’expédient qui leur donnait la vie sauve. Ô perfidie de la politique ! les Chambres désavouèrent la mesure du gouverneur, laquelle, au fond, satisfaisait tout le monde.

Lord Durham apprit avec une indignation fort bien jouée la condamnation de son acte d’absolutisme. Il fut rappelé en Angleterre à sa grande satisfaction. Québec, qui se doutait de ce qu’il devait à la diplomatie de l’homme d’État anglais s’affligea encore une fois de son départ.

M. Colborne hérita du gouvernement de la colonie après la disgrâce de M. Durham. Celui-ci en lui jetant son manteau, oublia de lui laisser son gantelet de velours pour atténuer la rigueur de la main de fer. Mais il n’avait pas fait voile depuis longtemps, que l’insurrection éclatait, comme de plus belle. Une armée de plusieurs centaines de patriotes, sous la conduite du « futur président de la république canadienne », Robert Nelson, frère de Wolfred Nelson, augmentée de nombreuses recrues et grâce aux armes que les Américains, ces neutres obli­geants, s’étaient laissé voler, crut devoir prendre une nouvelle offensive contre les Anglais.

Un groupe de citoyens pondérés, rendus prudents par les échecs essuyés précédemment, essayèrent de dissuader les pa­triotes de leur téméraire entreprise, en leur disant que la valeur et l’enthousiasme n’ont pas toujours raison des canons et des fusils dernier modèles. Ils représentèrent qu’il y avait eu déjà trop de sang versé, qu’il ne fallait pas sacrifier inutile­ment l’élite des Canadiens. Mais Nelson ne voulait pas ac­cepter ce qu’il appelait un compromis avec l’honneur du nom.

— Lors même que la position de l’armée serait plus mau­vaise encore, les hommes n’ont pas d’autre raison d’être que de se sacrifier à la patrie, répartit Nelson.

Nobles paroles, sans doute et qu’un guerrier antique n’au­rait pas désavouées et qu’approuvèrent ses aides-de-camp. Leur sacrifice était déjà consommé dans leur esprit. Ils se dévouaient délibérément à la mort pour nous gagner nos libertés. Ils en­tendaient distinctement au fond d’eux-mêmes les glas de la défaite de Saint-Charles et de Saint-Eustache, mais une voix impérieuse leur disait que le pays avait besoin de leur vie, ils s’abandonnèrent entre les mains du destin.

Tout leur était contraire. On se trouvait alors dans la mauvaise saison. Les chemins imprégnés d’eau montraient par endroits de profondes et larges coupures. Une neige fine, pénétrante, dure et brillante comme du salpêtre, fouettait leur figure. Les pauvres soldats avaient mal choisi leur moment, car le mois de novembre est le plus maussade de l’année. On peut difficilement se faire une idée de la détresse de cette misérable armée mal vêtue, et encore plus mal chaussée. Les bottes adhéraient à la glaise mi-gelée, un vent froid glaçait les vêtements qui devenaient durs comme du verre. Ils ne pou­vaient faire un mouvement sans multiplier à l’infini, la sensation douloureuse de leurs membres piqués, on eut dit, par des milliers d’aiguilles. Mais quand la voix rude de Nelson criait : « En avant, mes braves », le cercle douloureux se brisait. Leur cœur se mettait à battre et propageait une bienfaisante chaleur dans tout leur être. Le courage renaissait un instant et les soldats résolus s’enfonçaient dans la brume et envahissaient les bois. Parfois, ils s’égaraient durant la nuit, mais rebrous­saient chemin à l’aurore.

Partis de Laprairie, ils se dirigeaient vers Saint-Jean et Chambly en passant par Napierville lorsque Colborne, averti du parcours de l’armée des rebelles, dépêcha vers eux une armée de sept mille hommes, avec huit pièces de campagne. Nelson, cerné de partout, se trouva dans une position très diffi­cile. Toute retraite lui étant coupée, il pénétra dans Odelltown. Mais le lieutenant Taylor, de l’armée anglaise, s’y porta en même temps que lui. Patriotes et constitutionnels se rencontrèrent tout près des frontières et se livrèrent un com­bat acharné durant plusieurs heures. Mais la mousqueterie anglaise encore une fois eut le dessus. Presque en même temps, les insurgés étaient battus à Beauharnois, entre Boucherville et Chambly. Ce fut la fin de l’insurrection. Colborne rentra à Montréal en conquérant, à la lueur des torches incendi­aires et des fusées dont la trajectoire marquait le ciel de sinistres points d’exclamation.

Les Canadiens anglais du Haut-Canada avaient eu aussi leur révolution dont MacKenzie avait été le Papineau. Mieux organisés que les Canadiens français, ils en firent voir de toutes les couleurs aux Anglais. Mais, cette fois encore, la force brutale eut raison du droit, au moins temporairement. Les coups que les « habits rouges » avaient donnés, ceux surtout qu’ils avaient reçus finirent par leur faire comprendre que leur politique était dangereuse et mal avisée et qu’un gouvernement de­vait, pour se maintenir, emprunter quelque peu la forme démocratique de la république américaine pour empêcher le Canada de soupirer après les institutions des États-Unis.

Les Anglais comprirent qu’ils n’avaient pas pris les bons moyens de nous conquérir. Ce n’est pas tout d’être maîtres d’un pays, il faut l’être des habitants. Ils n’en firent pas l’aveu immédiatement. Par orgueil, ils sévirent contre quelques rebelles, mais laissèrent la vie sauve à la plupart. Le canon, même l’uni­que canon de bois des insurgés, étaient arrivés plus vite à l’en­tendement de John Bull que les plus subtils raisonnements des hommes publics... La leçon fut profitable aux politi­ques d’Angleterre qui résolurent de changer de tactique. Il n’est pas besoin d’avoir passé par l’École Polytechnique pour savoir quelles ont été les causes de l’échec de la révolution.

1. L’absence d’un plan d’ensemble et d’une tête dirigeante : chacun combattait au petit bonheur, sans se concerter avec son voisin. La grande erreur des insurgés fut de s’épuiser en combats partiels et alternatifs, au lieu de livrer une unique bataille, car ils pouvaient mettre sur pied une armée trois fois supérieure à celle des Anglais. A chaque révolte, la même histoire se répétait avec le même succès facile : l’ennemi diri­geait ses huit mille soldats réguliers et son artillerie sur quel­ques centaines de révolutionnaires et n’en faisaient qu’une bouchée.

2. Trop d’atermoiements et de retardements donnèrent le temps au gouvernement de faire venir des troupes, des munitions, des engins de guerre de la Grande-Bretagne...

3. La volte-face du clergé à la dernière heure dont l’effet fut désastreux sur le moral des combattants...

4. Le refus des États-Unis de venir en aide au Canada, après avoir fait miroiter cette espérance aux yeux des chefs révolutionnaires.

L’abbé Paquin a regretté que la circulaire de Mgr Larti­gue, qui enjoignait aux patriotes de se soumettre à l’autorité du pays, n’eut pas été lancée plus tôt, car elle aurait empêché l’orage de se former : « Le clergé, éclairé sur la doctrine catholi­que, les devoirs du gouvernement et du peuple, aurait engagé ce dernier à rester tranquille, en développant les ressources et les industries du pays, et l’aurait détourné de la révolte », dit­-il. Nous croyons également que cette lettre pastorale ne pouvait plus mal tomber, qu’elle jetait le désarroi dans les consciences et la perturbation dans les esprits, à un moment où il fallait qu’on fut en possession de tous ses moyens pour pouvoir se battre avec succès. À l’idée que Dieu se retirait de la partie, les mystiques et les croyants sentirent le sol se dérober sous leurs pieds. Qu’on juge de l’effet foudroyant après les lettres pastorales de cette circulaire sur les âmes timorées, fortes de leur bon droit et de la justice de leur cause, privées soudain de cette coopération d’en Haut sur laquelle elles comptaient pour triompher :

Montréal, 6 février 1838.

Monsieur,

Après nous être efforcés d’apaiser la justice divine par un office expiatoire, par des jeûnes, par des prières publiques, pour tous les crimes commis en ce diocèse, pendant l'odieuse rébellion de l’an passé contre le gouvernement établi dans cette colonie britannique, il convient aussi que nous rendions à la Providence du Seigneur de très humbles actions de grâces, pour la prompte répression d’une révolte si menaçante, pour les armes puissantes ainsi que pour l’énergie de ses fidèles su­jets heureusement dépassant en nombre les hommes déloyaux ou égarés, et pour la paix qui maintenant règne dans tout le Bas-Canada. C’est pourquoi, vous annoncerez le dimanche de la Quinquagésime, que le lendemain, 26 du présent mois, sera observé comme jour d’action de grâce publique pour la paix intérieure rendue à cette province, et qu’il sera chanté, pour cet effet, au jour sus-dit, une messe solennelle pro re gravi, suivie du Te Deum avec son oraison et celle pour la reine. Nous vous prescrivons à cette occasion d’instruire vos peuples sur leurs devoirs envers la puissance civile conformément à la doctrine apostolique.

Cette lettre contredit celle où l’évêque admettait que la presque totalité des citoyens étaient en révolte ouverte contre l’Angleterre. Ces statistiques assez fantaisistes viennent d’une vision Protée qui n’est pas la même avant et après les événements. Il ne faut pas être trop sévère pour le fonction­naire, à la solde encore du gouvernement impérial. L’in­térêt de l’Église, comme celui du gouvernement, tendait à réduire les proportions du mouvement et à lui donner le moins d’importance possible.

Du moment que le mouvement insurrectionnel n’avait pas réussi, il semblait sage de le désavouer. Si nous excusons cette tactique nécessaire pour le bien de la religion et du prélat, nous croyons toutefois que Mgr Lartigue aurait dû soigner la forme de son langage dans cette lettre, dont la teneur lui fut sûrement dictée en haut lieu : qualifier « d’odieuse » la révolte dont il fut l’un des partisans, appeler « crimes » les représail­les des victimes contre leurs bourreaux, ce n’est pas employer les termes justes et c’est manquer sinon d’élégance du moins de modération. Les desseins de certains ecclésiastiques ont cette ressemblance avec les desseins de Dieu, ils sont impé­nétrables... Étaient-ce des coups de crosse dans l’eau que donnait l’évêque ? Lui-même n’avait-il pas été conquis par l’idée révolutionnaire ? Pourquoi se dressait-il aujourd’hui contre ses alliés d’hier et les menaçait-il des foudres de l’Église ? Ignorait-il que cette attitude déconcertante lui aliénerait un grand nombre de ses ouailles ?

Saura-t-on jamais la tempête qui s’agita sous cette mitre avant qu’il en vint à une résolution extrême de renier son passé ? Pourquoi s’obstiner à rester sur le bateau qui faisait eau de partout ? Après l’anéantissement des espérances na­tionales, les regrets étaient superflus. Il fallait tenter de sauver le diocèse de Montréal, compromis par le clergé... D’ail­leurs, la réaction se faisait. Les plus violents d’autrefois de­venaient thuriféraires. Les journaux étaient remplis d’adresses, d’expressions de loyauté, de témoignages de soumission, venus des différentes paroisses du Bas-Canada et des villages impliqués dans la révolution. « Le clergé qui, avant la Rébellion, avait envoyé des requêtes au gouvernement britannique en faveur de ce pays, dit un témoin du temps, ne manqua pas d’in­tervenir en cette occasion pour écarter les malheurs qui avaient fondu sur la population. » Voici une adresse signée par tous les prêtres du diocèse de Montréal, foyer de la guerre civile, que Lord Gosford fut prié de porter aux pieds de la Reine, ce dont il s’acquitta avec une réelle satisfaction :

À la Très Excellente Majesté de la Reine, la très humble requête du Coadjuteur des Vicaires généraux, Curés et autres Membres du Clergé du Diocèse de Montréal, dans la Province du Bas-Canada.

Qu’il plaise à Votre Majesté, nous, les soussignés évêques, Vicaires généraux, Curés et autres membres du Clergé catholique de la Ville et du District de Montréal, dans la province du Bas-Canada, supplions qu’il nous soit permis de dépo­ser au pied du trône, les sentiments de notre vénération pro­fonde, aussi bien que notre attachement inviolable envers votre personne sacrée et de lui représenter :

Que ce clergé a vu avec une extrême affliction l’état de di­vision, d’agitation, même d’insubordination politique dans lequel s’est trouvée plongée une partie de cette province et par­ticulièrement le district de Montréal où, malgré les efforts des pasteurs catholiques et des autres loyaux sujets de votre Majesté, on a eu à déplorer l’insurrection de six ou sept comtés sur le nombre de vingt et un renfermés dans le district, mais que la rébellion ayant été promptement réprimée, chacun est rentré aussitôt dans le devoir, et les paroisses même les plus entachées dans six ou sept comtés susdits ont certifié leurs plus vifs regrets de ces attentats criminels et leur persévérance future dans une loyauté inébranlable par plusieurs adresses à notre gouverneur en chef pour être transmises à Votre Majesté.

« Que vu l'infériorité de la plupart de ceux qui ont oublié leur devoir, qui sont d’ailleurs en très grande minorité et qui ont été pernicieusement trompés et déçus par quelques sujets britanniques de diverses origines, qui ont eu le tort de croire un temps, zélés pour le bien de leur patrie, vos pétitionnaires osent l’espérer et en même temps supplier très humblement votre Majesté.

Que les heureux habitants de cette colonie ne soient pas privés, pour le crime de quelques-uns, des avantages et pri­vilèges dont ils ont joui jusqu’à présent sous l’Empire Britanni­que auquel, il est à souhaiter qu’ils soient unis pour toujours... Vos pétitionnaires concluent en priant humblement votre Ma­jesté de prêter une oreille favorable à leur intervention respec­tueuse en faveur de leur troupeau; protestant qu’après une telle grâce, le gouvernement britannique sera plus que jamais, dans une province à laquelle il aura rendu la paix, de plus en plus affectionné à la mère-patrie.

Et vos pétitionnaires ne cesseront de prier Dieu pour la prospérité du règne de Votre Majesté.

District de Montréal,
25 décembre 1838.

« Inférieurs » des hommes comme Papineau, Nelson, La­fontaine, Cartier, Viger, Bédard, Étienne Parent, Chénier, Hindelang, Duquette, De Lorimier, Cardinal, les juges Panet, Vallières, qui, la plupart, firent leur marque dans l’histoire poli­tique et dans les lettres !... Quel pays ne serait fier de pareils caractères !

On peut se soumettre, il nous semble, sans obséquiosité ni servilité; s’excuser sans engager la responsabilité d’autrui; se justifier, sans accabler son prochain. Insulter les braves qui étaient restés fidèles à leur idéal jusqu’à la fin, c’en était trop ! L’on ne peut pas dire, pour cette fois, que c’est une feuille de rose qui a fait déborder la coupe de l’ingratitude, déjà trop pleine.

Le 23 décembre 1838, le notaire Cardinal et le clerc-notaire Duquette, trouvés coupables de haute trahison, furent pendus par le cou « jusqu’à ce que mort s’en suive » selon l’expression élégante de la loi anglaise; le 18 janvier 1838, cinq autres eurent le même sort, Decoigne, Robert, les deux frères Sanguinet, et Hamelin; le 15 février, Hindelang, Narbonne, Nicolas, Donais et De Lorimier montèrent à l’échafaud.

Mgr Lartigue pouvait-il empêcher ces exécutions ? Si les documents le condamnent, sa conscience d’évêque l’absout peut être de cet égarement, dont il fut puni, parce que sa mé­moire en reste éclaboussée.

Quoi qu’il en soit, les révolutionnaires ne fléchirent pas au dernier moment, ils furent à la hauteur de leur œuvre et d’eux-mêmes. Leur dernier cri fut un appel à la liberté.

Notes de l’éditeur



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