Papineau. Son influence sur la pensée canadienne/Chapitre IV

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Papineau

Son influence sur la pensée canadienne

essai de psychologie historique
Chapitre IV. Les causes de la haine de Papineau pour les Anglais — Duplicité de la politique anglo-saxonne — Opportunisme nécessaire de l’Église au Canada




Table des matières | Dédicace | Introduction | Chapitre I | Chapitre II | Chapitre III | Chapitre IV | Chapitre V | Chapitre VI | Chapitre VII | Chapitre VIII | Chapitre IX | Chapitre X | Chapitre XI | Chapitre XII | Chapitre XIII | Chapitre XIV | Chapitre XV | Chapitre XVI | Chapitre XVII | Chapitre XVIII | Chapitre XIX | Chapitre XX | Chapitre XXI | Chapitre XXII | Conclusion


En général, les chroniqueurs n’ont guère osé remonter aux causes profondes du mouvement insurrectionnel, la plupart ont voulu faire leur cour au pouvoir établi. Ils ne connaissent pas Papineau qu’on veut faire passer pour un prestidigitateur du verbe ou pour une sorte de fakir qui aurait fait pousser instantanément cette fleur pourpre de la révolution, alors que la préparation de la terre avait été longue et ardue.

Durant vingt, trente ans, Papineau s’est promené de paroisse en paroisse pour y prêcher l’évangile de la liberté. Il était accueilli par le pasteur et ses ouailles avec un enthousiasme indescriptible. En certains endroits, on balisait les routes et l’on dressait des arcs de triomphe en feuillage, comme pour la visite d’un évêque. Quand il ne parlait pas, il écrivait. On ferait des volumes de sa correspondance qui dort on ne sait où, mais dont on craint sans doute de troubler le sommeil. Nos historiens ont été dupes de leur croyance au merveilleux. La transfiguration des masses ne s’opère pas instantanément comme celle du Christ sur le mont Thabor. Il y a des étoiles dont les rayons mettent des milliers d’années à nous parvenir, comme il y a des haines qui fermentent durant des siècles avant d’éclater. Dès 1785, des grondements sourds font pressentir la révolution. Papineau naquit à Montréal en 1787, alors qu’on sentait battre les artères de notre ville comme à l’approche d’une crise inévitable. Les habits rouges passaient provocants et jouaient le rôle du picador sur notre population placide qui, à la longue, finit par voir rouge. Son enfance dut être témoin de rixes fréquentes qui s’élevaient à tout propos entre Canadiens français et Anglais et finissaient souvent tragiquement. Les premières impressions sont celles qui demeurent. Jamais il ne put se défendre de mouvements rétractiles en présence des ennemis de sa race. Les vainqueurs plus tard entreprirent la conquête de cet homme dont ils admiraient le caractère. Mais toutes leurs séductions échouèrent sur cet esprit granitique dont les bords restèrent hostiles, escarpés et inaccessibles. Quand il abandonna l’offensive, ce fut pour rester sur la défensive.

À quel âge les tendances révolutionnaires s’accentuèrent-elles chez Papineau ? Il semble avoir été consacré en grâce dans le sein de sa mère, car sa compassion pour les faibles, pour ceux qui souffrent se manifeste dès ses premières années. Cette tendresse de cœur est caractéristique chez ceux qui de bonne heure embrassent les causes populaires. Élu député en 1814, il avait déjà la gravité d’un meneur d’hommes. Il hérita de son père un cerveau favorable à l’éclosion des grandes idées. Sa mère avait l’âme ardente de Mme d’Youville, de Jeanne Mance. Le fils devint le collaborateur du père. Une communauté d’idées et de sentiments les unissaient étroitement. On peut dire que, depuis toujours, sa vie avait un but clair, direct, précis, même elle n’en avait qu’un seul, autour duquel gravitaient toutes les aspirations de sa jeunesse. Il en fut touché par une aussi belle courbe que celle de la flèche qui va darder le centre de la cible. Il est rare qu’on se soit « trouvé » avant de s’être cherché, au sortir de l’adolescence. Papineau déjà avait découvert son étoile qui brillait dans un orbe rougeâtre, comme couronnée d’épines, et pieusement, il la prit pour guide de son existence orageuse. Il y a une certaine école animée des meilleures intentions qui veut dégager Papineau des sanglantes responsabilités de la révolution. Il aurait été la dupe des événements, plutôt que leur ordonnateur. On en fait une sorte d’instrument inconscient entre les mains du destin; une pâte molle ou pour le moins malléable, qui aurait subi l’empreinte des idées de son temps, alors que c’est lui qui les a marquées à son effigie. Une autre secte, mal intentionnée celle-là, veut faire porter le poids de tout le sang versé à celui qui, après avoir essayé de tous les moyens constitutionnels et diplomatiques, en est venu à cette extrémité par la force des choses. Tous les autres moyens ayant échoué, il ne pouvait reculer devant celui-là sans manquer de logique avec son rêve d’émancipation. Parce qu’on traite de folie la régénération du monde par l’amour du Christ, ce n’est pas une raison pour appeler de ce nom l’acte nécessaire — répréhensible en soi comme toutes les guerres — mais qui était et qui est encore l’unique moyen de forcer les tyrans à faire des concessions au droit et à la justice. La révolution n’a pas été l’acte d’impulsifs, mais l’aboutissement de près de deux siècles de persécutions sourdes et de menaces latentes.

Cependant, malgré toute l’admiration que nous avons pour Papineau, nous croyons que ce serait lui faire trop crédit, en même temps qu’une injustice à ses collaborateurs, que d’attribuer à lui seul une œuvre qui eut besoin aussi de la coopération de tout un peuple, comme du concours des circonstances. Notre cerveau n’est en somme que le nid où les idées venues de l’extérieur viennent éclore. La recherche de la paternité, devenue un dogme, nous dirait peut-être d’où est venu le germe magnifiquement fécondé par Papineau. Ceux qui éprouvent le besoin dans toute conception extraordinaire de faire intervenir le merveilleux, prétendront avoir vue quelque colombe se poser sur l’épaule du grand homme. Toute ce que nous savons, c’est qu’il anima l’œuvre de son souffle puissant et qu’il imposa son nom à son siècle. Nous ne pénétrerons pas plus loin qu’il ne faut dans l’asile inviolable du mystère. Nous ne ferons par l’injure à la mémoire de Papineau de prétendre qu’il ne fut que le père putatif de la révolution, sa virilité blessée en tressaillirait au fond de sa tombe. Les Frères de la doctrine chrétienne n’ont trouvé en lui qu’un orateur émule de O’Connell. Nous ne pouvons leur demander d’avoir une vue d’aigle, mais comment ont-ils pu faire tenir en quelques paragraphes une série d’événements aussi mouvementés et dont l’action dramatique devait se dérouler au moins en cinq actes ? C’est un tour de passe-passe, dont peu de magiciens seraient capables. Depuis le petit enfant d’Augustin, qui voulait mettre toute la mer dans une coquille d’huître, aucune tentative aussi puérile n’a été osée. Comment ont-ils pu faire le vide dans ce grand cerveau et stériliser cette prose effervescente dont la lecture, après un siècle, nous communique encore son enthousiasme ?...

Les martyrs de 37, au moment de plonger dans la grande ombre, ont-ils eu au moins la consolation de savoir que leur holocauste porterait ses fruits ? Le sort leur devait bien cette compensation, car c’est terrible de voir étendu à ses pieds, noirci et dégonflé, le ballon lumineux qui les avait promenés en de hautes sphères. Après l’éclipse de Papineau, les ténèbres régnèrent sur Québec. Un vent de frousse souffla dans toute la province, les plus ardents confesseurs de la liberté rentrèrent sous terre. Certains renièrent leur maître et leur foi. Ils sentaient le sol trembler sous leurs pas et leur fois se désagréger. Les esprits se ressaisirent plus tard, mais la hantise de l’échafaud en obséda un grand nombre, tandis que d’autres, rendus furieux à la vue du sang versé, s’ancraient dans leur volonté de résister au désordre établi.

Nous étions au tournant de notre histoire. Si nous avions tremblé devant le bouledogue anglais, il nous dévorait. Mais de l’avoir regardé en face et bravé, il a rentré ses crocs et s’en est allé la queue entre les jambes. Si nous avions usé de la « constitutionnelle » comme Wilfrid Laurier a abusé de la « conciliation », nous n’avions qu’à prendre nos cliques et nos claques et à passer les frontières, ou nous résigner à être parqués dans des réserves comme les indigènes. En voyant l’attitude agressive des hommes de 37 et de la presse canadienne-française, les Anglais se mirent à trembler dans leurs bottes de soudards ivres. Comme les Saxons deviennent intelligents quand ils ont peur ! Lord Durham, sans être autorisé par son gouvernement, gracia les condamnés, mesure adroite qui n’engageait pas les autorités et mettait fin à une situation difficile dont les vainqueurs commençaient à redouter l’issue. Il n’était pas si obtus que nos historiens et connaissait assez la valeur des chiffres pour savoir que les 7/8 de la population qui se trouvaient être des Canadiens français pouvaient lutter avec avantage contre un huitième composé d’étrangers, soit 350 000 hommes contre 50 000, le jour où ils tomberaient d’accord. Il comprit qu’il y a d’autres manières de tuer son chien que de l’étrangler. Envoûté par le projet d’Union, qui commençait à prendre corps, Lord Durham se dit en son for intérieur qu’en attirant les Canadiens français dans le traquenard de la Confédération, les Anglais arriveraient à les étouffer, gentiment, sans violence, avec un lacet de soie. Rendus à l’entente cordiale, de par la sortie de la poudre à canon, les Anglais changèrent de tactique et se mirent à nous enlacer d’une étreinte mortelle, à nous aimer au point de vouloir ne faire avec nous qu’un même corps, qu’une même chair, qu’un même esprit. Mais Papineau ne fut pas mystifié, par les trompeuses apparences, car il les avaient trop pratiquées dans ses voyages à Londres pour ne pas les connaître. Le temps ne l’avait ni refroidi ni changé, et quand tout Israël se mit à adorer le veau d’or, il refusa lui de plier le genou devant l’infâme idole. Ne souffrons pas que notre reconnaissance se trompe d’adresse, qu’elle aille aux pères de la Confédération, alors qu’elle est due à Papineau et ses collaborateurs. Le jour où nous prendrons consciences de nos obligations envers eux, notre jour de fête nationale sera celui de l’anniversaire de Papineau, dont le nom synthétise tout un passé glorieux, toute une pléiade d’hommes éclairés et généreux.

Les Frères des Écoles chrétiennes prétendent que les Canadiens français, au commencement du siècle, se souhaitaient un fils qui eut la « tête » de l’évêque Plessis. À Québec peut-être, mais à Montréal, quand on voulait parler d’une homme de talent on disait : « C’est une tête de Papineau. » On ne vole pas les gens en les dépouillant de ce qui leur appartient pas, l’orateur de l’assemblée a droit à sa légende comme Napoléon et d’autres grands hommes. Ne lui ôtons pas ses plumes de paon pour en parer un autre qui a déjà un assez beau plumage, et dont le front n’a pas besoin de cette huppe orgueilleuse pour s’imposer à l’admiration de la postérité.

Ne laissons pas s’accréditer une erreur que certains historiens, partisans du gouvernement ou de l'Action française, ont intérêt à faire circuler : que la révolution fut un échec, que le sang a été versé inutilement, car le temps et la diplomatie pouvaient avoir raison, dit-on, des difficultés qui existaient entre les maîtres et les vaincus. Les uns ne veulent pas que le sang du juste retombe sur la tête des Anglais; les autres par fanatisme, pour diminuer un homme qui n’a pas été enterré en terre sainte, s’efforcent de montrer l’inanité de son sacrifice et de faire croire à l’avortement de son œuvre. Pour que l’Église garde dans l’histoire une belle attitude, ils veulent légitimer la condamnation des révolutionnaires. C’est une canaillerie qui peut trouver grâce devant leur conscience dont la belle rectitude fut faussée par une piété mal entendue, cette bonne intention ne les excusera pas devant la postérité. Il n’est pas nécessaire d’abaisser l’un pour élever l’autre. Il fallait montrer plutôt dans quel douloureux dilemme se trouvait l’Église obligée de désavouer ceux qu’elle avait encouragés d’abord à la résistance, parce que des intérêts d’un ordre supérieur et divin la contraignaient à agir de cette façon. Mise dans l’obligation de sacrifier les plus grands, les plus généreux de ses enfants pour sauver son existence au Canada, elle a fait taire ses sentiments naturels pour obéir au mobile supérieur, qui lui ordonnait de tout quitter pour sauver la barque de Pierre menacée. Ce geste shakespearien vaut la peine d’être souligné, il l’absout des accusations qui ont pu peser sur elle quand on ne sait pas quelle main de fer en arrière broyait sa volonté dans un étau pour obtenir sa soumission. Il y avait là un de ces procédés machiavéliques de la politique anglaise pour diviser un peuple et déshonorer le papisme qu’elle hait ici comme en Irlande. L’esprit du sectarisme trouble les plus belles intelligences, au point de faire oublier à un historien préjugé le culte qu’il doit au libérateur de notre peuple. Pourquoi n’a-t-on pas mis au jour la correspondance échangée entre les ministres anglais et les hauts dignitaires ecclésiastiques dans laquelle les tentatives de séduction et les menaces alternent, et montré dans quel piège sa bonne foi fut prise plutôt que de diriger sur le tombeau du héros la flamme renversée de leur cierge et l’accabler d’anathèmes qui sont restés et restent sans effet ?

Ils n’ont pas réussi dans leurs calculs; de 350 00 habitants, notre population a monté jusqu’à trois millions. Et il ne tient qu’à nous que l’arche qui contient le dépôt sacré de nos traditions domine le flot montant de l’immigration. Pour cela, il faut que nos institutions ne soient pas inférieures à celles des autres pays et que nous conservions le génie de notre langue et l’idéal français, sans quoi les étrangers ramasseront le flambeau que nous laissons échapper. Il faut savoir doser l’immigration avec art si l’on ne veut pas que, sous prétexte de nous renforcir, on substitue dans nos veines du sang exotique à celui que nous tenons de nos ancêtres. Cette transfusion du sang est un subterfuge. La prospérité du Canada doit être celle des Canadiens français. N’allons pas plus vite que le violon. Ne hâtons pas chez nous l’ère des gratte-ciel. Opposons une digue à la politique du dollar. Pour cela, redorons les cadres des vieilles icônes reléguées dans les greniers et replaçons sur les autels du temple de la nation les statues de nos grands hommes.



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