Papineau. Son influence sur la pensée canadienne/Chapitre I

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Papineau

Son influence sur la pensée canadienne

essai de psychologie historique
Chapitre I. Genèse de la révolution




Table des matières | Dédicace | Introduction | Chapitre I | Chapitre II | Chapitre III | Chapitre IV | Chapitre V | Chapitre VI | Chapitre VII | Chapitre VIII | Chapitre IX | Chapitre X | Chapitre XI | Chapitre XII | Chapitre XIII | Chapitre XIV | Chapitre XV | Chapitre XVI | Chapitre XVII | Chapitre XVIII | Chapitre XIX | Chapitre XX | Chapitre XXI | Chapitre XXII | Conclusion


Thomas Chapais (1858 - 1946). Journaliste, professeur d'histoire, conseiller législatif, sénateur, historien québécois.
M. Chapais, dans son intéressante histoire du régime anglais, glisse — oh ! avec quelle légèreté — sur les exactions des vainqueurs, pour amener naturellement les conservateurs à penser que l’insurrection de 37 ne fut pas justifiée par les événements; comme si c’était dans l’ordre que l’on se révoltât quand tout marche à souhait.

Le caractère du Canadien français n’est pas à base de salpêtre; on ne fera croire qu’à ceux qui ont intérêt à se gober et à se faire gober qu’un peuple aussi sensé, aussi pondéré que le nôtre ait pris les armes sans raison, et quelles armes ? celles qui rouillaient dans les greniers : vieux fusils détraqués, pour combattre ces beaux soldats rouges qui possédaient force munitions, baïonnettes, sabres, fusils et canons.

La hardiesse du geste témoigne de leur exaspération. Sans préparation, sans argent, des paysans, des bourgeois, d’habitude peu fringants, s’attaquent à une puissance formidable qui n’a déjà fait qu’une bouchée des Acadiens et qui entend bien ne pas se faire chiper le Canada comme les États-Unis. Les braves, que tout d’avance condamne, ne s’engagent pas ainsi dans une partie désespérée s’ils ne sont persuadés que leur vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Quand on va à la mort si allègrement et sans y être contraint, c’est que l’existence est insupportable.

M. Chapais peut bien nous montrer à l’appui de ses thèses de conciliation, des adresses où les citoyens célèbrent la douceur du nouveau régime, comme si l’on composait des adresses pour autre chose que pour offrir des fleurs à ceux que l’on veut fêter. Quand même il n’y aurait plus de témoignages écrits parce qu’on les aura fait disparaître pour illustrer le triste état de choses qui régnait dans la Nouvelle-France, au surlendemain de la conquête, la révolution de 37, conduite par des hommes de profession, des marchands, des agriculteurs, et non par ces cerveaux brûlés, comme on l’a prétendu, était la conclusion logique d’un quart de siècle de persécutions sourdes, d’injustices flagrantes, de dilapidation éhontée des trésors publics par des émissaires de la cour d’Angleterre. Aussi, en accomplissant cette tâche nécessaire de reconstituer cette époque, la plus tourmentée de notre histoire, il nous semble rendre justice non seulement à une élite intellectuelle et morale, mais à une génération tout entière, sinon à tout un peuple.

Il viendra peut-être un temps où l’on comprendra que la jeune génération a besoin d’un stimulant pour s’exciter à la pratique des vertus civiques. Alors on lui donnera à méditer ces quelques pages de notre histoire qui la réconcilieront avec sa race, car le spectacle de notre dépression morale, de l’actuelle vénalité des hommes est propre à nous donner des nausées et à démoraliser la jeunesse.

On en conclura que ce qui a été possible un temps l’est encore : à savoir que la qualité supplée au nombre, que dix hommes de caractère valent des armées et une flotte. Pour cela, il faut d’abord montrer le fond de l’abîme profond d’où le courage des soldats vêtus d’étoffe du pays nous a tirés.

Aucune génération ne fut aussi outrageusement humiliée, aussi impitoyablement refoulée, aussi inexorablement comprimée. Nous n’avons plus affaire à ces libéraux anglais qui, au lendemain de la conquête, montrèrent cette si belle largeur de vue dont s’émerveille toujours M. Chapais. Imbus des principes philosophiques du dix-huitième siècle, ils mirent une sorte d’élégance à traiter les vaincus avec générosité. Mais ils n’étaient pas aussi bien secondés par les soudards, les brutes avinées d’ici qui ne surent pas tenir compte de notre position géographique. Ces tyranneaux tentèrent de nous traiter comme les Irlandais. Un vent révolutionnaire soufflait en France et les États-Unis venaient de déclarer l’Indépendance. Le jeune Papineau, qui avait grandi sous ce joug, sentait bouillonner son sang au seul nom de la liberté. Nourri de Rousseau et de romantiques, il croyait à l’affranchissement des peuples par la justice et la liberté et rêvait de délivrer son pays de l’oppression anglaise. Il avait avec cela le sens de l’administration et de l’organisation, et par-dessus tout, ce je ne sais quoi de « haute race et d’altier » qui domine sa physionomie et impose tout en s’alliant merveilleusement à l’aisance des manières.

Mais la profonde originalité de ce caractère, c’est le patriotisme qui est comme l’inspiration de ses actes et le secret de sa force. C’est un héros antique égaré sur nos rives. Le cœur chez lui résonnait dès qu’on le touchait. On pouvait faire de lui ce compliment d’un Indien à un guerrier français : « Je vois dans ton regard la hauteur du chêne et la vivacité des aigles[1] » À la tribune, il était magnifique, brillant, fougueux; il savait communiquer à ses auditeurs la flamme qui le dévorait. On retrouve dans ses proclamations aux citoyens les mots les plus propres à électriser les foules.

Voici de quel ton il parle aux électeurs du Bas-Canada en 1827 :

Concitoyens, nés sur cette terre que la Providence vous a donné pour berceau et où elle a fixé vos destinées; concitoyens d’origine, de langue et de religion diverses qui êtes venus des différentes parties des domaines de Sa Majesté et des pays étrangers vous établir avec nous, puisse votre travail à tous et votre industrie recevoir au milieu d’une société paisible sa juste récompense, vous assurer à tous, à votre postérité, à ceux de vos compatriotes que vos succès engageront à marcher sur vos traces, l’aisance et le bonheur à l’abri des épreuves qu’engendre l’esprit de parti. La nature, ou plutôt le Dieu de la nature, en donnant aux hommes, à une époque où ils sont aussi éclairés qu’en la présente, les terres fertiles et d’une étendue illimitée de l’Amérique, les appelle à la liberté, à l’égalité des droits aux yeux de la loi sur toute l’étendue des plus vastes continents. Quels sont les insensés qui veulent arrêter le cours inflexible et naturel des événements ? Un petit nombre, un très petit nombre d’hommes parmi nous veulent défigurer cette magnifique création de la Providence, détruire ses bienfaits, faire triompher leurs principes despotiques, établir l’ilotisme et la dégradation de tout un peuple qui ne fait pas partie de l’Irlande catholique et opprimée, ni des Indes païennes et mahométanes, dans un pays anglais situé sur les frontières des puissants, libres et heureux États-Unis d’Amérique ! Nestor, Veritas, Nerva, Senex, Delta, Anglais canadiens, vipères qui après avoir changé cent fois de peau, avez toujours conservé le même venin contre le pays et ses habitants; bouffons qui, après avoir changé de masques, vous êtes sous toutes métamorphoses montrés les hideux ennemis de toutes les libertés, de toute les lois, de tous les défenseurs du pays, de tous les hommes, de toutes les choses qui nous sont chères, votre règne est passé. Comme l’on dit en français, vous êtes perdus; en anglais, vous êtes damnés à jamais, pour toujours et plus s’il le faut... Oh ! vieux Anglo-Canadiens, qui êtes si inférieurs en talent, si supérieurs en violence au procureur général, que n’êtes-vous aussi candidats pour que la censure des électeurs atteigne le gouverneur dans la personne de ceux qui le conseillent si mal !

Vous dites : Jonathan dépenserait-il autant d’argent que John Bull ? Que le clergé y pense, il perdrait ses revenus. Âme de boue, âme vénale, vous nous montrez les motifs de votre loyauté. Si Jonathan était le plus riche ou le libéral, vous seriez avec lui, il n’en serait pas ainsi du clergé qui tient à ses devoirs par de plus nobles motifs que ceux de l’intérêt. Il est inutile de vous en parler, vous ne comprenez rien à ce qui est grand et noble et vertueux[2].

Est-ce que cet hommage sur les lèvres de Papineau n’a pas plus de prix que dans la bouche de l’un de ces plats thuriféraires qui battent monnaie à l’effigie des saintes images ? Ce témoignage rendu au désintéressement du clergé canadien-français vaut tout les poulets de Bibaud et de Ferland. En beaucoup d’autres circonstances, le chef de l’insurrection de 37 s’est incliné devant le mérite des prêtres et des institutions qu’ils dirigeaient. S’il avait été haineux et sectaire, il nous semblerait moins grand.

Nous expliquerons sa prétendue fuite lors de la bataille de Saint-Denis par des témoignages de ses contemporains.

Maintenant que les passions sont apaisées, que les discussions se sont tues faute de souffle, la vérité nous apparaît lumineuse. Nous avons le nœud de l’intrigue ourdie pour ternir la gloire de Papineau.

Toutes les variétés du silence : le mystère, le deuil, la conspiration, ont plané sur lui pour effacer jusqu’au souvenir de son passage parmi nous. On laisse son manoir tomber en ruine, pour l’ensevelir lui-même sous cette poussière, mais comme les plaintes d’Ophélie sourdent de la pierre, une voix s’élève et se propagera dans les siècles; c’est celle que, fût-on un cent milliards d’esclaves, on ne peut étouffer : la voix des peuples qui appellent la Liberté.

Avant de commenter les épisodes de la révolution canadienne-française, il reste à élucider un point ardemment discuté par les historiens loyalistes ou patriotes qui, à mon avis, se hâtèrent de part et d’autre à conclure, sans nous faire connaître la genèse des troubles de 37. Ils écrivirent sous le coup de leur passion politique, c’est pourquoi ils négligèrent certains détails qui tous ont leur importance pour la compréhension des événements qui marquent une date mémorable dans notre vie nationale.

La plupart commencent leur narration à l’époque même où éclata le mouvement insurrectionnel, alors qu’il fallait commencer à étudier l’histoire de la société canadienne-française au moins vingt-cinq ans avant le moment où le canon de sir John Colborne fit une trouée profonde dans le flanc de notre jeune nationalité.

Papineau aurait vaincu les Anglais à Saint-Charles et serait devenu le chef de la république canadienne que l’opinion ne lui eût demandé aucun compte de sa conduite, pas plus que de sa pensée, mais comme il a échoué, du moins matériellement, dans sa tentative de libération du Canada, la postérité lui a fait son procès. Ceux pour qui il avait combattu par la parole et par la plume l’ont renié, avant que le coq ait chanté trois fois. Non seulement on a mis en doute le patriotisme enflammé du seigneur de Montebello, mais on a traité « d’échauffourée » le dévouement sublime de l’élite qui, sûre de vaincre la tyrannie anglaise, tout en y laissant sa peau, se heurta à une puissance formidable avec la poigne et l’ingénuité du jeune David s’attaquant au massif Goliath. On en est venu à se demander si Papineau n’avait pas fait la révolution pour satisfaire un orgueil luciférien et se mettre à la place du roi fantomatique qui régnait au Canada.

C’était beaucoup trop accorder au génie d’un homme et pas assez à son caractère. Sans doute, « la tête de Papineau », alors comme aujourd’hui, était légendaire. C’était un orateur émouvant, un torrent déchaîné à ses heures. Son ironie cravachait ceux qui ne partageaient pas son enthousiasme, mais d’autres ont eu le don de la parole autant que lui, sans conserver après que leur vie fut éteinte, le prestige dont jouit encore l’orateur de la Chambre du Bas-Canada.

Au début, sa langue était un peu embarrassée; sa parole hachée, obscure, se traînait en longueurs; elle manquait de cette sérénité, de cette transparence qui sont les conditions de l’art pur. Son vocabulaire était incomplet et limité. Cinquante ans de possession anglaise et la brusque interruption de la sève gauloise dans les rameaux de la langue l’avait appauvrie et anémiée. Un artiste peut difficilement rendre son inspiration sur un instrument faussé ou dont une corde est brisée. Mais à mesure que son rêve se précise, ses périodes deviennent plus claires. Dans les moments décisifs, alors qu’il est envoûté par l’idée révolutionnaire, il atteint à des hauteurs vertigineuses d’où il retombera, c’est fatal, quand son exaltation se sera refroidie.

Cependant, avec toutes ces brillantes qualités, il aurait sombré dans le vide comme tant d’autres météores, s’il n’avait été l’incarnation du sentiment de tout un peuple. On lui trouvait une belle tête, non seulement parce que sa culture philosophique dépassait la moyenne de ses compatriotes, mais parce qu’il disait ce que tous ressentaient sans pouvoir l’exprimer.

La ratification d’une popularité si grande par la génération actuelle, chez ceux-là même qui veulent taire leur admiration pour le grand homme par crainte de se compromettre, n’a rien d’étonnant. Rien ne nous émeut davantage que la persistance de ce culte devenu vivant chez ceux qui n’ont pas été électrisés par sa voix et son geste. Rien ne fortifie notre foi dans un idéal humanitaire comme ce pouvoir moral et posthume exercé sur un peuple, après des années de silence voulu, par un patriote, qui est parvenu à imprégner son milieu d’un conviction puissante, quoique abstraite, à le passionner pour une vérité d’autant plus haute et plus difficile qu’elle est contraire à l’instinct de notre population paisible et indolente, à lui créer une politique nouvelle.

Pendant vingt-cinq ans, on a marché sur l’élan qu’il a su imprimer à notre province inerte.

Notes de l’éditeur

  1. « Un héros de la Guerre de Sept ans. Le Marquis de Montcalm », dans Revue des deux mondes, tome 31, février 1879, p. 863.
  2. Cette adresse est disponible intégralement dans la Bibliothèque indépendantiste : Adresse à tous les électeurs du Bas-Canada.



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