Appel à la justice de l'État (Lettre au prince de Galles)

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Appel à la justice de l'État
1784

Épître à son altesse royale le prince de Galles.



Frontispice | Avertissement | Préface | Table des matières | Introduction | Lettre au roi | Lettre au prince de Galles | Première lettre à milord Sidney | Seconde lettre à milord Sidney | Épître au général Haldimand | Troisième lettre à milord Sidney | Quatrième lettre à milord Sidney | Lettre aux Canadiens | Questions du baron Masères | Cinquième lettre à milord Sidney | Sixième lettre à milord Sidney | Lettre circulaire | Errata


Monseigneur,

George Augustus Frederick, prince de Galles, puis roi du Royaume-Uni à partir de 1820
L'histoire des sujets tyrannisés est un livre éloquent qui, par la voie du sentiment, enseigne le grand art de régner: le Souverain y lit de ses yeux les excès de la tyrannie, il y entend de ses propres oreilles les gémissements de l'infortune: à ce spectacle touchant son cœur s'ouvre d'abord à la commisération et à la sensibilité; la justice s'arme bientôt de ses foudres, contre les tyrans; la clémence et son humanité, déployant leurs bienfaits, ne tardent pas à essuyer, de leurs mains, les larmes des opprimés: le voilà bon père et le juste juge de ses peuples, c'est-à-dire un grand roi.

C'est cette science sentimentale de la royauté qui autorise la présentation de cet appel et du mémoire antérieur qui en fait naître l'occasion. Votre Altesse Royale est destinée à occuper, un jour, un des premiers trônes de l'univers: Elle a apporté, en naissant, une âme digne de sa haute destinée et un cœur fait pour le peuple libre, qu'Elle doit un jour commander, c'est-à-dire ami des lois de son pays, jaloux de la popularité, aimant de prédilection naturelle ses futurs sujets et plus flatté du pouvoir de faire un jour leur bonheur que de l'honneur de les gouverner; grand zélateur de la constitution d'Angleterre, plus charmé de la liberté qu'elle donne en apanage aux sujets qu'il ne le ferait du despotisme des monarchies les plus arbitraires; car tel a éclaté, dès l'aurore de sa carrière, le prince de Galles, un prince tout formé sur le modèle du meilleur des princes, son illustre auteur et le digne fils d'une des plus accomplies princesses qui se soient jamais assises sur le trône d'Angleterre.

Mais, les princes ne peuvent ni tout voir de leurs yeux, ni tout régir de leurs mains, surtout chez une nation qui, par son génie et sa valeur, a su étendre les limites de son empire jusqu'aux extrémités de la Terre. C'est donc une loi de ne régner sur une bonne partie des peuples, que par représentation et par délégation; triste nécessité, qui souvent du plus digne, du plus juste des princes, par lui-même dans sa capitale, en fait un des homme les plus odieux et un des plus hardi tyrans, par son délégué, dans ses domaines éloignés: et voilà l'indigne scène, qu'offre aujourd'hui, à nos regrets, la province de Québec; sous le nom du plus humain des souverains, le général Haldimand y arbore insolemment l'étendard du despotisme le plus barbare et le plus capable de détruire, dans tous les esprits, la respectabilité du trône et d'y soulever tous les cœurs, contre la nation vertueuse, au nom de laquelle il gouverne.

C'est sous l'empire de ce despote, que l'auteur de cette épître s'est vu arraché par la violence, du sein de sa famille, promené de prison en prison, précipité d'abîme de souffrance en abîme d'horreurs, dépouillé par des brigands, masqués sous le voile de la justice, attaqué dans son honneur, sans jamais faire à la loi l'honneur de la moindre procédure légale pour justifier cette attaque; poursuivi enfin dans son existence, non seulement par des menées sourdes, mais par les attentats les plus positifs et les plus directs: et tous ces excès ont été déployés contre la personne, durant 948 jours, malgré son appel formel à l'autorité de son souverain, malgré la réclamation des lois de la province, et malgré son recours, public et signifié, à la justice de toute la nation.

Des oppressions si bien marquées au coin de la tyrannie ne sont pas personnelles à l'opprimé: des bandes de citoyens en corps ont été enlevées de leurs foyers domestiques, traînées par la baïonnette dans les cachots et après avoir langui des mois entiers dans ces lugubres retraites, renvoyées indignement chez elles, sans dispenser à ces malheureux ces secours de route que l'humanité ne refusa jamais à l'indigence écartés de son humble domicile par les contre-temps de la fortune: ces actes de violence ont été, ces dernières années, si fort renouvelés, si multipliés dans la province de Québec, qu'à la fin les yeux familiarisés ne s'en formaliseraient plus: mais la justice et l'honneur outragés et réclamant un vengeance, dans tous pays civilisé, se demandaient à eux-mêmes dans un éternel étonnement, comment un gouvernement subordonné au plus humain gouvernement de l'univers pouvait ainsi les fouler aux pieds au point de ne jamais exculper, en apparence, tant de violences, sous l'ombre de quelques formalités judiciaires; car la foule de ces emprisonnements ne produisit jamais aucun jugement et beaucoup moins une seule punition légale.

Mais le général Haldimand ne se pique pas de la gloire d'être juste; et son âme ne fut jamais sensible au plaisir délicat d'être estimé et beaucoup moins d'être aimé: son ambition s'est toujours bornée à être la terreur et l'épouvante de la province qu'il gouvernait; et il a si bien réussi dans ce but tyrannique, que tout y tremble au seul nom effroyable d'Haldimand: ses soupçons, ses caprices, sa seul indifférence font frissonner à l'égal de la foudre quand elle gronde et qu'elle éclate; aussi est-il assuré d'emporter avec lui, en partant, l'horreur de tous les honnêtes gens et sa mémoire ne vivra qu'avec exécration dans les cœurs.

Ce n'était pas là les intentions de Sa Majesté, quand Elle confia dans les mains de ce général, intrus dans la nation et dans sa place, le gouvernement de la province de Québec. Notre gracieux souverain gouverne en père ses sujets à Londres; c'était des sentiments paternels pour ses nouveaux sujets qu'il attendait de son député et non pas l'âme féroce d'un tyran. Sans doute qu'il suffisait de faire parvenir jusqu'aux oreilles du meilleur des princes la trahison faite à ses justes vues pour être assuré de la justice royale qu'il déploierait contre son infidèle représentant; mais les avenues du trône son obsédées par les protecteurs et les amis de l'oppresseur. À travers une garde si forte, comment percer et se faire jour pour un simple particulier? La voix de la justice violée et les cris de l'innocence opprimée sont bien faibles dans sa bouche: ils expirent avant d'atteindre la mi-chemin du trône: hélas! depuis sept mois qu'ils s'expliquent dans cette capitale sur le ton le plus lamentable, qu'ont-ils produit? D'abord un silence de mépris, désespérant, et depuis un langage qui, dans sa variation et ses lenteurs, semble n'annoncer que le triomphe de l'oppresseur et l'aggravation ultérieure de l'opprimé et de toute la province de Québec qui gémit toute entière de son oppression: dans ces extrémités, qui peut être plus propre à prendre la défense de cette justice et cette innocence agonisantes et presque aux abois, à donner du corps et de la force à leurs instances, à la conduire comme par la main aux pieds du souverain, pour y plaider elles-mêmes leur cause, que l'héritier présomptif du souverain même? Qui est plus au fait des sentiments paternels et plus intéressé à la gloire du règne d'un illustre père, que la personne de son illustre fils? Voilà les justes présomptions qui enhardissent, aujourd'hui, à soumettre à la considération et à l'humanité du prince de Galles, les violences du tyran Haldimand à Québec et les palliatifs qui semblent les protéger à Londres et viser à épuiser les ressources de l'opprimé pour venger les lois. Un nouveau motif, non moins loyal et non moins respectable, a encore dicté ce fidèle, quoique succinct exposé.

Le fameux comte de Chatam, dans un de ces remarquables débats parlementaires, où était agitée d'avance la reconnaissance de l'indépendance de l'Amérique et où il expira, presque sur le champ de bataille, défendant en héros patriote, la grandeur inviolable de son roi, ce grand homme, dis-je, avança que l'Amérique était l'apanage inaliénable du prince de Galles et l'héritage, en substitution inhypothécable, de toute la maison de Brunswick; et que l'accession formelle de tous ces princes au contrat national de cession, pouvait seule y apposer le dernier sceau de la validité. La circonstance présente est analogue, en quelque point, à celle où prononçait cette illustre membre de la législature d'Angleterre.

Les Canadiens forment un peuple fidèle à la vérité par éducation et amateur par goût de l'obéissance, mais qui s'attend, en retour, de la part de ses maîtres, aux égards qui la méritent; assez sage pour se contenir dans la sphère de la modération et de la patience pour une vexation d'accident et de passage, mais trop élevé de sentiments pour ne pas la ressentir si elle devenait jamais de système fixe et de réflexion rassise et délibérée; et surtout, trop brave et trop résolu pour ne pas la venger alors. Encore d'un général Haldimand en Canada; mais c'est trop stipuler et il faut d'ailleurs des siècles à la nature pour s'oublier jusqu'à donner au monde des fléaux du genre humain de cette espèce, eh bien! si on ne députe pas au Canada un gouverneur autorisé, par une nouvelle et douce législation, à guérir toutes les plaies, individuelles et générales, faites par son prédécesseur à toute la colonie, et assez juste pour en faire son principal de voir, de quelle nouvelle révolution ne serait-on pas menacé? Le dernier traité de paix a rapproché les Américains du Canada jusqu'à faire apercevoir les drapeaux du Congrès du sommet des tours de Montréal. Les Canadiens alors, toujours tyrannisés sous leurs conquérants, vivraient de compagnie avec un peuple qui les inviterait par sa liberté, son bonheur, sa protection même, à se procurer un même fort; en justice, en nature, en politique, leur choix serait-il douteux? Telle est la réflexion que l'attachement le plus inviolable à la maison de Brunswick, présente, aujourd'hui, qu'il en est encore temps, à notre auguste souverain et à son digne fils, qui ne pourraient qu'être les perdants si on attendait à la faire, qu'à force d'oppressions et de vexations, de la part de subalternes, on eût arraché du cœur des Canadiens, cette fidélité qui seule et toute entière est encore l'âme de leurs sentiments.

J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect et le dévouement le plus universel,

Monseigneur,
de votre altesse royale,
le très-humble et très-obéissant serviteur,

Pierre du Calvet.



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