Prospectus d'un papier périodique

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Prospectus d'un papier périodique
Québec, 13 novembre, 1806




C'est au moyen de ce prospectus qu'en 1806 Pierre-Stanislas Bédard et cie lancent le journal Le Canadien, dont la raison d'être est essentiellement de venger l'honneur du nom Canadien, nom calomnié à tour de bras dans le journal tory The Quebec Mercury.



Il y a déjà longtemps que des personnes qui aiment leur pays et leur gouvernement regrettent en secret que le trésor rare que nous possédons dans notre constitution1 demeure si longtemps caché, faute de l'usage de la liberté de la presse, dont l'office est de répandre la lumière sur toutes ses parties.

Ce droit qu'a un peuple anglais, sous une telle constitution, d'exprimer librement ses sentiments sur tous les actes publics de son gouvernement, est ce qui en fait le principal ressort.

L'exercice de ce pouvoir censorial si redoutable pour tous ceux qui sont chargés de l'administration, est ce qui assure le bon exercice de toutes les parties de la constitution, et surtout l'exécution exacte des lois, en quoi consiste la liberté d'un Anglais, qui est à présent celle d'un Canadien.

Ce pouvoir est si essentiel à la liberté, que l'état le plus despotique ou il serait introduit deviendrait par là même un état libre; et qu'au contraire la constitution la plus libre, telle que celle d'Angleterre, deviendrait tout à coup despotique, par le seul retranchement de ce pouvoir.

C'est cette liberté de la presse qui rend la constitution d'Angleterre propre à faire le bonheur des peuples qui sont sous sa protection. Tous les gouvernements doivent avoir ce but, et tous désireraient peut-être de l'obtenir, mais tous n'en ont pas les moyens. Le despote ne connaît le peuple que par le portrait que lui en font les courtisans, et n'a d'autres conseillers qu'eux. Sous la constitution d'Angleterre, le peuple a le droit de se faire connaître lui-même par le moyen de la liberté de la presse, et par l'expression libre de ses sentiments, toute la nation devient pour ainsi dire le conseiller privé du gouvernement.

Le gouvernement despotique, toujours mal informé, est exposé sans cesse à heurter maladroitement les sentiments et les intérêts du peuple qu'il ne connaît pas et à lui faire, sans le vouloir, des maux et des violences dont il ne s'aperçoit qu'après qu'il n'est plus temps d'y remédier, d'où vient que ces gouvernements sont sujets à de si terribles révolutions. Sous la constitution d'Angleterre ou rien n'est caché, ou aucune contrainte n'empêche le peuple de dire librement ce qu'il pense, et ou le peuple pense pour ainsi dire tout haut, il est impossible que de pareils inconvénients puissent avoir lieu, et c'est là ce qui fait la force étonnante de cette constitution qui n'a reçu aucune atteinte, quand toutes les constitutions de l'Europe ont été bouleversées les unes après les autres.

La liberté de la presse en faisant connaître le peuple à celui qui gouverne, fait connaître au peuple l'excellence de son gouvernement, et le rend continuellement témoin du bien qu'il lui fait; par la part qu'il prend, il s'y attache et s'y affectionne et le regarde comme à lui; et voilà pourquoi il ne faut pas s'étonner si le peuple qui a une fois joui d'une telle constitution est toujours prêt à tout sacrifier pour la défendre.

La communication continuelle, entretenue par la liberté de la presse entre le gouvernement et le peuple, unit étroitement l'un à l'autre de sentiments, et forme ce tout si désiré, mais si rarement obtenu dans la formation des états.

En un mot, par la liberté de la presse, la constitution d'Angleterre est celle dont on peut dire qu'elle ne craint ni l'œil ni l'observation du sujet.

En représentant continuellement l'intérêt général et entretenant une communication continuelle entre toutes les parties du peuple, la liberté de la presse efface les divisions et les factions qui sont toujours entretenues par le préjugé, qui est lui-même entretenu par l'isolement et le défaut de communication. On ne se hait que parce qu'on ne se connaît pas; tel qui a regardé son concitoyen avec les yeux de ses anciens préjugés, finit par rire de sa simplicité lorsqu'il vient à le connaître.

Mais pour que l'exercice de la liberté de la presse ait ces bons effets, il faut qu'il soit général pour tous les côtés. S'il était asservi à un parti, il aurait un effet tout contraire, il ne servirait qu'à créer des divisions odieuses, à entretenir d'un côté des préjugés injustes, et à faire sentir profondément à l'autre côté l'injustice de la calomnie, sans lui laisser les moyens de la repousser.

Les Canadiens, comme les plus nouveaux sujets de l'empire britannique, ont surtout intérêt de n'être pas mal représentés.

Il n'y a pas bien longtemps qu'on les a vus flétris par de noires insinuations dans un papier publié en anglais2, sans avoir eu la liberté d'y insérer un mot de réponse; tandis que certain parti vantait sans pudeur, la liberté de presse dans les exertions illibérales de ce papier.

Si les Canadiens ne méritent pas ces insinuations, la liberté de presse, à laquelle ils ont droit aussi, leur offre le moyen de venger la loyauté de leur caractère, et de défier l'envie du parti qui leur est opposé, de venir au grand jour avec les preuves de ses avancés.

Ils ont intérêt de dissiper les préjugés qu'entretient ce parti envieux dans l'esprit d'un nombre des anciens sujets de Sa Majesté avec qui ils ont à vivre unis dans ce pays; ils ont intérêt surtout d'effacer les mauvaises impressions que les coups secrets de la malignité de ce parti auraient pu faire dans l'esprit des sujets de Sa Majesté en Angleterre, et peut-être dans celui même de Sa Majesté; et ils y ont d'autant plus d'intérêt que les bienfaits qu'ils ont reçus les rendraient coupables d'ingratitude; et qu'ils mériteraient de perdre ces mêmes bienfaits et les avantages de leur constitution si ces insinuations étaient vraies.

On leur a fait des crimes, on leur en a même fait de se servir de leur langue maternelle pour exprimer leurs sentiments et leur faire rendre justice, mais les accusations n'épouvantent que les coupables; l'expression sincère de la loyauté est loyale dans toutes les langues; celle de la déloyauté, de la bassesse et de l'envie, celle qui sème la division entre des concitoyens qui ont à vivre en frères, déshonorent également toutes les langues. Ce n'est pas au langage, c'est au cœur qu'il faut regarder; celui qui ne s'y sent rien que de loyal n'a rien à craindre.

Fiat justitia ruat caelum.3

Ce sera le motto du papier. LE CANADIEN en sera le nom. C'est celui dont l'honneur est à venger.

Cette publication déjà encouragée par des personnes qui ont à cœur l'honneur de leur pays et le soutien de leur constitution, est offerte aux Canadiens pour les faire jouir de la liberté de la presse. C'est à eux à la soutenir. Qu'ils s'y expriment librement et on les connaîtra tels qu'ils sont.

CONDITIONS.

LE PAPIER sera de 4 pages in-quarto et sortira tous les samedis à commencer le 22 du présent mois.

Le prix de la souscription sera de dix chelins par an, outre les frais de port qui serait de 40 sols par an. Ceux qui ne retireront pas leur souscription à la fin de l'année seront censés la continuer pour la suivante.

Les souscriptions seront reçues à Québec par CHARLES ROI l'imprimeur du papier, et dans les autres lieux par les personnes dont il sera donné avis ci-après.

Toutes les correspondances seront adressées à l'imprimeur franches de port.


* Il y une boîte ouverte à l'imprimerie pour recevoir les correspondances de ceux qui ne voudraient pas être connus.

Il n'est pas nécessaire d'avertir que rien de contraire à la religion, aux bonnes mœurs ou à l'intérêt de l'État ne sera admis sur le papier.


À QUÉBEC : imprimé et publié par CHARLES ROI, 13 novembre, 1806.

Notes de l'éditeur

1. Il s'agit de Loi constitutionnelle de 1791.

2. Il s'agit d'un journal tory nommé The Quebec Mercury. Il est publié à Québec depuis le 5 janvier 1805. Le nom du journal fait référence à Mercure, le dieu romain du commerce et des voyages. Sa devise est « mores et studia et populos et proelia dicam », une citation tirée du livre IV des Géorgiques de Virgile qui signifie « les mœurs de la nation entière, ses passions, ses peuples, ses combats. » (On peut aujourd'hui le consulter en ligne via le site Web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.)

3. Que justice soit faite, même si le ciel doit s'écrouler.


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