Le prince insurgé

De La Bibliothèque indépendantiste
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Le prince insurgé
dans Le Devoir, samedi 10 mars 2007.[1]



Nous tenions une réunion des membres du conseil exécutif et des responsables des divers comités d’action du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) de la grande région de Montréal, immense territoire qui, dans nos structures, englobait les municipalités de la Rive-Nord et de la Rive-Sud, dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres. Dès que je l’ai vu apparaître, alors qu’il entrait dans la salle, je me suis dis : « C’est un prince. »

Je ne me trompais pas.

Non pas parce qu’il portait avec élégance un complet trois-pièces de coupe anglaise impeccable, non plus parce qu’il avait la démarche majestueuse et le salut d’une parfaite courtoisie, ni même parce qu’il m’enchanta par son extravagance lorsque, ayant à peine pris place autour de la table, il nous invita inopinément à découvrir les Beatles, affirmant que ce groupe était en train de révolutionner la musique populaire, mais parce que tout dans l’attitude d’Hubert Aquin révélait un homme libre.

C’était en septembre 1963.

Pour la première fois, je rencontrais en chair et en esprit un Canadien français qui n’était d’aucune manière aliéné, qui était indépendantiste par noblesse de son être naturellement libre, qui luttait pour l’émancipation de sa nation, non seulement, ni d’abord, pour la libérer du colonialisme qui la maintenait dans un état d’infériorité politique, économique et culturelle, mais essentiellement pour la faire advenir à la dignité de son « être-là » comme existence unique et irremplaçable dans le monde et dans l’histoire.

Il revenait d’un voyage en Grèce dont il disait qu’il n’était pas revenu, dont il disait qu’il ne reviendrait qu’avec la proclamation de l’indépendance du Québec, événement qui rendrait possible l’avènement d’une pensée nationale à la fois originale et adéquate à l’état de développement de la pensée occidentale. C’était le premier intellectuel canadien-français de haute voltige et de grande envergure que je rencontrais qui n’avait aucune tendance à s’en disculper, pas plus qu’à s’appesantir sur nos revendications nationalistes, qui, au contraire, considérait qu’était venu le temps pour la nation canadienne-française de s’en libérer totalement, pour se formuler et se situer comme sujet d’ores et déjà libre, susceptible de se projeter dans le monde comme porteuse d’une conscience nationale nouvelle, différente et créatrice, québécoise, ce que Gaston Miron exprimera un peu plus tard dans une phrase lumineuse : ce n’est pas le nationalisme qui importe, c’est la conscience nationale.

J’étais éblouie sans être subjuguée, alors qu’au contraire, me semblait-il, à constater leur malaise, plusieurs dirigeants rinistes, y compris ses plus inspirants et ses plus mobilisateurs, étaient fascinés sans être aucunement séduits par la liberté exceptionnelle de ce compatriote. Bien que nouvelle venue dans cette assemblée des responsables, j’ai même eu l’impudence de penser que l’attitude si totalement libre de ce compagnon de lutte les inquiétait plutôt, car elle supposait une éventuelle insoumission aux programmes et aux stratégies du RIN. Ce qui ne manqua pas d’arriver à quelques reprises, particulièrement au moment du sabordement du parti. Hubert Aquin, en effet, condamna sévèrement ce sabotage dans une lettre adressée à André d’Allemagne et à Pierre Bourgault, qu’on peut relire dans Blocs erratiques. Ce texte bref montre, comme tant d’autres, la clairvoyance de cet intellectuel engagé et aussi la consternation douloureuse dans laquelle le plongeaient les turpitudes qu’elle lui permettait de voir avant tout le monde.

Sur le terrain

J’ai eu, entre octobre 1963 et juin 1964, le privilège de l’accompagner quelques fois dans différentes régions du Québec où nous étions invités à prendre la parole sur les tribunes des mêmes assemblées publiques. Je peux témoigner qu’Hubert Aquin n’était pas un orateur, mais l’audace de son intelligence, la radicalité de sa pensée, l’acuité de ses analyses et l’érudition de ses propos emportaient le discours au-delà de lui-même, le laissant se déployer dans le langage approprié, dans des propos complexes, exigés par la complexité même de la situation.

Il m’apparaissait clairement qu’Hubert Aquin ne désirait pas susciter des adhésions faciles. Son pessimisme profond devant tous nos échecs précédents le lui interdisait. Il voulait plutôt amener ses compatriotes à une compréhension profonde et irréversible de la nécessité de l’indépendance et de son enjeu fondamental, à savoir la liberté d’être soi-même, quel que soit le prix provisoire à payer pour acquérir une telle richesse.

S’il est indéniable qu’il n’avait aucune aptitude à soulever les foules, je peux en revanche témoigner de son talent à éveiller chez les auditeurs le besoin des interrogations et de la réflexion, et le désir de l’action, ce qui se manifestait immanquablement à la période des questions, alors que, de manière imprévisible, compte tenu de la tiède réception réservée à son allocution, la moitié des personnes présentes se bousculaient au micro. S’engageaient alors entre le conférencier et le public des discussions étonnantes, inséparablement de haut niveau d’expression et d’engagement passionné, résultat, je le pense, de la projection involontaire, parce que naturelle, qu’Hubert Aquin offrait de lui : un prince insurgé. « Vous parlez comme dans un grand livre, lui dit, un soir, un homme très âgé, mais je comprends que vous êtes un vrai rebelle, comme l’étaient nos Patriotes. » Il ajouta : « Comme Louis-Joseph Papineau, vous êtes un grand monsieur. »

Car il s’agissait bien de cela. De l’engagement dans la lutte d’un homme personnellement libéré des conséquences aliénantes du maintien séculaire de sa nation sous la domination d’un État étranger, aux intérêts contraires aux siens, et qui par conséquent souffrait dans toutes les fibres de son être de l’assujettissement de ses compatriotes et de leur impuissance à se vaincre. « Mon pays me fait mal. Son échec prolongé m’a jeté par terre », écrira-t-il bientôt dans Prochain épisode. Il se joignait au mouvement indépendantiste renaissant, qui mobilisait déjà des milliers de militants afin de lutter avec eux pour la liberté de ses compatriotes. Comme plusieurs autres combattants, il avait une conscience aiguë de la vanité des luttes menées sur le terrain de l’ennemi et dans les règles établies par celui-ci. Malheureusement, pas plus qu’aucun d’entre eux, il n’était doué pour la stratégie. C’est ainsi qu’à l’été 1964, de la manière la plus follement paradoxale, il annonça avec tambours et trompettes qu’il entrait dans la clandestinité, ce qui le conduisit, en moins de trois semaines, dans une geôle canadian, d’où il était bientôt transféré dans un hôpital psychiatrique, ce qui en dit long sur notre propension collective à déconsidérer d’emblée tout acte politique subversif. Quelques mois plus tard, il sortait de l’Institut Pinel, le manuscrit de Prochain épisode dans les mains. Un grand romancier était né, nous était donné.

Il se réengagea pourtant, de manière sporadique, dans l’action militante, jusqu’à quelques semaines avant la disparition du RIN. Nos rencontres, à cette période, furent rares et difficiles, les hommes de cette époque, Hubert Aquin comme les autres, n’appréciant pas les femmes qui s’affirmaient avec assurance et un certain succès.

Ni lui ni moi, cependant, n’avons été tentés de nous joindre au Parti québécois, dans les premières années de son existence. Pour ma part, j’y ai toutefois milité à l’occasion des campagnes électorales et référendaires. En ce qui concerne Hubert Aquin, j’ignore tout de sa relation avec le Parti québécois, si tant est qu’il en ait entretenu une. Ce n’est donc qu’à la fin de l’hiver 1975 que je l’ai revu, un midi, dans son bureau de directeur des Éditions La Presse où il m’avait invitée à le rejoindre, pour aller ensuite dîner ensemble. J’avais devant moi un homme défait. Aussi princier, aussi insurgé qu’au début des années 1960, mais si profondément blessé par notre inconsistance nationale, par l’indigence intellectuelle et la déloyauté envers le peuple de notre élite politique, économique et culturelle et, plus que tout, par l’incohérence de l’ensemble du mouvement indépendantiste, soumis à l’hégémonie du Parti québécois et à sa stratégie étapiste, qu’il sentait devenir de plus en plus infranchissable l’écart qui se creusait entre sa vision du Québec et sa réalité.

Avec son intelligence habituelle des contradictions des situations et des discours abêtissants, il voyait les effets néfastes de la médiocrité galopante à l’œuvre dans notre société. Plus la parole est médiocre, me disait-il, moins elle est représentative et plus elle est caractéristique. La banalité instaurée en système est un véritable masque des déficiences de la pensée et du sentiment. Et je voyais que cette perception qu’il avait de la dégradation de notre société nationale le faisait souffrir démesurément. L’écart entre sa pensée et l’expression de cette pensée et la référence commune était devenu si grand à ses yeux qu’il se croyait privé à jamais de toute fonction dynamique.

Le prince insurgé était seul, comme il se doit, mais Hubert Aquin avait apparemment perdu un peu de la liberté qui lui avait jusque-là permis de l’assumer.