Chroniques calédoniennes
Première chronique
21 heures... Tout en bas, dans les derniers rayons du soleil qui arrive au bout de son sang, il y a trois nuages. Trois fantasques petites boules de nuée, qui ne se ressemblent en rien sauf qu’elles sont de même substance : une nacre, infiniment délicate, entre blanc et perlé, sur laquelle l’astre qui agonise derrière nous laisse comme de pâles filets de rose liquide à la fin de son hémorragie quotidienne...
En quittant Dorval, tout à l’heure, c’est de vrai sang de taureau, d’un rouge plein et vigoureux, que ce soleil mourant aspergeait le vert encore printanier de la grande île et son cortège de parcelles détachées. La lumière du couchant a ce don de découper soudain le paysage, à la toute fin du jour, comme autant de pierres chatoyantes et ciselées avec une précision d’orfèvrerie. De même, à cette heure très spéciale, l’eau du fleuve était-elle devenue un métal en fusion qui effervescent et étincelle dans le brasier avant de prendre corps. Puis l’espèce de four magique du soir s’est mis à baisser peu à peu, et s’est éteint. Quand nous avons survolé le faux delta des Îles de Sorel, il n’en restait déjà plus qu’une cendre végétale, d’un gris-vert s’estompant vite dans la nuit montante. Et le lac Saint-Pierre n’était rien qu’une mare d’acier tout pâle et refroidi.
C’est d’abord Montréal qui a disparu clairement dans le sillage. Puis tout le Québec, de plus en plus vague. Maintenant, c’est l’Amérique entière, confuse et délayée dans cet acide de la noirceur, qui achève de s’effilocher au fond de l’océan stratosphérique, à six milles de notre quille volante. Comme des conquistadores à rebours, voyant se perdre au bout de l’horizon des planètes anciennes, nous revoici cosmiques, découvreurs d’un monde qu’on croyait familier et qui n’aura pourtant jamais fini d’être nouveau. Émerveillement et trépidation du paquebot transatlantique, qui seul parvient encore à nous sortir de la monotonie des vols de routine. Et droit devant, à peine perceptible, déjà le levant commence à se dessiner...
Les moutons de la Dispersion
7 heures du matin... Pour moi, c’est déjà midi. Mais la nuit sans : sommeil me donne l’air aussi abruti que ce jeune chauffeur écossais à peine réveillé, casquette très "propre" sur longs cheveux émancipés, qui va me conduire de Prestwick Airport à Edimbourgh. En largeur, c’est toute l’étendue du pays en moins de 100 milles. La bruine et le brouillard de cette proverbiale Grande-Bretagne, dans lesquels nous nous sommes posés, promettent de cesser bientôt. C’est une belle journée de juin, très claire mais un peu plus froide que chez nous, qui se lève sur cette campagne toute léchée, où chacun de ces arbres, chacune des haies soigneusement taillées, chaque touffe de gazon même, ont l’air d’avoir été travaillés avec un soin d’horticulteur. À gauche, du bétail qui doit être de race. (N’y connaissant rien, je me fie au petit guide fort bien fait, lu dans l’avion, qui souligne la compétence et la minutie maniaque de l’agro-élevage écossais!) À droite, ça et là, des moutons à face toute noire, qui rongent, mastiquent, déracinent, mâchouillent, achèvent de ruiner des prairies entières. Ce mouton qui fournit les lainages légendaires, mais qui fut aussi à l’origine des pires, horreurs du pays : les dispersions de paysans — "Dispersais", comme les Acadiens disent Déportation — qu’on eut la barbarie de perpétrer : autrefois, sous la férule des grands possédants, afin d’éliminer les humains pas payants pour faire place à une industrie animale ultra-rentable!
Commencement massif de cette émigration écossaisse qui, plus même que l’Irlandaise, s’est répandue comme une marée à travers, l’Europe et aussi, et surtout, dans toute la variété intercontinentale des ex-créatures de l’Empire britannique : de 25 à 40 millions de descendants en Amérique, en Afrique du Sud, en Australasie, pour un peuple qui ne compte aujourd’hui encore qu’un peu plus de 5 millions d’habitants...
Ce McGill à Montréal. Ces McDuff ou ces Mackenzie ailleurs au Québec. Ce Carnegie milliardaire aux États, dont la Fondation posthume annonce ce matin, en première page de mon journal écossais, qu’elle va restaurer à coup de millions quelques vieux villages de la lande ancestrale. Et ces biscuits : Stuart. Et sous nos pneus, partout, ce "Mac Adam"... Autant sinon plus miraculeuse de productivité que la juive, cette vaste "diaspora" de toute une nation...
L’Athènes du nord
9 heures du matin... Mais c’est une nation qu’on n’est jamais arrivé elle, à déposséder complètement. Juste assez pour lui inspirer, à force de coups et de frustrations, ce nationalisme accroche d’autant plus farouchement à son identité qu’on tâchait de l’émasculer, de la battre en brèche, pub enfin de la noyer en douceur depuis bientôt trois siècles dans l’uniformité constitutionnelle, monarchique, législative" bureaucratique, du Royaume "Uni". De là, maintenant, ce "séparatisme" écossais dont on s’est mis à parler ces derniers temps. Depuis que lui aussi est parvenu, en deux scrutins, à rallier 30% des suffrages, à faire élire des députés - au Parlement central de Westminster, puisqu’il n’y, a pas (ou pas encore, comme nous verrons) de gouvernement provincial...
Loin derrière nous, en sortant de l’aéroport, nous avons évité Glasgow, le grand port et la métropole occidentale du pays, le Montréal de l’Écosse. Nous voici aux portes d’Edimbourg. Les pieds hameaux sages, aux toits de tuile qui leur font des tuques rouges, se sont rapprochés, puis tassés l’un contre l’autre pour devenir des villes toujours sages, jamais tentées par nos hauteurs extravagantes.
Et ainsi, tout doucement, nous entrons dans la vieille capitale qui, elle aussi, comme Québec, a jadis osé se proclamer l’Athènes du nord. Avec ses mille ans d’histoire nationale, son incroyable Château qui est en réalité toute une cité-forteresse du Moyen-Âge, et dans les collines environnantes des vestiges rappelant qu’ici fut d’abord la Calédonie des Romains, il faut bien admettre que c’est à Edimbourg que cette prétention va le moins mal...
(Jeudi : Québec-Écosse, analogies et contrastes)