Raymond Barbeau, l'Alliance laurentienne et le début du souverainisme québécois

De La Bibliothèque indépendantiste
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Raymond Barbeau, l'Alliance laurentienne et le début du souverainisme québécois
Montréal : Le Jour, 14 août 1975.




SOURCE : Article paru dans Le Jour du 14 août 1975 et reproduit dans L'Action nationale en novembre (vol. LXV, no. 3) avec une introduction de François-Albert Angers[1]. L'auteur, Pierre Guillemette, a été rédacteur à la revue Laurentie et secrétaire de l'Alliance Laurentienne jusqu'en 1962.



A l'automne de 1955 et en 1956, l'historien québécois Robert Rumilly invitait à son domicile de Ville Mont-Royal, en banlieue de Montréal, diverses personnes pour qui le Québec n'était pas une province comme les autres. Ces invités avaient en commun un attachement relatif à l'autonomie provinciale et se situaient politiquement à droite. Ils ne s'inscrivaient pas dans la ligne de pensée du Devoir qui combattait alors le pouvoir établi représenté par Maurice Duplessis. Par cette initiative, Robert Rumilly souhaitait provoquer des contacts, des échanges d'idées qui nous conduiraient, jeunes et moins jeunes réunis chez lui, à créer un mouvement nationaliste québécois. J'ai rencontré alors des personnes dont les options politiques étaient variées : Albert Roy, Gustave Lamarche, Anatole Vanier, Albert Lévesque, Gaétan Legault, Gérard Gauthier, Paul Bouchard, Albert Pinel, André Dagenais, Rina Lasnier, Raymond Barbeau, Jacques Lamarche, André Vachon, Léopold Richer. Trois publications virent le jour à la suite de ces rencontres : Tradition et Progrès animée par Albert Roy, Laurentie animée par Raymond Barbeau. Faisant suite en quelque sorte aux Carnets viatoriens, Gustave Lamarche lançait en 1957 Les Cahiers de Nouvelle-France où tentaient de s'associer idéal religieux et patriotique. Dans ce contexte, Laurentie représentait une option qui avait une allure révolutionnaire. Les "autonomistes" accueillirent mal au départ la solution séparatiste de Laurentie. Suivant l'expression imagée de Raymond Barbeau, on s'engueula comme du poisson pourri. Avec une certaine naïveté, Albert Lévesque suggérait d'accorder une "dernière chance" à la Confédération canadienne.

Durant la deuxième moitié de la décennie cinquante les notions politiques de droite et de gauche ont provoqué des affrontements irréductibles où l'émotivité avait une large part. Les tenants de la droite respectaient, comme il se doit, le pouvoir établi et manifestaient une sympathie pour le patriotisme canadien-français. D'une manière générale, le nationalisme québécois s'est situé à droite tout au long de la première moitié du vingtième siècle avec une certaine coloration fasciste par moments. L'opposition au carcan duplessiste a conduit des éléments dynamiques de la société québécoise à combattre la droite en épousant les thèses du fédéralisme canadien. Insensiblement, des personnes comme Jean-Charles Harvey, Jean-Louis Gagnon, Pierre-Eliott Trudeau, Gérard Pelletier, Jean Marchand ont opté pour la collaboration avec le conquérant anglophone. Cette forme d'évolution, aussi malheureuse soit-elle, est assez fréquente parmi les sociétés non autonomes, soumises à l'influence étrangère : la Chine d'avant 1949, le Vietnam de Thieu, l'Algérie française, le Chili actuel, la France occupée de 1940 à 1944, la Rhodésie, l'Angola des Portugais ont connu ou connaissent ce phénomène. La soumission au conquérant développe chez un peuple l'esprit de servilité.

Raymond Barbeau a fondé l'Alliance Laurentienne au début de 1957, année où parut le premier numéro de Laurentie. A ce moment, Raymond Barbeau n'avait pas tout lu sur l'histoire du Canada et la question nationale du Québec, mais il s'était solidement documenté. C'est au cours de son voyage d'étude en France, — 1953-1955, — que la notion d'indépendance politique a pris racine dans son esprit. La lecture d'un ouvrage de Georges Vattier, Essai sur la mentalité canadienne-française (Paris, Champion, 1928) aidée de conversations avec Gustave Lamarche à Paris au printemps de 1954 l'initièrent à un aspect nouveau pour lui de la réalité québécoise. Ses recherches sur le prophétisme luciférien de Léon Bloy, sa fréquentation d'auteurs comme Marx et Engels le préparaient mal à devenir un homme de droite. Néanmoins, de retour au Québec, profondément déçu par le caractère amorphe de notre société d'alors, il conçut le projet de réveiller la belle au bois dormant non par un baiser mais par une révolution. S'il y a des endormis, c'est parce qu'il y a des endormeurs, répétait-il souvent. Il trouva ses premiers interlocuteurs et ses principaux collaborateurs dans un milieu où régnaient encore des valeurs traditionnelles qui allaient être bientôt contestées par une nouvelle génération, celle de la Révolution tranquille. Bien qu'elle fut à l'avant-garde de son temps, l'Alliance Laurentienne offrait un climat inconfortable aux séparatistes qui se préparaient à l'action politique directe ou au terrorisme. Les écrits politiques de Raymond Barbeau présentent un curieux mélange de traditionnalisme et d'esprit révolutionnaire. Ils sont représentatifs de la pensée d'un milieu en transition.

Un travail d'équipe

Raymond Barbeau n'a pas rédigé seul les vingt numéros de Laurentie qui totalisent 1,056 pages de texte et dont le dernier numéro a paru en octobre 1962. [1] De nombreux collaborateurs se sont joints à lui : Claude Aumont, Jacques Baugé-Prévost, Charles Becquet, Marc Bélanger, Gérard Brosseau, Marcel Chaput, Gérard Cloutier, André d'Allemagne, Jean-Paul d'Amour, Gérard Gauthier, Pierre Grenier, Pierre Guillemette, Jean-Guy Labarre, Gustave Lamarche, François Loriot, Albert Pinel, Alexandre Séguin. A cette collaboration, il convient d'ajouter de nombreuses transcriptions d'articles publiés dans les journaux et revues au Canada et à l'étranger se rapportant à la thèse du souverainisme québécois. Essentiellement, deux aspects majeurs caractérisent la contribution de Raymond Barbeau au séparatisme québécois. Il a tout d'abord eu l'audace de préconiser la souveraineté politique dans une société où "l'idée d'indépendance pour le Québec, écrit Marcel Rioux, faisait sourire tous les bien-pensants et que sa réalisation prochaine faisait se tordre de rire tous les réalistes, tous les fédéraux, tous les tenants de la stabilité et de la sécurité, en bref, tous ceux qui ont les deux pieds sur terre" . [2] Pour cela, il fallait du courage et de l'initiative, qualités qui manquaient beaucoup à l'élite canadienne-française d'alors. Ensuite, le directeur de Laurentie constitue un arsenal d'arguments où puisèrent les nationalistes qui se joignirent à lui décidés à combattre pour la libération du Québec. Le séparatisme québécois d'aujourd'hui n'aurait pas la figure qu'on lui connaît si Raymond Barbeau ne l'avait façonné dès sa naissance, avant même l'essor de la Révolution tranquille.

Le directeur de l'Alliance Laurentienne avait une perception assez originale de l'indépendance du Québec, perception qui a probablement échappé à la plupart des Laurentiens comme elle échappe aujourd'hui à beaucoup de séparatistes québécois. Pour Raymond Barbeau, la nécessité d'obtenir la souveraineté politique du Québec ne vient pas essentiellement du fait que le pouvoir fédéral entrave et empêche l'essor de la société québécoise. Au fond, ceci est un aspect secondaire de la question, bien que ce soit là un accident inévitable tout spécialement dans le cadre des sociétés capitalistes et bourgeoises. [3] Au cours de nos nombreuses conversations, Raymond Barbeau insistait sur le point suivant : la souveraineté politique est l'instrument essentiel et indispensable pour assurer la vie et l'essor d'une nation. Ce postulat de base est fondamental. Il appuie le mouvement souverainiste sur un principe positif qui rend inefficace à l'avance la stratégie éventuelle du gouvernement fédéral visant à satisfaire quelques demandes accessoires du Québec sur le plan du bilinguisme par exemple. Ayant mis au premier plan le principe de la souveraineté politique, l'Alliance Laurentienne se démarque doucement des courants de gauche et de droite. La perspective selon laquelle le Québec, devenu souverain, pourrait devenir un Etat fasciste ou communiste fait reculer de nombreux Québécois dont les options politiques sont fort divergentes. Ces derniers voient dans la Confédération canadienne l'assurance d'une stabilité politique et la sauvegarde des libertés démocratiques. Ils s'inscrivent dans la ligne de pensée de nos pieux ancêtres, Mgr Briand en tête, qui louaient bêtement la Providence et les Anglais de nous avoir évité l'influence pernicieuse de la Révolution française grâce à la Conquête de 1760. Pour Raymond Barbeau, l'indépendance du Québec était une chose, et le choix d'un régime politique en était une autre. Une fois souverains, disait-il, les Québécois choisiront le régime qui correspondra à leurs aspirations.

Raymond Barbeau ne s'est pas limité à la rédaction d'articles de revues. Il a développé les thèses souverainistes dans quatre volumes publiés aux Editions de l'Homme : J'ai choisi l'indépendance, 1961, suivi de Le Québec est-il une colonie? 1962, complété par La Libération économique du Québec, 1963, et finalement Le Québec bientôt unilingue? en 1965. Ces ouvrages reprennent et amplifient plusieurs thèmes esquissés dans Laurentie, mais dans une forme définitive mûrie par le combat.

Les sources de Raymond Barbeau

Quelles sont les sources de la pensée politique et sociale de Raymond Barbeau? En 1956 et 1957, le futur directeur de l'Alliance Laurentienne se livre à un sérieux travail de documentation. Il découvre Notre avenir politique, enquête conduite en 1922 par L'Action française de Montréal sur l'indépendance du Québec. Il lit Nos droits à l'indépendance politique de Wilfrid Morin (Paris, Guillemot et de Lamothe, 1938). Il dépouille l'hebdomadaire La Nation dirigé par Paul Bouchard avant la deuxième guerre mondiale. Ce journal de combat défendait la cause du séparatisme québécois vers 1937-1938. Raymond Barbeau se familiarise avec la pensée de Lionel Groulx, d'Esdras Minville, de François-Albert Angers, de Richard Arès, et parcourt L'Actualité économique, L'Action nationale. Il analyse le rapport Tremblay, se penche sur les vieux Débats de la Confédération, épluche l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord. Bref, il fait le tour des sources de la pensée nationale québécoise et des documents qui s'y rattachent. Faut-il préciser ici que Raymond Barbeau accomplit ce travail de recherche le soir, la nuit, les fins de semaines? Le jour, il gagne sa vie comme tous les travailleurs. En 1957, il est prêt à engager le combat, à réveiller les endormis, à vaincre les sourires sarcastiques d'une élite ratatinée, à pulvériser par une logique intransigeante les arguments défaitistes qu'on lui oppose.

Laurentie commence à paraître au printemps de 1957. Cette revue est l'organe officiel de l'Alliance Laurentienne dont les membres s'identifient comme Laurentiens. Combien sont-ils? A un curieux qui posa la question lors de l'inauguration du local, 2065 rue Saint-Denis, Raymond Barbeau se hâte de répondre : cinq millions. En fait, nous étions peu nombreux au départ, 100 ou 200 peut-être. Les abonnés de Laurentie lui permirent d'atteindre rapidement un tirage moyen de 1,000 exemplaires. La détermination farouche de cette minorité agissante permit de toucher rapidement tous les milieux de la société. Les Laurentiens écrivaient sans arrêt dans les journaux, intervenaient dans les associations, forçaient les institutions à évoluer. Bref, en se battant sur tous les fronts, ils donnèrent à l'Alliance Laurentienne l'image d'une association forte de milliers de Québécois. Ils édifièrent la base d'un auditoire d'abord, et d'un électorat ensuite, pour les mouvements souverainistes appelés à leur succéder. Comme la plupart des associations, l'Alliance Laurentienne était structurée en un certain nombre de divisions. Les Clubs Laurentie réunissaient les membres sur une base régionale. L'Association de la Jeunesse Laurentienne s'adressait aux étudiants des universités, des collèges, des écoles normales, des écoles secondaires ainsi qu'à la jeunesse ouvrière. L'Association des femmes laurentiennes, la Légion Laurentienne, le Comité de la sécurité sociale, celui d'urbanisme et celui des recherches constitutionnelles, l'Ordre de la fleur-de-lys, la Bibliothèque Laurentienne constituaient autant de services qui reflétaient les aspects variés de cette association souverainiste.

D'une année à l'autre, nos efforts étaient couronnés de succès. Nous eûmes très tôt la conviction d'avoir contribué à la création d'un mouvement. Tous les politiciens québécois, ministres et députés, reçurent Laurentie à leur bureau à l'Assemblée nationale. Certains eurent le génie de s'ouvrir à la solution de la souveraineté québécoise. En mai 1960, Laurentie s'empressait de reproduire un article de René Lévesque publié le mois précédent dans la Revue moderne : "Le Canada vivra-t-il jusqu'à cent ans?" On était alors à quelques mois de la naissance du RIN dont six des vingt-et-un membres fondateurs avaient milité au préalable dans l'Alliance Laurentienne [4]. Le nationalisme de droite avec tout son héritage de concepts traditionnalistes, dieu, famille, patrie, etc., ne convenait plus à un nombre croissant de Québécois soucieux de réaliser concrètement un idéal dont Raymond Barbeau avait établi les bases théoriques. Fidel Castro menait à deux pas de chez nous une authentique révolution pas tranquille du tout et qui allait démontrer à la face du monde que le capitalisme et l'impérialisme pouvaient être vaincus en Amérique comme en Orient. L'argument selon lequel les Américains ou les "Anglais" s'opposeraient de toute leur force et de tout leur esprit à l'indépendance du Québec en a fait rigoler plusieurs depuis lors. Les Québécois, qui n'avaient pas moins de ressources que les Cubains, ont compris, — pas tous encore, hélas, — qu'ils n'auraient rien à perdre en se retirant d'un Dominion qui se donne un air d'Etat centralisé pour mieux les asservir, les dominer et les exploiter. La souveraineté politique du Québec est certainement plus rentable que le fédéralisme. C'est un investissement.


Notes

  1. Jacques Labelle écrit dans Le Jour du 2 août 1975. p. 8 : «De plus, il rédigea, seul, 22 numéros de 100 pages chacun de la revue Laurentie...» Voilà de bien grandes erreurs de détail. A qui doit-on les attribuer?
  2. Préface au livre d'André d'Allemagne, LE RIN et les débuts du mouvement indépendantiste québécois (Montréal, L'Etincelle, 1974) pp. 5-6.
  3. Cette observation que je souligne en italiques n'est pas explicite dans la pensée de Raymond Barbeau à l'époque. Une fédération canadienne de type socialiste fondée sur les principes du marxisme-léninisme serait-elle acceptable pour les Québécois? Ecoutons Pierre-Elliott Trudeau : « ... les minorités sont mieux traitées sous une telle philosophie que sous les régimes occidentaux où les facteurs économiques priment tout... Mais n'insistons plus sur la question ethnique : les Québécois vont finir par trouver qu'Ottawa a plus d'une leçon à prendre de Pékin... » Deux innocents en Chine rouge, par Jacques Hébert et Pierre-E. Trudeau (Montréal. Editions de l'Homme. 1961) pp.38 et 39.
  4. André d'Allemagne, op. cit., p. 137 : tableau des membres fondateurs du RIN.