Manifeste au peuple du Québec

De La Bibliothèque indépendantiste
Aller à : navigation, rechercher


Manifeste au peuple du Québec
Joliette, 14 mai 1955.




RÉSUMÉ : Manifeste publié en 1955 par la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ), rattachée au Canadian Congress of Labour/Congrès canadien du travail (CCL/CCT) et au Congress of Industrial Organizations CIO[1][2].



INTRODUCTION

Le «Manifeste au peuple du Québec» adopté par la Fédération des Unions Industrielles du Québec (CCT), au congrès de Joliette, le 14 mai 1955, est le résultat de plusieurs années de luttes syndicales et politiques qu'a dû livrer le mouvement ouvrier dans notre Province.

La grève de l'amiante, celle des mineurs du Nord, la décertification arbitraire de l'Alliance des Professeurs, le scandale des cuivres gaspésiens et l'adoption de lois réactionnaires, sont autant d'événements qui ont contribué à la prise de conscience des ouvriers du Québec. Ils ont pris conscience non seulement de la menace réactionnaire qui pèse sur eux et leurs syndicats, mais aussi de la menace réactionnaire qui pèse sur nos institutions démocratiques en général. Le 22 janvier 1954, au cours de l'historique «Marche sur Québec» contre les bills 19 et 200, les délégations syndicales, réunies au Palais Montcalm, ont lancé un cri d'alerte aux citoyens bien pensants de toutes les classes de la société.

Quelques mois plus tard le congrès de Champigny adoptait le rapport du Comité d'Action Politique qui recommandait de «préparer un manifeste qui énoncerait les droits fondamentaux que nous revendiquons en tant que citoyens de la Province de Québec et en tant que syndicalistes». Le Comité exécutif forme donc un comité qui, l'année suivante, soumit un projet qui fut amendé et adopté au congrès de Joliette.

Nous publions donc notre «Manifeste au Peuple du Québec» dans l'espoir qu'il suscitera de fructueuses discussions d'où sortiront d'heureuses solutions aux problèmes politiques de la population du Québec.

Devant le honteux spectacle d'un Gouvernement asservi aux intérêts égoïstes du capitalisme domestique et étranger jusqu'à leur sacrifier nos richesses naturelles de l'Ungava, jusqu'à nier à nos travailleurs leurs droits fondamentaux, jusqu'à abandonner notre classe agricole à son sort tout en faisant son éloge et jusqu'à faire fi de nos libertés civiles et démocratiques acquises au cours de siècles de luttes; devant le spectacle de cette tyrannie sans précédent dans les annales de notre province, depuis l'établissement de la responsabilité ministérielle, et devant l'apathie complice de la députation dite d'opposition, les signataires de ce manifeste lancent un cri d'alerte aux citoyens du Québec de toutes les classes de la société, et leur demandent de travailler collectivement à la mise en œuvre des principes énoncés dans ce manifeste.

Alors que nous vivons dans un monde divisé en deux, soit d'une part les forces capitalistes, soit d'autre part les forces totalitaires, nous refusons de croire que nous avons à choisir entre ces deux régimes. Nous préconisons une social-démocratie. Nous voulons un socialisme démocratique qui respectera la propriété personnelle, les traditions et la foi des masses canadiennes-françaises.


DROITS DE L’HOMME ET LIBERTÉS CIVILES

Les signataires de ce manifeste proclament leur foi dans les droits de l'homme tels que proclamés par les Nations Unies le 10 décembre 1948, entre autres:

«La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constituant le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

La méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et l'avènement d'un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, doit être proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme.

Il est essentiel que les droits de l'homme soient protégés par un régime de droit pour que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l'oppression.

[...]

  • Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
  • Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.
  • Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude.
  • Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
  • Chacun a droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique.
  • Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination.
  • Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ni exilé.
  • Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.
  • Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés sans distinction aucune, de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation ».

Conformément aux principes énoncés ci-haut, nous condamnons des mesures aussi immorales que la loi du cadenas et des lois restreignant les droits du syndicalisme. Nous réclamons les châtiments prévus par les lois contre les hommes de police qui arrêtent ou détiennent quelqu'un sans mandat, ou incommunicado, ou qui maltraitent indûment une personne appréhendée. Nous demandons que l'on sévisse sévèrement contre la pratique des téléphones «tapés» et nous réclamons pour chaque citoyen l'accès à son dossier de police.


LA CONFÉDÉRATION CANADIENNE

Les signataires de ce manifeste désirent que la province de Québec demeure au sein de la Confédération canadienne avec l'intention bien définie d'en rapatrier la constitution. Il est inadmissible qu'une nation qui joue un rôle national et international comme le nôtre, ne puisse amender sa propre constitution.

Nous préconisons le rapatriement de la constitution canadienne pourvu qu'on y inclue un mode d'amendement donnant voix au chapitre aux provinces qui constituent la Confédération.

Nous sommes d'avis que, sur le plan constitutionnel, le Canada a besoin d'un Conseil de la Confédération ou sénat fédéralisé (en abolissant le Sénat actuel) où les gouvernements fédéral et provinciaux seraient directement représentés et dont dépendrait la constitution.

Dans un tel organisme, les Provinces jouiraient d'un droit de veto, sur les questions constitutionnelles seulement.

Cette constitution inclurait une déclaration des droits de l'homme conformément à la proclamation des Nations Unies citée plus haut.

La Cour Suprême dépendrait alors directement de la constitution, gardée elle-même par ce nouveau Conseil de la Confédération. (En ce moment, la Cour Suprême dépend de simples lois fédérales votées par les députés et les sénateurs).


LA SÉCURITÉ SOCIALE

Quant à ses ressources naturelles, son développement industriel, sa force ouvrière et son héritage culturel, la province de Québec est hors de tout doute une des plus riches du Canada. Il ne peut y avoir d'excuse pour l'insécurité, la faim et la pauvreté dans le Québec. Pourtant, il existe beaucoup de misère, particulièrement parmi les citoyens physiquement handicapés.

Un programme complet de sécurité sociale doit être mis en œuvre; le principe de base de ce programme étant la pleine acceptation de la responsabilité de tous les citoyens du soin et de la protection de ceux qui ne peuvent subvenir à leurs propres besoins. Les ressources humaines de la province doivent primer sur les ressources matérielles et la propriété privée. La sécurité sociale doit être considérée comme un droit plutôt que comme une charité.

Les signataires préconisent un programme complet de sécurité sociale pour prendre soin des vieillards, des handicapés, physiquement et mentalement, des veuves et de leurs dépendants, y compris un plan complet d'assurance-santé. Nous croyons que ceci est de la responsabilité directe du gouvernement provincial.

Cependant, cela ne veut pas dire que la province de Québec s'objecterait à un plan national d'assurance-santé si les autres provinces du Canada et le gouvernement fédéral proposaient une entente à ce sujet. Nous tenons à affirmer qu'une telle possibilité ne devrait pas servir de prétexte à la province pour ignorer les possibilités de réaliser un plan provincial d'assurance-santé.


LA SOCIALISATION DES RESSOURCES NATURELLES ET DES SERVICES PUBLICS

Vu le fait que la province de Québec, de province agricole qu'elle était, s'est transformée en province industrielle, nous sommes maintenant en mesure d'en venir à la conclusion que toutes nos ressources naturelles sont exploitées à peu près exclusivement en vue de faire des profits, au lieu d'être développées et d'être exploitées en vue du bien commun. Aussi, n'hésitons-nous pas à affirmer qu'il ne peut y avoir d'autre solution réaliste que la socialisation de toutes nos ressources naturelles. Nous croyons également qu'une telle socialisation devrait s'accomplir en accordant une compensation aux actionnaires.

Les dernières raisons de nous alarmer sont les développements récents de nos ressources naturelles dans la Gaspésie et l'Ungava. Non seulement le gouvernement a cédé nos ressources naturelles à des capitalistes pour une bouchée de pain, mais il ne s'est même pas soucié de prévenir et d'empêcher l'état de servitude dans lequel des milliers de travailleurs se trouvent plongés. Les compagnies qui exploitent les mines de l'Ungava et de la Gaspésie ont même obtenu la complicité du gouvernement afin de faire avorter les aspirations syndicales des travailleurs de ces régions. Nous voulons que le développement de nos richesses naturelles se fasse dans le respect des libertés syndicales et des exigences sociales et économiques des travailleurs du Québec.

Dans les cas où il s'avère nécessaire de socialiser les services publics, le contrôle en revient soit au gouvernement provincial, soit au gouvernement municipal, selon la nature de l'entreprise concernée. Nous croyons que les expériences passées en fait de contrôle et d'administration des services publics par le gouvernement indiquent un manque de compréhension lamentable de la part des gouvernements. La municipalisation ou la socialisation ne peut s'avérer efficace en vue du bien commun que si les dirigeants d'un gouvernement font passer (et ont la liberté de faire passer) le bien commun avant les intérêts privés.


LES RELATIONS OUVRIÈRES-PATRONALES

Les signataires de ce manifeste adhèrent au principe du droit au travail reconnu dans la déclaration des droits de l'homme des Nations Unies.

Nous préconisons la compilation de toutes nos lois du travail dans un code uniques qui garantirait le droit réel d'association et le droit de grève pour tous les salariés et qui rendrait impossible la formation de tout syndicat de boutique. Nous refusons d'admettre le principe qu'un certificat de reconnaissance est un privilège accordé à un syndicat ou à un groupe de salariés. Au contraire, nous voulons que l'économie de la loi reconnaisse le principe que le certificat est la preuve que le syndicat a recruté la majorité d'un groupe d'employés. Nous voulons également voir reconnaître le principe que tout contrat de travail dûment signé par la partie patronale et la partie syndicale soit valide, indépendamment de la question de l'émission d'un certificat de reconnaissance.

Nous croyons qu'il est capital que la Commission des Relations Ouvrières soit constituée d'un nombre égal de représentants patronaux et ouvriers et d'un président impartial. Les membres qui constitueront cette Commission devront âtre choisis par les associations ouvrières et patronales les plus représentatives, en nombre égal, et ces associations, au moins une fois l'an, auront le droit de désigner leurs représentants.


L’AGRICULTURE

Malgré la flagornerie constante de notre gouvernement à l'endroit des paysans, nous croyons que la classe agricole n'a pas eu un meilleur sort, jusqu'à maintenant, que la classe ouvrière. Le paysan du Québec vit tout autant que le travailleur dans l'insécurité économique et sociale. Il est également exploité par des compagnies très puissantes. Pour ne citer qu'un exemple, il y a le trust des machines aratoires. Le paysan ne sait jamais à l'avance ni s'il pourra vendre le produit de son labeur ni à quel prix. Aussi, croyons-nous que le gouvernement devrait créer un office des produits agricoles et accéder aux nombreuses revendications faites par les associations agricoles.

Nous ne croyons pas qu'il soit à propos d'élaborer davantage sur cette question. Mais nous tenons à affirmer que nous espérons et croyons qu'il y a suffisamment d'intérêts communs entre la classe ouvrière et la classe paysanne pour que la meilleure des coopérations se crée entre ces deux classes et la classe moyenne afin de réaliser des objectifs qui ne s'opposent jamais lorsque l'on a en vue le bien commun.


L'ÉDUCATION

Déplorant le fait que l'éducation n'est pas accessible aux masses populaires, nous croyons urgent d'établir l'instruction entièrement gratuite et obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans.

De plus, nous préconisons que l'enseignement secondaire et universitaire soient gratuits pour toute personne qui sera en mesure de démontrer ses aptitudes.

Nous croyons qu'il est du devoir du gouvernement de multiplier les écoles au point de les doubler. Jusqu'à maintenant, le budget attribué aux problèmes de l'éducation et de l'enseignement a toujours été ridicule.

Nous croyons que la question des octrois, tant provinciaux que fédéraux, ont toujours eu l'allure de patronage électoral. Nous reconnaissons les droits fondamentaux de la province en matière d'éducation. Mais, nous sommes d'avis que plutôt que de débattre la question des octrois en en faisant des questions électorales, il serait beaucoup plus sage et beaucoup plus simple de répartir en conséquence les revenus des impôts.

Le professorat est une des questions les plus importantes en matière d'éducation. Il est indigne de la part d'un gouvernement de traiter les professeurs et les instituteurs comme des citoyens qui auraient comme rôle de se contenter d'obéir aux autorités établies, d'accepter sans cesse tous les sacrifices qu'on leur impose et d'enseigner à leur tour à nos enfants la soumission et l'obéissance comme étant les seules vertus requises pour devenir des citoyens adultes et virils.

C'est un devoir pour la province d'encourager la jeunesse à se diriger vers cette importante profession.


LE SYSTÈME PARLEMENTAIRE

Nous connaissons bien les traditions de notre système gouvernemental, le principe essentiel de base est la liberté de discussion de toute affaire publique. Ce principe est maintenu en théorie par la structure de notre législature. Le député qui peut obtenir l'appui de la majorité de ses collègues devient le chef du gouvernement ou premier ministre, et ceux qui ne supportent pas sa politique forment l'opposition. Tout comme c'est le devoir du chef du gouvernement d'établir et de mettre en force la politique de son administration, c'est aussi le devoir de l'opposition d'examiner cette politique et, si nécessaire, de la critiquer. Notre système démocratique doit beaucoup de sa vigueur à la tradition de nos parlements.

Le premier signe d'une dictature naissante est souvent l'hésitation des chefs de gouvernements à tolérer le rôle de l'opposition au parlement. Ce danger existe présentement dans la province de Québec. Les chefs de gouvernement prennent continuellement l'attitude que la critique, soit de la politique, soit de l'administration, est contraire aux intérêts de la province. On accepte la théorie que le gouvernement, ayant été élu par les électeurs, met en force une politique et des lois approuvées de tous et est, par conséquent, au-dessus de toute critique.

Le droit à la libre discussion et à la libre critique doit être conservé et renforcé et aucun citoyen ne devrait être la victime d'intolérance pour avoir exercé ce droit.

Les signataires de ce manifeste déclarent aussi que les droits démocratiques des citoyens de la province seraient matériellement renforcés si, par exemple, on abolissait le Conseil Législatif, on redistribuait les sièges de la Législature proportionnellement à la population, si on publiait quotidiennement les débats durant les sessions de la Législature (un Hansard provincial), si on révisait complètement la loi électorale afin que tous les candidats jouissent des mêmes privilèges, quelle que soit leur affiliation politique (e.g. abolition du bill 34).