Les Québécois sont des colonisés

De La Bibliothèque indépendantiste
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« Les Québécois sont des colonisés » J.-P. Sartre
dans La Patrie, 24 janvier 1971, p. 1






Lors de son passage à Paris, le comédien montréalais Jean-Pierre Compain a rencontré le philosophe et écrivain Jean-Paul Sartre, qui pourrait venir au Québec au printemps. Il y a recueilli ses propos sur la crise québécoise. Sartre a parlé longtemps et la transcription de l'entrevue couvre 10 feuillets de texte serré. Nous avons tirés quelques bribes permettant de constater jusqu'à quel point l'écrivain français est solidaire de la gauche et des « prisonniers politiques » du Québec.

Jean-Paul Sartre explique son intervention en disant : « Il semble que maintenant on puisse comprendre ce que signifie le colonialisme, quelque chose à jeter le masque. On peut voir là (au Québec) la répression, dans le sens même de ce qui se passe actuellement et l'ont peut voir que ce type de répression on le trouve dans beaucoup d'autres régions, aussi bien aux États-Unis, aussi bien en France, même sous une autre forme... »

L'écrivain français croit que la Loi Turner a le rôle de supprimer, de mettre en suspens toutes les lois démocratiques qui donnent une liberté formelle. « Elle a malgré tout un sens, c'est un sens du pouvoir : ne pas être arrêté n'importe quand et n'importe comment. »

Parlant des soldats qui selon lui ont investi le Québec en octobre, Jean-Paul Sartre déclare : « Il est évident que les soldats qui sont au Québec (l'interview a été faite avant le départ de l'armée) ne le sont pas pour protéger ou défendre les ouvriers, par exemple. Il est clair que c'est uniquement la petite minorité d'Anglo-Saxons ou de Québécois français liés par leurs intérêts à ces gens-là qui sont protégés par l'armée. Personne ne pense malgré ce qu'a écrit ou dit Trudeau ou je ne sais qui, qu'on va enlever un ouvrier qui sort de son usine. Ça n'a absolument aucun sens. Il est évident que les gens qu'on pourrait enlever sont des députés, des gens qui votent dans le sens des intérêts anglo-saxons ou bien des ministres, ou bien des Anglo-Saxons eux-mêmes. »

Plus loin Sartre dit : « Il est évident, si je comprends bien, qu'on a arrêté aucun des FLQ dans les premières 300 arrestations, mais simplement des gens de gauche qui sont des révolutionnaires ou des travailleurs. Je crois que sous le couvert de viser uniquement le FLQ, les mesures de guerre visent toutes les forces qui pourraient être, je dis bien être, certaines le sont déjà, d'autres se radicalisent qui pourraient être révolutionnaires, c'est-à-dire à la fois, dans votre cas, nationalistes et socialistes. »

Selon Sartre l'indépendance du Québec ne pourra se faire sans passer par le socialisme, car sans cela il existera toujours les mêmes capitalistes qui sont toujours des Anglo-Saxons et par conséquent le Québec retrouvera la même société avec simplement le nom de Québec qu'on aura bien voulu lui donner. « Mais la seule manière d'être vraiment indépendant, c'est que le Québec rompe avec le système de production et de distribution qu'il y a dans ce pays. Autrement dit qu'il nationalise les banques et les grosses entreprises anglo-saxonnes. »

Pétition

En plus de livrer ce document, Sartre a également manifesté positivement sa sympathie à la cause de la défense des libertés au Québec, en apposant sa signature au bas d'une pétition (reproduite ci-contre) qui circulera dans la province.

Cette pétition qui réclame notamment le retrait de la loi Turner, prendre une valeur assez particulière en raison de la signature du philosophe français.

PÉTITION PATRONNÉE PAR LE COMITÉ QUÉBÉCOIS POUR LA DÉFENSE DES LIBERTÉS

Nous soussignés exigeons :

1. L'abrogation de toute mesure d'exception que ce soit en vertu de toute autre loi de mesures de guerre ou en vertu de toute autre loi spéciale (loi Trudeau-Turner) dont l'effet est de contredire la déclaration canadienne des droits ;

2. Le retrait de l'armée canadienne et la cessation de l'occupation du Québec ;

3. L'arrêt immédiat de la répression policière, des arrestations injustifiées et des perquisitions ;

4. La libération, l'exhonoration[1] et la réhabilitation de toutes les personnes qui ont été victimes des mesures d'exception qui sont iniques et arbitraires ;

5. Des solutions aux véritables problèmes du Québec : les injustices sociales, économiques et politiques criantes qui hantent notre société et durent depuis trop longtemps.

NOMS / ADRESSES

[J.P. Sartre] / [222 Bl Raspail PARIS]


Notes de l'éditeur

  1. Anglicisme. Le mot s'écrit exonération en français.