La vengeance de l'Angleterre

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La vengeance de l'Angleterre[1]
dans Le Devoir, le 9 août 1916, p. 1.




RÉSUMÉ : Éditorial du journal Le Devoir au lendemain de l'exécution des chefs du Soulèvement de Pâques en Irlande.



La répression sanglante de l'insurrection irlandaise commence à émouvoir l'opinion du monde civilisé. En dépit du fracas des batailles de l'Europe continentale, l'attention se tourne du côté des échafauds de Londres et de Dublin. La nature humaine est ainsi faite que la froide exécution d'un seul homme, accusé de crime politique, émeut plus que l'hécatombe de milliers de soldats, fauchés dans les combats.

La rigueur des autorités britanniques est universellement condamnée. Les journaux américains les plus favorables à l'Angleterre la réprouvent sans ambages. L'éminent écrivain William Dean Howells, dans une lettre à l'Evening Post, de New York, en date du 6 mai, l'appelle une «folie cruelle», un «acte de vengeance sanguinaire».

Le plus traditionnel des organes du libéralisme anglais, le Manchester Guardian, qualifie «d'atrocités» les exécutions décrétées par les tribunaux militaires et réclame pour les insurgés des procès réguliers, devant un jury, comme celui que va subir sir Roger Casement.

Celui qui a peut-être le plus à souffrir de l'insurrection et de ses conséquences, M. John Redmond, a protesté, avant-hier, contre cette répression draconienne. Un de ses partisans a crié «Au meurtre!» en pleine Chambre des Communes.

Nous sommes à l'aise pour exprimer notre opinion sur le sujet. Nous n'avons jamais marchandé à M. Redmond et aux Nationalistes irlandais notre admiration et nos sympathies. Je comprend le cri d'angoisse qui s'est échappé de l'âme du grand leader lorsque la nouvelle de l'insurrection lui a fait entrevoir, peut-être à tort, la rune de ses espérances, l'anéantissement soudain des résultats acquis après vingt ans d'efforts surhumains. Ces vingt années, à quoi Redmond les a-t-il employées? D'abord, à réparer les désastres de la fin tragique de Parnell, puis à refaire l'unité de l'Irlande nationaliste, puis à mater l'obstination et le fanatisme du peuple anglais, puis à déjouer les machinations de Carson et des orangistes de l'Ulster, puis enfin à profiter du désarroi causé par la déclaration de guerre pour arracher le vote final du Home Rule. C'est tout cela que le leader nationaliste voyait ou croyait voir s'effriter, en un instant, sous les balles qui traversaient l'antique place de Saint Stephen's Green.

Que M. Redmond ait éprouvé un sursaut de colère et même de haine contre le Sinn Fein et les insurgés, c'est d'autant plus probable qu'il subissait depuis longtemps leurs attaques et se heurtait à leurs exigences. On s'explique même qu'il ait, au début, laissé s'appesantir sur les chefs de la révolte le lourd poing de la vengeance britannique.

Mais je comprends aussi les insurgés, les Sinn Feiners, les croyants et les martyrs de l'Irlande libre, irrités des atermoiements de Redmond, de ses concessions à l'opinion anglaise.

* * *

Avant de condamner les révoltés, pensons aux cinq siècles de martyre de l'Irlande, aux massacres, aux trahisons, à la spoliation des héritages, à la division des familles, aux primes à l'apostasie, à la fidélité punie avec tous les raffinements de la ruse et de la cruauté, à la langue nationale pourchassée partout; en un mot, à l'inlassable torture de ce peuple, qui veut, tout autant que les victimes de la tyrannie prussienne ou turque, «vivre sa vie».

Avant de traiter Pearse et ses infortunés compagnons de traîtres et de criminels, rappelons-nous les Flamands, torturés par le duc d'Albe; Silvio Pellico et les irrédentistes italiens, victimes du carcere duro autrichien; les Polonais et les Lituaniens, déchirés par le knout russe et les sabre prussien; les Alsaciens-Lorrains, écrasés sous la botte des uhlans et cinglés par l'arrogance des junkers. Rappelons-nous aussi les Acadiens arrachés à leurs foyers, les échafauds et les déportations de 1837, nos campagnes ravagées par les soldats de Colborne.

Pensons à ce que nous éprouvons, nous, Canadiens français, en voyant les nôtres persécutés en Ontario, au Manitoba, notre langue proscrite, notre nationalité française considérée comme une tare, combattue une peste, tandis qu'on nous convie à nous battre pour le salut des victimes de la «barbarie allemande»! Ce sentiment, les Irlandais, les vrais, fidèles détenteurs de la tradition nationale, le conservent avec une intensité magnifiée par des siècles de lutte incessante.

Nous ne faisons que commencer à nous rendre compte de l'insondable hypocrisie de la philanthropie anglaise, qui ne parle tant des victimes des autres nations de proie qu'afin de mieux faire oublier les siennes. Les Irlandais, eux, n'ont jamais cessé d'en être les témoins et les martyrs — les deux mots sont synonymes, du reste.

Pour bien comprendre l'Irlande et les Irlandais, leurs sentiments à l'endroit de l'Angleterre, et aussi leurs factions intestines, il suffit de nous remémorer notre propre histoire.

Si l'on fait exception de la sphère des pouvoirs impériaux où les Irlandais jouissent du droit de représentation que nous n'avons pas, l'Irlande en est aujourd'hui à peu près au point où le Canada était en 1841, immédiatement après le vote de l'Acte d'Union, avant l'établissement en fait du gouvernement responsable.

Redmond et le parti nationaliste, c'est Lafontaine et le parti modéré, acceptant la mesure partielle de liberté qui nous était promise, afin d'en tirer des avantages plus marqués. Le parti du Sinn Fein, c'est Papineau (après 1845) et le groupe radical, réclamant l'affranchissement complet.

Qui saurait douter que si le Canada eût été situé à la porte de l'Angleterre et séparé des États-Unis par mille lieues d'océan, jamais Lafontaine n'eût arraché aux gouverneurs anglais la pratique loyale de l'autonomie canadienne? Cessons donc de nous étonner du peu de foi d'un grand nombre d'Irlandais dans les promesses de liberté du Home Rule.

* * *

La légitimité de l'insurrection irlandaise et la justification des cruelles répressions exercées par les autorités britanniques sont deux choses.

On peut, à bon droit, condamner et l'une et les autres.

N'y eût-il que l'extrême improbabilité du succès, cela suffirait à faire juger sévèrement les malheureux Irlandais qui ont armé leurs compatriotes. Mais de là à excuser le gouvernement britannique de multiplier les exécutions capitales, il y a loin.

La rigueur déployée contre les irrédentistes irlandais, succédant de si près à l'impunité dont Carson et ses complices ont bénéficié, perd par contraste le caractère de justice et d'autorité qui pourrait seul la justifier.

Qu'on ne prétexte pas les pertes sanglantes causées par l'insurrection de Dublin. S'il n'y a pas eu mort d'hommes dans l'Ulster, c'est parce que le gouvernement britannique, intimidé par le fanatisme protestant et la révolte probable d'une partie de l'armée anglaise, a laissé Carson et ses complices violer à leur guise les lois du Royaume, organiser librement l'insurrection et conspirer avec l'Allemagne aussi ouvertement que Casement. «Nous ne voulons pas faire du roi Carson le saint Carson», a dit un ministre britannique. Est-il plus politique et plus juste d'ajouter un quinzaine de victimes sanglantes au séculaire martyrologe de l'Irlande catholique?

Si le gouvernement britannique a eu raison de ne pas «martyriser» Carson, avait-il une excuse quelconque pour en faire l'un des aviseurs de la Couronne et lui confier le poste de gardien des lois du Royaume? De French, qui avait donné le signal de l'insubordination dans l'armée, il a fait le généralissime de l'armée. N'était-ce pas là une nouvelle incitation au mépris des lois et de l'autorité?

Lorsqu'au Pays de Galles, quelques centaines de mille mineurs se mirent en grève, en pleine guerre, exposant la flotte anglaise à un péril certain, le gouvernement britannique a baissé pavillon devant l'émeute. En maintes circonstances, les chefs de l'armée anglaise et les ministres britanniques ont reconnu que le mauvais vouloir systématique des ouvriers anglais, qui s'obstinaient à entraver la fabrication des armes et des munitions, a causé la mort de milliers de soldats anglais et canadiens. Et cependant le gouvernement n'a jamais osé sévir.

La répression rigoureuse, le régime de la terreur, ne sont-ils applicables qu'aux seuls insurgés de l'Irlande catholique?

* * *

À quelque point de vue que l'on se place pour les juger, ces nombreuses exécutions ne sont pas excusables. La faiblesse manifeste des autorités britanniques en toute autre sphère, l'incapacité notoire des hommes de guerre anglais, les rendent plus odieuses encore. On croirait que l'Angleterre veut se venger sur l'Irlande, sa victime historique, des humiliations qu'elle n'a cessé de subir aux frontières des Flandres, aux Dardanelles, en Asie-Mineure — partout où ses troupes ont marché de reculade en reculade, de défaite en défaite, de capitulation en capitulation. C'est un mauvais calcul. Les exécutions de Londres et de Dublin ne front pas oublier Mons, Gallipoli et Kult-el-Amara. Elles ne relèveront pas l'Angleterre dans l'estime de ses alliés, elles n’accroîtront pas la terreur de ses ennemis. Tout ce qu'elles feront, c'est d'attiser le feu des haines intestines qui menacent l'Empire britannique au centre même de son organisme.

M. Asquith et ses collègues vont-ils saisir les symptômes non équivoques du dégoût indigné qui se manifeste partout? Vont-ils mettre fin à ces «actes de vengeance sanguinaire»? Les Anglais ne sont pas cruels ni vindicatifs par tempérament — sauf quand ils sont pris de peur ou atteints au vif de leur orgueil de race. L'insurrection irlandaise a-t-elle rejoint ces fibres intimes? C'est encore difficile à démêler. En tout cas, il est plus que temps, pour tous les pays britanniques d'outre-mer, de protester contre ces mesures aussi impolitique que cruelles.

N'y a-t-il vraiment au parlement d'Ottawa, pas un seul député ou sénateur d'origine irlandaise, chez qui il subsiste une étincelle assez vive d'amour de sa race pour protester contre cette répression à la prussienne?

Le colonialisme et l'impérialisme les a-t-il tous abrutis à ce point, qu'ils vont assister silencieux à cette hécatombe de leurs malheureux compatriotes?

Même en se plaçant au point de vue des intérêts impériaux, qui priment, depuis quelques temps, tous les sentiments nationaux, les ministres et les parlementaires d'Ottawa ne comprennent-ils pas qu'en arrêtant le bras de la vengeance anglaise en Irlande, ils rendraient un véritable service à l'Empire?

Note de l'auteur

  1. Cet article était écrit avant l'arrivée des dépêches de ce matin. Les débats et les interpellations d'hier, au parlement impérial, en fortifient les conclusions.


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