L'homme rapaillé

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L'homme rapaillé
1970



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Aliénation délirante - recours didactique

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Notes sur le non-poème et le poème - extraits

Je parle seulement pour moi et quelques autres puisque beaucoup de ceux qui ont parole se déclarent satisfaits.
VOYEZ LES MANCHETTES.

Je parle de CECI.

CECI, mon état d'infériorité collectif. CECI, qui m'agresse dans mon être et ma qualité d'homme espèce et spécifique. En dehors tout ensemble qu'en dedans. Je parle de ce qui sépare. CECI, les conditions qui me sont faites et que j'ai fini par endosser comme une nature1. CECI, qui sépare le dedans et le dehors en faisant des univers opaques l'un à l'autre.


oui, à Jacques Berque


CECI est agonique
CECI de père en fils jusqu'à moi


Le non-poème
c'est ma tristesse
ontologique
la souffrance d'être un autre

Le non-poème
ce sont les conditions subies sans espoir
de la quotidienne altérité

Le non-poème
c'est mon historicité
vécue par substitutions

Le non-poème
c'est ma langue que je ne sais plus reconnaître
des marécages de mon esprit brumeux
à ceux des signes aliénés de ma réalité


Le non-poème
c'est la dépolitisation maintenue
de ma permanence


Or le poème ne peut se faire
que contre le non-poème
ne peut se faire qu'en dehors du non-poème
car le poème est émergence
car le poème est transcendance
dans l'homogénéité d'un peuple qui libère
sa durée inerte tenue emmurée

Le poème, lui, est debout
dans la matrice culture nationale
il appartient
avec un ou dix mille lecteurs
sinon il n'est que la plainte ininterrompue
de sa propre impuissance à être
sinon il se traîne dans l'agonie de tous

(Ainsi je deviens
illisible aux conditions de l'altérité
- What do you want? disent-ils -
ainsi je deviens
concret à un peuple)


Poème, je te salue
dans l'unité refaite du dedans et du dehors
ô contemporanéité flambant neuve
je te salue, poème, historique, espèce et présent de l'avenir


Le poème, ici, a commencé
d'actualiser
le poème, ici, a commencé
d'être souverain


Je me hurle dans mes harnais. Je sais ce que je sais, CECI, ma culture polluée, mon dualisme linguistique, CECI, le non-poème, qui a détruit en moi jusqu'à la racine l'instinct même du mot français. Je sais, comme une bête dans son instinct de conservation, que je suis l'objet d'un processus d'assimilation, comme homme collectif, par la voie légaliste (le statu quo structurel) et démocratique (le rouleau compresseur majoritaire). Je parle de ce qui me regarde, le langage, ma fonction sociale comme poète, à partir d'un code commun à un peuple. Je dis que la langue est le fondement même de l'existence d'un peuple, parce qu'elle réfléchie la totalité de sa culture de signes, en signifiés, en signifiance. Je dis que je suis atteint dans mon âme, mon être, je dis que l'altérité pèse sur nous comme un glacier qui fond sur nous, qui nous déstructure, nous englue, nous dilue. Je dis que cette atteinte est la dernière phase d'une dépossession de soi comme être, ce qui suppose qu'elle a été précédée par l'aliénation du politique et de l'économique. Accepter CECI c'est me rendre complice de l'aliénation de mon âme de peuple, de sa disparition en l'Autre. Je dis que la disparition d'un peuple est un crime contre l'humanité, car c'est priver celle-ci d'une manifestation différenciée d'elle-même. Je dis que personne n'a le droit d'entraver la libération d'un peuple qui a pris conscience de lui-même et de son historicité.

En CECI le poème se dégrade. En CECI le poème prend tous les masques d'une absence, la nôtre-mienne. Mais contestant CECI, absolument, le poème s'essaie, puis retombe dans l'enceinte de son en-deçà. Ô poème qui s'essaie, dont la langue n'a pas de primum vivere, poème en laisse, pour la dernière fois je m'apitoie sur toi, avec nos deux siècles de saule pleureur dans la voix.


Mon poème
comme le souffle d'un monde affalé contre sa
mort
qui ne vient pas
qui ne passe pas
qui ne délivre pas

Comme une suite de mots moribonds en héritage
comme de petits flocons de râles aux abords
des lèvres
comme dans les étendues diffuses de mon corps
mon poème
entre haleine et syncopes
ce faible souffle phénix d'un homme cerné
d'irréel
dans l'extinction de voix d'un peuple granulé
dans sa déréliction pareille aux retours des
saisons
une buée non repérable dans le miroir du
monde
mon poème
ce poème-là
paix à tes cendres

l'amnésie de naissance

Où en suis-je en CECI? Qu'est-ce qui se passe en CECI? Par exemple, je suis au carrefour Sainte-Catherine et Papineau, le calendrier marque 1964, c'est un printemps de mai. CECI, figé, avec un murmure de nostalgie, se passe tout aussi bien en 1930 qu'en 1956. Je suis jeune et je suis vieux tout à la fois. Où que je sois, où que je déambule, j'ai le vertige comme un fil à plomb. Je n'ai pas l'air étrange, je suis étranger. Depuis la palpitation la plus basse de ma vie, je sens monter en moi les marées végétales et solaires d'un printemps, celui-ci ou un autre, car tout se perd à perte de sens et de conscience. Tout est sans contours, je deviens myope de moi-même, je deviens ma vie antérieure exclusivement. J'ai la connaissance infime et séculaire de n'appartenir à rien. Je suis suspendu dans le coup de foudre permanent d'un arrêt de mon temps historique, c'est-à-dire d'un temps fait et vécu entre les hommes, qui m'échappe; je ne ressens plus qu'un temps biologique, dans ma pensée et mes veines. Les autres, je les perçois comme un agrégat. Et c'est ainsi depuis des générations que je me désintègre en ombelles soufflées dans la vacuité de mon esprit, tandis qu'un soleil blanc de neige vient tournoyer dans mes yeux de blanche nuit. C'est précisément et singulièrement ici que naît le malaise, qu'affleure le sentiment d'avoir perdu la mémoire. Univers cotonneux. Les mots, méconnaissables, qui flottent à la dérive. Soudain je veux crier. Parfois je veux prendre à la gorge le premier venu pour lui faire avouer qui je suis. Délivrez-moi du crépuscule de ma tête. De la lumière noire, la lumière vacuum. Du monde lisse. Je suis malade d'un cauchemar héréditaire. Je ne me reconnais pas de passé récent. Mon nom est « Amnésique Miron ».

Le monde est noir puis le monde est blanc
le monde est blanc puis le monde est noir
entre deux chaises deux portes
ou chien et loup
un mal de roc diffus rôdant dans la carcasse
le monde est froid puis le monde est chaud
le monde est chaud puis le monde est froid
mémoire sans tain

des années tout seul dans sa tête
homme flou, coeur chavirant, raison mouvante

Comment faire qu'à côté de soi un homme
porte en son regard le bonheur physique de sa
terre
et dans sa mémoire le firmament de ses signes

Beaucoup n'ont pas su, sont morts de vacuité
mais ceux-là qui ont vu je vois par leurs yeux

la dénonciation

Je sais qu'en CECI ma poésie est occultée
en moi et dans les miens
je souffre dans ma fonction, poésie
je souffre dans mon matériau, poésie
CECI est un processus de dé-création
CECI est un processus de dé-réalisation

Je dis que pour CECI il n'est pas possible que je sois tout un chacun coupable. Il y a des complicités inavouées. Il n'est pas possible que tout le monde ait raison en même temps. Il y a des coupables précis. Nous ne sommes pas tous coupables de tant de souffrance sourde et minérale dans tous les yeux affairés, la même, grégaire. Nous ne sommes pas tous coupables d'une surdité aussi générale derrière les tympans, la même, grégaire. D'une honte et d'un mépris aussi généralement intériorisés dans le conditionnement, les mêmes, grégaires. Il y a des coupables. Connus et inconnus. En dehors, en dedans.

Longtemps je n'ai su mon nom, et qui j'étais, que de l'extérieur. Mon nom est « Pea Soup ». Mon nom est « Pepsi ». Mon nom est « Marmelade ». Mon nom est « Frog ». Mon nom est « Damn Canuck ». Mon nom est « speak white ». Mon nom est « dish washer ». Mon nom est « floor sweeper ». Mon nom est « Bastard ». Mon nom est « cheap ». Mon nom est « sheep ». Mon nom... Mon nom...

En CECI le poème n'est pas normal
l'humiliation de ma poésie est ici
une humiliation ethnique
pour que tous me voient
dans ma transparence la plus historique
j'assume, devers le mépris,
ce pourquoi de mon poème
où il s'oppose CECI, le non-poème

La mutilation présente de ma poésie, c'est ma réduction présente à l'explication. En CECI, je suis un poète empêché, ma poésie est latente, car vivant CECI j'échappe au processus historique de la poésie. Dites cela en prose, svp! - You bet!

Mais cette brunante dans la pensée
même quand je pense
c'est ainsi
par contiguïté, par conglomérat
par mottons de mots
en émergence du peuple
car je suis en lui et avec lui
seul lui dans sa reprise
peut rendre ma parole
intelligible
et légitime

J'écris ces choses avec fatigue, comme celui qui disait être « las de ce monde ancien2 ». Dans ces régions de mon esprit comme du bois qui craque dans le froid. Les régions exsangues. Dans l'incohérence qui me baigne de part en part, aux prises avec la confusion de mes vocables les plus familiers, en proie à la perversion sémantique à l'échelle de toute une langue. Dans le refoulement constant dans mon irrationalité dans laquelle CECI me rejette à tout moment. Dans le malheur commun quand le malheur ne sait pas encore qu'il est malheur. Je l'écris pour attester que CECI, le non-poème, a existé et existe encore; que CECI, le non-poème, est nié par qui nous savons, par qui l'histoire saura. Pour dire et donner voix au muet.

Comment dire ce qui ne peut se confier? Je n'ai que mon cri existentiel pour m'assumer solidaire de l'expérience d'une situation d'infériorité collective. Comment dire l'aliénation, cette situation incommunicable? Comment être moi-même si j'ai le sentiment d'être étranger dans mon objectivité, si celle-ci m'apparaît comme opaque et hostile, et si je n'existe qu'en subjectivité? Il appartient au poème de prendre conscience de cette aliénation, de reconnaître l'homme carencé de cette situation. Seul celui-là qui se perçoit comme tel, comme cet homme, peut dire la situation. L'oeuvre du poème, dans ce moment de réappropriation consciente, est de s'affirmer solidaire dans l'identité. L'affirmation de soi, dans la lutte du poème, est la réponse à la situation qui dissocie, qui sépare le dehors et le dedans. Le poème refait l'homme.

Et CECI, qui est ma parenthèse, est antéhistorique au poème.
CECI, aujourd'hui, parce que le poème a commencé d'être souverain, devient peu à peu postcolonial.

En conséquence de quoi, je vais jusqu'au bout dans la démonstration monstrueuse et aberrante. Je mets en scène l'aliénation, je me mets en scène. Aujourd'hui je fais UN boulot, par suppléance, mais demain je ferai MON boulot, qui est d'écrire des poèmes. Aujourd'hui je mène un combat contre les dernières survivances de mon irréalité. Le poème est irréversible. Je vais jusqu'au bout dans la démission de ce que les auteurs de CECI (du dedans comme du dehors) ont voulu que je sois et que j'ai fini, mystifié, par vouloir être. Je déboulonne la mystification. Je ne trahis pas la poésie, je montre son empêchement, son encerclement. Ainsi je la sers en vérité, ainsi je la situe dans son processus. Les pharisiens ne pardonneront jamais à ma poésie d'avoir eu honte AVEC tous, en esprit et en vérité, au lieu DE tous. D'avoir eu honte dans l'homme concret - ses conditions de vie, sa quotidienneté, la trame de ses humiliations - et non pas dans l'homme abstrait, éternel.

Je dresse l'acte de mon art prépoétique. Je me fais immédiatement comestible, immédiatement périssable.

Dans la pratique de ma vie quotidienne
je me fais didactique à tous les coins de rue
je me fais politique dans ma revendication
totalisante
dans la pratique de mon art
je me fais utopique à pleines brasses vers ma
nouvelle réalité
en deçà de l'espoir agonique
au-delà du désespoir agonique
je me fais idéologique (je n'avoue pas, je refuse
que CECI soit le normal, soit l'ordre social
naturel)
je me fais éthique (je ne consens en rien à
l'oppression qui m'est faite, je me vis radical)
je me fait dialectique (néanmoins j'assume
cette condition pour la détruire et postuler
ce que je veux être)
les réactionnaires auront beau crier
à la contre-révolution
pour leur plus grand scandale
or, donc, par conséquent, par tous les joints de
la raison qui me reste
je me fais slogan
je me fais publiciste et propagandiste
mais je braque
je spotte

Le poème ne peut se faire que contre le non-poème
Le poème ne peut se faire qu'en dehors du non-poème

Notes de l'éditeur

1. « [...] ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. » Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576

2. « A la fin tu es las de ce monde ancien », Guillaume Apollinaire, poème Zone dans le recueil Alcools, 1913


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