Deuxième manifeste

De La Bibliothèque indépendantiste
Aller à : navigation, rechercher


[Deuxième manifeste]
dans L'Avenir, Montréal, lundi 15 mai 1848.




RÉSUMÉ : Louis-Joseph Papineau se défend d'une accusation lancée contre lui dans la presse tory de Montréal. Le texte est sans titre, mais des adversaires politiques en parlerons comme du «deuxième manifeste» de Papineau à son retour d'exil. ÉDITIONS : Feuilleton supplémentaire de L'Avenir, lundi 15 mai 1848, 4 p.[2] ; Reproduit intégralement dans Louis-Joseph Papineau. Cette fatale union. Adresses, discours et manifestes. 1847-1848, introduction et notes de Georges Aubin, Montréal : Lux Éditeur, 2003, 224 p.[3] ;



The Quebec Mercury, premier numéro du journal tory, 5 janvier 1805.
Rien ne serait plus compromettant pour un honnête homme que d'être souvent et hautement louangé par des fripons. Rien ne tendrait à ruiner plus vite la réputation d'intégrité politique, de dévouement à la cause de la justice, de la liberté et des droits du peuple, que de mériter un mot de louange, que d'avoir un second compliment du Transcript, ou de toute autre section de la presse tory du Bas-Canada, telle qu'elle a été tout entière, depuis la première page du Mercury jusqu'à la dernière élucubration du Courier. C'est pour déjouer une tactique aussi perfide, c'est pour repousser un éloge aussi offensant, que celui que fait de moi la feuille calomniatrice, le Transcript, en publiant que j'ai dit à une députation de concitoyens irlandais, qu'attendu que l'objet de leur réunion ne regardait que des pays étrangers, et non le Canada, je n'y voulais prendre aucune part, que je rends compte de l'entrevue que j'ai eue avec eux.


Édifice hébergeant le Parlement irlandais aboli par l'Acte d'union de 1800
L'on m'invitait à devenir le président d'une assemblée publique pour y demander le rappel de l'acte oppresseur de l'Union de l'Irlande[1], et pour donner expression à nos vives sympathies, pour l'héroïsme avec lequel le peuple français a détruit une monarchie corruptrice, a brûler et fait un feu de joie d'un trône dont les cendres, promenées sur le monde par une brise propice, par le vent d'ouest de l'Amérique, par le vent de la liberté, ont commencé l'incendie de tant d'autres trônes; et pour la modération sublime avec laquelle il pardonne à ses tyrans abattus. Ces vérités, je les avait appelées saintes. Je m'en étais fait l'apôtre; je les avais prêchées. J'étais lié avec le public, comme par ma conscience à faire de constants efforts pour les faire prévaloir, et j'aurais pu faire une réponse aussi ignoble que celle que m'impute le Transcript! C'est pour cela que je suis louangé! louange astucieuse; atroce mensonge, qui prouve l'imbécillité de celui qui a cru un pareil rapport, ou la corruption de coeur, la perfidie et l'esprit d'intrigue de celui ou de ceux qui l'ont inventé et accrédité.

Si j'étais capable d'un égoïsme aussi abject, d'un servilisme aussi ord, je serais digne de tomber dans ce que je regarde comme le plus bas degré de l'échelle sociale : digne de revenir, non par nécessité et pour gagner mon pain, ce à quoi un homme honnête mais infortuné peut être réduit, à devenir, dis-je, garçon-typographe-volontaire (ce que la politesse de la langue anglaise appellerait diable-par-choix, a volunteer devil) dans l'imprimerie du Transcript.

Son conte est d'infernale origine, puisque le Transcript assure que Belzébuth seul sait d'où venait la députation. C'est la dévotion de l'éditeur[2] pour un tel patron qui sans doute l'a engagé à s'en faire le serviteur et l'écho, puisqu'il publie, comme vrai, le mensonge auquel il donne une telle origine. Il le croit vrai parce qu'il vient de là d'où lui viennent la plupart de ses inspirations et inventions, de ses découvertes et de ses dénonciations d'assemblées nocturnes, aussi réelles et criminelles que l'étaient celles du sabbat des sorciers. Les derniers qui ont été judiciairement brûlés en Europe l'ont été en Angleterre!

La version véridique de ce qu'était et de ce que désirait cette députation est qu'elle était animée de sentiments trop humains et trop généreux, pour pouvoir être soupçonnée de venir de la part de Downing Street[3]. Elle ne venait donc pas de Belzébuth. Bien convaincu de cela, j'ai pu en sûreté de conscience l'écouter. Ses sentiments de haine contre toute les tyrannies aristocratiques, et d'amour pour toutes les libertés populaires, établissaient de suite des rapports de sympathie entre elle et moi. La conversation fut donc franche et libre, telle qu'elle pourrait être entre des affiliés de Conciliation Hall[4].

Térence, esclave carthaginois qui devient poète comique latin.
Quand près de deux siècles avant la naissance du christianisme, sur le théâtre de Rome païenne, l'un des plus élégants de ses poètes exhalait cette suave sentence : « Je suis homme, rien de ce qui peut aider au bonheur de l'homme ne m'est étranger[5] », l'applaudissement unanime de cent mille spectateurs accueillit cette évangélique révélation. Il ne se trouva pas un seul homme dans une assemblée si nombreuse, à laquelle assistaient des envoyés de toutes les colonies romaines, des ambassadeurs de toutes les parties du globe où avait pénétré la civilisation grecque et latine, même de la nôtre, qui ne fût sensible à cet élan du coeur, à ce cri de la nature. Comment se fait-il donc que la presse tory canadienne toute entière croie que le devoir et la loyauté pour le gouvernement britannique exigent qu'elle n'exprime que mépris et animosité pour cette Irlande, dont l'oppression a fait un Golgotha trop étroit pour cacher dans ses entrailles les cadavres que lui donne la famine; en sorte qu'ils restent exposés à sa surface, pour trouver leur sépulture dans les entrailles des chiens et des oiseaux de proie! La pitié pour l'Irlande! Ce serait une insulte pour le gouvernement britannique, si vigilant à punir ceux qui seraient durs et cruels pour les Irlandais, objets des prédilections des lords Russell et Brougham, Palmerston et Stanley et hoc omne genus; témoin la rigueur du châtiment qu'ils viennent d'infliger à Blake. Dans la nuit du 31 décembre dernier, ce mauvais riche, ce grand propriétaire, envoie détruire les pauvres demeures d'un grand nombre de familles irlandaises et les fait périr par la rigueur du froid. L'on a été demander à l'un des plus dignes des vice-rois qu'ait eus cette vallée des pleurs et des tortures s'il y avait quelque moyen de faire punir cet infâme meurtrier. Le vice-roi répond que non, que M. Blake est le maître de ces maisons et qu'il en peut faire ce qu'il voudra ; mais que, désirant punir, autant que la législation et la sensibilité anglaises le peuvent permettre, ce crime de lèse-humanité au premier chef, il rayera de la liste des juges de paix ce monstre à visage d'homme, à coeur de tigre, avec les instincts de la hyène, savourant l'odeur des cadavres en décomposition autour de son repaire!

Comment expliquer le cri sauvage de la haine contre des hommes opprimés à ce degré; comment ne pas partager l'élan naturel de Rome entière, électrisée par la voix creuse de Térence? C'est qu'à cette époque le gouvernement romain était un conquérant civilisateur, et que le gouvernement anglais a été pour l'Irlande, pour les Indes, pour la Nouvelle-France, un conquérant exterminateur. Rome païenne n'avait consenti à donner la paix à Carthage qu'à la condition qu'elle adoucirait son culte sanguinaire et abolirait les sacrifices humains. Le gouvernement mercandier des Indes a longtemps fait assister ses hauts dignitaires chrétiens aux holocaustes des veuves[6], brûlées vives avec le corps mort de leur mari; ainsi qu'aux processions de Jagrenaut où, par centaines, des fanatiques sont écrasés chaque année sous les roues du char qui traîne une idole bien plus avide de sang humain que ne le fut celle qu'honora l'africaine férocité.

Il ne peut y avoir de sympathie exprimée dans la presse tory pour l'agonie de l'Irlande. Ses maîtres ne donnent point d'or pour de pareils paragraphes. Ils donnent des avertissements, de l'or, des places et des honneurs à ceux qui désertent, à ceux qui maudissent l'Irlande et le Canada.

« Maudits soient l'Irlande et le Canada; bénis soient les actes d'Union de l'Irlande et du Canada », disent les hommes et les journaux qui sont dévorés de la faim et de la soif, d'avoir des avertissements, de l'or, des places et ce qu'ils appellent honneurs.

La Députation : Monsieur, il y a eu à Québec une belle assemblée, dans laquelle l'on a dénoncé la tyrannie de l'Angleterre, donné une larme aux souffrances de l'Irlande, une aspiration pour sa délivrance; et un cri d'allégresse pour la gloire pure et sans tache de la France républicaine. Ici où nous sommes deux fois plus nombreux que ne le sont nos compatriotes de Québec; ici, dans la capitale de deux grandes provinces, n'en devons-nous pas avoir une semblable? Nous voulons l'avoir et nous vous prions de la présider.

Le Fantasque, premier numéro, août 1837.
M. Papineau : Vous avez raison, mes amis, d'en vouloir organiser une semblable à celle de Québec. Pour cette fin, ma voix et mon coeur vous sont acquis. Vous n'avez pas raison de vouloir que je la préside. Il y a de la vie et de l'honneur dans Québec. Il y en a eu quand, sous le règne de la terreur et sous l'inspiration de la liberté, en présence de lord Durham, l'on y a flétri sa tyrannie exercée contre les exilés de la Bermude[7]; flétri l'exubérance de sa déraison quand il publiait que le retour au pays d'accusés absents serait haute trahison, pour laquelle ils souffriraient la mort, sans procès; quand Le Fantasque édifiait ses lecteurs, sur les folies quotidiennes des actes de la dictature d'alors (celle du moment pourrait bien le ressusciter avec toute sa verve); quand on y a protesté et pétitionné contre l'acte d'Union; quand on s'y est organisé l'été dernier, en comité nombreux de la réforme et du progrès; quand enfin, en assemblée récente, on s'y est réuni pour l'exaltation de l'héroïsme français, l'exécration du despotisme anglais, la commisération pour les râles de l'Irlande agonisante. Oui, il y a à Québec de la vie et de l'honneur. À Montréal, c'est autre chose. Nous y avons le siège du gouvernement responsable. Nous y avons des hommes d'État, politiques profonds comme l'abîme et muets comme la tombe, qui étouffent toutes les mesures qui naissent dans Québec. Pourquoi le font-ils? Ils ne m'ont pas dit leurs secrets. Je n'ai pas assez de clairvoyance pour les deviner. Il faut donc que vous sachiez s'il leur plaît que vous ayez l'assemblée que vous projetez.

La Députation : Nous avons lieu de penser qu'il leur plaît que nous ne l'ayons pas. L'on a demandé à M. Drummond, président de notre association pour le rappel de l'acte d'Union de l'Irlande, et à M. Ryan qui en était le secrétaire, de convoquer cette assemblée, à l'instar de celle qui a eu lieu à Québec : ils s'y sont refusés. Ils ont dit que nos compatriotes québécois avaient commis une grande étourderie d'avoir eu cette assemblée, d'avoir eu cette intempestive réunion, sans avoir préalablement consulté aucun des membres du gouvernement ici; que c'était susciter de l'embarras à une autorité amie, de qui nous obtiendrions à la fin tout ce que nous voudrions si, avec assez de patience, nous savions attendre assez longtemps; que maintenant qu'ils s'étaient attachés au gouvernement ils devaient se détacher de notre association; que nous pouvons élire d'autres officiers. C'est pour cela qu'en même temps que nous souhaitons vous choisir pour président, nous voulons avoir des résolutions publiques votées pour le rappel de l'Union et pour l'exaltation de la vertu et de la bravoure françaises, qui vivifient tous les peuples et, sous peine de déchéance, convertissent tous les rois.

M. Papineau : Ah! M. Drummond et M. Ryan, hommes libres, étaient des officiers de votre société; et, serviteurs du gouvernement, ils doivent la répudier? Mais certes, il y a là-dessous quelque chose de fort grave et de très compromettant. Il faut que je connaisse bien votre but et vos règles, avant que je me hasarde à m'affilier. Auraient-ils découvert, depuis qu'ils sont commissionnés, qu'il y a quelque odeur de déloyauté dans ces déplorables règles, que je ne connais pas? Ont-ils été longtemps vos officiers? Ont-ils pris part à vos discussions?

La Députation : Oh! pour cela, oui. Ils ont parlé plus souvent, plus dru, plus gros et plus fort qu'aucun autre des membres de la société.

M. Papineau : Bon, comme cela. Vous me faîtes plaisir. Il n'y avait rien de criminel dans votre maçonnerie, quand ils parlaient; j'en conclus qu'il n'y a rien de criminel quand ils se taisent.

Ce n'est pas vous qui avez changé; ce sont eux qui sont changés, c'est-à-dire qui ne le sont pas; mais...

« Qui sont tenus de le paraître. Peuple caméléon, peuple singe du maître[8]. »

Oh! bien moi, qui n'ai pas d'autre maître que la loi, je pourrai oser parler quand ils ne pourront pas oser le faire? Vrai. C'est réjouissant d'apprendre que l'on peut devenir l'un de vous sans pour cela être trop facilement poursuivi par le solliciteur général, qui a été l'un de vous.

La Députation : Non seulement il ne doit pas poursuivre ses frères associés, mais nous croyons bien que c'est cette qualité de président des frères associés qui l'a fait solliciteur général. Ce n'est pas à raison de la seule circonstance de son origine irlandaise que nous l'avons porté à la représentation. Ce fut encore plus à raison de ses protestations énergiques et réitérées d'amour passionné pour les libertés populaires; de haine contre une oppression séculaire, régularisée contre notre infortunée patrie, au profit de nobles et de prêtres ennemis étrangers, justement odieux, depuis les dévastations des Plantagenets, des Tudors et des Stuarts jusqu'aux proscriptions de Cromwell, jusqu'aux trahisons de Castlereagh, jusqu'aux fourberies de lord Russell : ce fut à raison de ses promesses de faire écho aux dénonciations fulminées par les Grattan et les O'Connell contre les traîtres, qui ont vendu l'Irlande au Sassenagh[9], que nous l'avons porté à la représentation, voie d'avancement la plus large et la plus facile de toutes, sous l'heureux système de gouvernement responsable, intègre, économique, désintéressé, grand travailleur pour de minces rémunérations, dont nous avons eu le bonheur de jouir depuis sept années.

M. Papineau : En est-il ainsi? Alors soyez sûrs que vous aurez mal compris votre président. Il ne peut pas prétendre que toute la respectabilité qu'il y ait dans votre association s'en retire dès qu'il s'est retiré. Ni lui, ni aucun membre de notre cabinet libéral ne peuvent avoir la présomption de condamner comme une étourderie une assemblée comme celle de Québec, présidée par un prêtre respectable[10], en rapport journalier avec ses supérieurs ecclésiastiques, Sa Grâce l'archevêque, son coadjuteur et autres de nos prêtres les plus éclairés du pays; encouragée par la présence et la participation de toute la représentation de la ville et du voisinage de Québec, dont l'un des représentants était aussi membre du cabinet. Il a été fait juge depuis, ce qui n'aurait pu être, s'il y avait eu quelque chose de déloyal dans ces procédés. S'il avait vu quelque imprudence dans aucune des résolutions débattues et votées, il n'aurait pas manqué d'y proposer quelque judicieux amendement. Je vous conseille donc de revoir votre président, de le prier de continuer à conserver cette charge, et les sentiments qui vous ont engagés à la lui déférer; de l'assurer que je ne voudrais participer à aucun mouvement qui, mal interprété, aurait l'air de ma part de vouloir lui ravir un honneur qu'il a si bien mérité. Je l'estime. Il est homme de talents distingués, de solide et de brillante éducation. Des hommes de ce calibre, je les honore, à quelque école qu'ils appartiennent; mais c'est avec prédilection que je les honore quand ils appartiennent à l'école libérale canadienne et irlandaise. Allez plusieurs ensemble le revoir. Renouvelez votre demande. Qu'il n'y ait point de surprise. Dites-lui que, s'il vous donne des raisons de vous désister qui vous paraissent bonnes, vous les donnerez au public, pour vous excuser de ne pas imiter le bel et bon exemple que nous donne Québec; que si elles paraissent mauvaises, vous ne vous désisterez point, et les publierez pour que vous et lui soyez jugés en pleine connaissance de case.
Dites-lui que, s'il veut bien présider l'assemblée que vous désirez avoir, je l'y seconderai de grand coeur. Si, à ma grande surprise, il s'y refusait, cela même ne deviendrait pas ne raison suffisante pour que vous dussiez me faire l'honneur de me choisir pour président, ni de votre association ni de votre assemblée. Croyez-en un ami sincère de la bonne cause, dans laquelle vous êtes engagés, qui a quelque expérience acquise des hommes et des affaires, de celles de votre pays en particulier.
Érin, la magnifique île irlandaise.
La tyrannie a été si exorbitante contre votre déplorable patrie, aussi riante et embellie par les bienfaits de la Providence qu'elle est assombrie par les méfaits de vos gouvernants, qu'elle a développé chez la généralité d'entre vous des vertus natives, et des vices qu'a fait naître le dominateur étranger. Vous avez été dans un état de conjuration plus fréquent qu'aucun autre peuple, contre des iniquités plus atroces que n'en a souffertes aucune autre nation. De là votre amour plus enthousiaste pour le culte de la patrie; pour votre dignité chérie, Érin la belle, Érin dénudée par le spoliateur qui l'outrage. Cet amour du pays, c'est la première des vertus pour l'Anglais qui commande; c'est à ses yeux le plus détestable des sentiments que le peuple puisse nourrir dans ses colonies d'Irlande et du Canada. C'est celui qu'il y a le plus souvent et le plus impitoyablement châtié. Vous donnez avec un élan de générosité sans bornes votre confiance à quiconque est dévoué à votre cause. Vous savez que je suis un de ces hommes; vous voulez m'en témoigner votre reconnaissance d'une manière qui dépasse les bornes de la discrétion, de la fierté nationale, du sentiment d'estime que vous devez nourrir et afficher pour vous-mêmes, pour votre nationalité et pour vos nationaux. Les associations que l'on forme doivent resserrer les liens de confiance et de dépendance mutuelle entre les associés. Ne faites rien qui puisse relâcher les liens d'entière confiance entre vous tous, dans une association irlandaise, formée dans un intérêt irlandais : le rappel de votre néfaste acte d'Union.
Souvent décimés en punition de votre fort amour du pays, vous vous êtes trop souvent formés en sociétés secrètes, dans lesquelles l'or anglais, les espions anglais vous poussaient à la vengeance; et, à la veille de son explosion, vous trahissaient. Cela vous a rendus soupçonneux. C'est le vice que le dominateur étranger a fait naître dans des natures disposées par la Providence à être les plus confiantes qu'il y eût sur terre. L'Irlande a plus de chances de salut en ce moment que jamais, parce qu'elle n'a pas de société secrètes. Sa haine est aussi hautement avouée que justement formée.
Ne sentez-vous pas que plus tard l'on ira murmurer aux oreilles des uns et des autres d'entre vous : « Eh quoi, vous êtes ici vingt mille Irlandais, et vous avez jugé que pas un d'entre vous ne méritait l'honneur de vous présider; vous avez jugé que c'était un étranger que vous deviez installer au-dessus de vous tous, quand il est question non pas d'un intérêt social également stringent pour toutes nos populations mélangées, mais d'un intérêt spécialement national pour vous. » Non. Vous en devez conserver la direction et la présidence. D'autres y ont de meilleurs titres que moi.
Vous avez sur d'autres hommes plus de contrôle, un meilleur droit à exiger qu'ils répondent à votre appel, que vous n'en avez sur moi. C'est la première fois, Messieurs, que nous nous rencontrons. N'y a-t-il pas quelques autres hommes publics avec qui vous avez eu des rapports plus fréquents qu'avec moi; qui vous ont recherché quand ils ont eu besoin de vous; à qui vous avez rendu les services qu'ils sollicitaient de votre part; à qui il a été agréable de recevoir vos suffrages et qui, en retour de vos votes dans leurs élections, vous ont promis de douces paroles, de la déférence et de la civilité; qui vous ont dit que vous aviez droit à leurs conseils, à leurs énergiques encouragements, et toute occasion où vous les demanderiez; droit à leur appui cordial partout où vous en auriez besoin? Le temps et l'occasion sont venus où vous devez apprécier à leur juste valeur la sincérité et l'importance de leurs promesses. Allez vers vos représentants, allez-y avec franchise et avec les mêmes déclarations que je vous ai conseillé de porter à M. Drummond. C'est votre droit de demander, c'est leur devoir de vous donner leur appui, si les objets que vous avez en vue sont, comme il me paraît à moi qu'ils le sont, utiles et honorables à votre patrie, à la mienne, à vous et à tous ceux qui vous seconderont. S'ils vous détrompent, nous leur en aurons obligation. Habiles opérateurs, ils auront donné la lumière à des malheureux qui tâtonnaient dans d'épaisses ténèbres. Ils peuvent nous désillusionner, nous pouvons leur révéler des vérités qu'ils ignorent. Ce n'est qu'en comparant nos doctrines que nous pouvons déterminer quelle est la juste et vraie doxie, la nôtre ou la leur.
Charles T. Metcalfe, baron Metcalfe, gouverneur général du Canada-Uni de 1843 à 1845
Je suis jeté dans la vie politique contre mon inclination. Après que j'eus franchement expliqué mon mécontentement et mon dédain pour l'ordre politique forcément imposé à mon pays, dans le même but hostile, par les mêmes moyens pervers qui ont enchaîné le vôtre, par une Union meurtrière et dégradante pour l'Irlande, comme la nôtre nous est hostile et plus dégradante encore pour le Bas-Canada, colonie deux fois assujettie à deux métropoles, celle de l'Angleterre qui opprime par antipathie, celle du Haut-Canada qui nous exploite par cupidité, le comté de Saint-Maurice m'a choisi pour le représenter. Que ce comté s'assemble pour délibérer sur les intérêts généraux du pays, sur ses intérêts locaux, ou sur des questions liées à la cause de la justice, exercée par des vainqueurs généreux contre des rois oppresseurs; ou à celles des droits, des libertés, du bonheur de nos co-sujets dans aucune partie de l'empire, ce comté a droit, si je garde son mandat, de commander mon assistance et ma participation à ses discussions. À Montréal, je ne suis qu'un citoyen qui ne prend part aux délibérations que timidement, quand ses représentants dédaignent de le faire. L'on y a si souvent dit à mes concitoyens, tant de vive voix que par écrit, que j'étais un homme changé, devenu un parangon de dévouement au gouvernement contre lequel j'avais lutté toute ma vie; que j'applaudissais à la détermination qu'avaient prise MM. Viger et Papineau de donner leur appui à l'administration de lord Metcalfe, puisqu'ils restaient au ministère, plus longtemps que ne le souhaitaient ceux qui brûlaient d'envie et de désir de les remplacer; que, sans l'accueil bienveillant que 7000 de ces mêmes concitoyens m'ont fait dans leur récente assemblée, j'aurais cru me croire repoussé par la majorité d'entre eux, avec autant de sollicitude que je l'étais par leurs nouveaux directeurs. Avant mon retour et depuis mon retour, l'on a si haut proclamé à mon pays qu'il fallait bien se garder d'élire un homme dont les principes étaient aussi inconnus, flottants et versatiles que les miens, à moins qu'on ne lui fît faire sa profession de foi politique; et quand j'ai voulu la formuler, l'on a fait jouer tant d'intrigues pour m'empêcher de la publier que j'ai dû les regarder comme le soin charitable d'hommes qui me disaient :
« Ne parlez pas, vous ne seriez pas écouté. Si vous voulez parler dans notre sens, c'est votre droit. Qu'alors vos professions soient courtes comme le sont les nôtres. Ne parlez pas beaucoup, ne dites rien du mérite ou du démérite de l'Union; de la représentation proportionnée à la population; de l'extension du droit de suffrage à tous; de l'utilité que partie au moins de la représentation soit choisie parmi les électeurs résidents; que l'éligibilité ne devrait dépendre que de la confiance publique, non de la propriété bien ou mal acquise du candidat. Ne dites pas que la conviction, devant juré légal, tel qu'il n'y en a pas encore eu dans le pays, de l'emploi de moyens de corruption dans une élection, devrait disqualifier pour toujours le coupable convaincu, de ses droits d'électeur et d'éligible, et de l'aptitude à remplir aucune charge d'honneur et de profit. N'insinuez point qu'il serait désirable que l'administration fût plus travaillante et surtout moins dispendieuse, c'est contre l'intention de ceux qui nous ont donné le gouvernement responsable et contre l'intérêt de ceux qui l'exercent; ne soufflez mot de bien d'autres vétilles de cette nature, dont vous avez la manie de vous occuper; détails fort inutiles depuis que le symbole qui est une carte de civisme, un certificat indispensable d'éligibilité a été traduit en une seule phrase suprêmement simple. La voilà à votre service : " Je crois en le ministère Baldwin-La Fontaine et je lui jure obéissance aveugle." »
Robert Baldwin, avocat, homme politique haut-canadien.
Louis-Hippolyte La Fontaine, avocat, homme politique bas-canadien.
Ma formule à moi, c'est de prêter appui cordial à toutes celles de ses mesures qui me paraîtront bonnes; et libre censure avec refus d'appuyer celles qui me paraîtront mauvaises. Avec les antécédents que je me suis faits et avec ceux que l'on m'a faits, je n'ai pas de forts motifs de courtiser, dans Montréal, les déloyaux inventeurs et les dupes faciles de ce grossier manège. Ceux qui débitaient et ceux qui imprimaient ces mensonges contre moi savaient qu'ils mentaient. Ils avaient leurs motifs de le faire. Qu'ils recueillent ou ne recueillent pas les honneurs et les profits que méritent la ruse et la fausseté systématisées, c'est leur affaire et leur étude; non les miennes.
Éloignés et peu nombreux comme vous l'êtes, ce ne sont pas vos efforts qui peuvent arracher des mains de vos tyrans, ni la foudre par laquelle ils dévastent et stérilisent votre patrie, ni le sceptre de plomb sous lequel ils l'écrasent. C'est moins pour elle que pour vous-mêmes; moins pour son bonheur que pour votre honneur, que vous ne devez pas lâcher pied, vous débander, dissoudre votre association au jour périlleux des plus prochains dangers ou des plus prochaines chances de salut qui ait lui sur votre pays. Par toute la chrétienté, de Rome religieuse à Paris philosophique, de la Russie autocratique aux États-Unis démocratiques, s'élève un cri universel d'amour et de pitié pour l'Irlande, enveloppée dans son linceul de peste et de famine, tissé et cousu autour d'elle par des mains aristocratiques. Montréal seul, stupéfié par je ne sais quels jongleurs, ne pourra pas, au milieu des sheds consacrés à la mort que l'Angleterre déverse de son Irlande européenne sur son Irlande américaine, trouver un mot de sympathie pour des douleurs et des souffrances telles que les lamentations de Jérémie[11] seules peuvent en laisser entrevoir l'horreur! Honte aux hommes qui peuvent être assez démoralisateurs pour vouloir que Montréal soit aussi léthargique qu'ils sont apathiques!
Il n'y a que quelques semaines que vous avez été organisés, soudoyés et armés pour rencontrer, corps à corps, d'autres hommes organisés, soudoyés et armés. Ceux qui vous ont enrôlés étaient moins fautifs que ceux contre lesquels ils vous lançaient. Vous, des électeurs résidents, étiez armés pour la défense de vos droits. Des tories, allant chercher des sicaires hors des limites du comté, armaient pour l'illégale invasion de vos droits. Ils vous plaçaient dans le cas de légitime défense. Néanmoins, la balle et l'épée sont des instruments aveugles qui pouvaient aussi bien atteindre vos poitrines innocentes que les coupables poitrines de vos adversaires. Les cours de justice sont un champ clos, où la lutte s'engage au milieu d'une nuit noire comme l'Érèbe, d'un labyrinthe de détours et de stratagèmes où s'égare quelquefois le bon droit; où l'avocat adroit gagne de mauvaises causes. Vous avez affronté les dangers du champ de bataille, et les périls plus grands de l'antre de la chicane.

Vous avez donc quelque droit aux services et ceux que vous avez portés sur le pavois, de ceux que vous avez faits grands, à vos périls et risques. Allez vers vos représentants. Vous avez droit de demander, à ceux qui vous cherchent avant les élections, qu'ils vous entendent après les élections; qu'ils vous guident et vous aident dans vos efforts, s'ils vous sont utiles et honorables; qu'ils vous persuadent de les discontinuer, s'ils vous prouvent qu'ils sont nuisibles à l'intérêt public, et, dès lors, peu honorables pour ceux qui les partageaient avec vous.

La Députation : Mais c'est inutile, puisque nous serons refusés. On nous repoussera grossièrement.

M. Papineau : Impossible. Je vous adresse à des gentilshommes.

La Députation : Nous avons été refusés poliment mais péremptoirement par M. Coursol, qui nous dit qu'il ne voulait pas nous aider à embarrasser le ministère et que notre démarche ne lui serait pas agréable.

M. Papineau : Ah! En voilà donc un qui n'est pas dans le gouvernement et qui est dans les secrets d'un gouvernement aussi mystérieux que le nôtre! Non, vous êtes dans l'erreur. Ce n'est pas un fait acquis qu'il vous révèle; c'est une supposition ingénieuse à laquelle il est parvenu d'après un calcul assez plausible de probabilité, que la quiétude du repos et de la sagesse du silence sont aussi agréables au ministère canadien que le tapage de l'Irlande lui est ennuyeux, et à lord Russell aussi. Je vous répète, remontez à la source de tous ces rapports. Voyez vos représentants. Mon avis à moi, est que des ministères actifs et judicieux, entre lesquels se trouvent « plusieurs membres irlandais » et « d'origine irlandaise », devraient se faire l'honneur de prouver que leur coeur n'est pas de glace pour les angoisses de leur pays; se faire l'honneur de ne pas étouffer votre élan patriotique. S'ils peuvent s'excuser de ne pas y être en personne, ils doivent au moins encourager leurs amis à assister à votre assemblée, à en préparer avec vous les résolutions, afin que, ne dépassant pas les limites de la loi, vous alliez aussi loin qu'elle le permet, ainsi que l'ont fait leurs partisans très dévoués à Québec. Voyez M. Holmes, il est votre représentant, il est ami du cabinet, il est irlandais d'origine; vous avez sur lui des droits que vous n'avez pas sur moi : il doit être votre président si vous l'y appelez.
Vous venez après vos concitoyens de Québec, pour organiser une démonstration analogue à celle qu'ils ont eue et qui justement vous intéresse. Ayant le bénéfice de leur exemple, et le temps de la réflexion, vous devez vous efforcer de faire quelque chose de plus qu'eux.
Quoique vous deviez, dans cette occasion, avoir une réunion irlandaise, vous ajoutez à son importance, si vous faites appel, dans toutes les origines dont se compose notre société, aux hommes humains, dévoués à la cause du progrès, au respect de la justice, à la haine contre l'oppression, et si vous leur demandez de vous seconder. Que les diverses nationalités un peu nombreuses soient représentées dans votre assemblée. Élisez des vice-présidents, Canadien, Anglais, Écossais, Américain, et Allemand. Apprenez à connaître la liberté de sentiments, la soif de libéralité, d'égalité et de fraternité que possède la majorité de vos concitoyens d'origine française. Invitez-les à prendre part à une démonstration qui a pour but de donner une libre expression aux sentiments qui gonflent leurs généreuses poitrines, haine à l'oppression, pitié pour les souffrances nationales de l'Irlande, comme pour ses souffrances individuelles, ainsi que vous le prouve l'adoption, dans les familles canadiennes, d'un si grand nombre des orphelins de l'Irlande, faits orphelins par la lâcheté des ministères whigs bassement maîtrisés par l'intérêt mercantile et, par suite de cet asservissement, laissant faire par les propriétaires de vaisseaux anglais, avec une avidité de lucre plus sordide, une inhumanité plus brutale, une imprévoyance plus meurtrière, la traite des Irlandais que n'en mettent les corsaires de Cuba et du Brésil dans la traite des noirs.

L'intérêt du négrier est d'avoir un court passage et de vendre entière et en santé sa cargaison. L'intérêt des Stanley, des Palmerston, des Blake et autres de leur caste et de leur tempérament, est de chasser de leurs vastes domaines irlandais ceux qu'ils ont faits pauvres et qui ne peuvent plus les payer. Plus le vaisseau qui les emporte est encombré, plus le domaine et le coeur des mauvais riches sont allégés, et plus le revenu est grossi. Ils ne peuvent pas faire exécuter, nous informent-ils officiellement, leur loi qui tendrait à prévenir l'encombrement. Ils ne la « veulent pas » faire exécuter. Ils ont profit et plaisir à ce qu'elle soit éludée. De là, les colères exprimées d'un Stanley contre notre loi coloniale. De là l'hyperbolique bassesse d'un Grey et de tous ses collègues, blâmant la loi coloniale passée d'après leurs instructions. Voilà le gouvernement responsable à sa source, dans toute sa sincérité, sa bienfaisance, ou sa nudité comme on voudra l'appeler! Faut-il s'étonner qu'il soit si épaissi de sang et de boue quand il est rendu à Sandwich pour y faire choix de représentants qui le comprennent et le préconisent!

Notes

  1. Voir «Acte d'Union (1800)», dans Wikipédia.
  2. George L. Parker, « Lovell, John », dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
  3. Downing Street, à Londres, là où se trouve la résidence officielle du Premier ministre britannique.
  4. Conciliation Hall, Dublin. Quartier général de la Repeal Association fondée par Daniel O'Connell.
  5. « Homo sum ; humani nihil a me alienum puto », dans L'Héautontimorouménos, v. 77.
  6. Voir «Satî», dans Wikipédia.
  7. Wolfred Nelson, Luc Hyacinthe Masson, Henri Alphonse Gauvin, Robert Shores Milnes Bouchette, Toussaint Goddu, Bonaventure Viger, Siméon Marchessault et Rodolphe des Rivières.
  8. Les obsèques de la lionne, une des Fables de Jean de La Fontaine (Fable XIV, Livre VIII).
  9. Sassenagh ou Sasanach : mot présent de plusieurs langues celtes pour désigner l'Anglais[1].
  10. Bernard O'Reilly, prêtre irlandais installé à Sherbrooke.
  11. Voir Livre des Lamentations.



Domaine public Ce texte fait partie du domaine public, soit parce que son auteur a renoncé à ses droits (copyright), soit parce que ses droits ont expiré ou encore parce que l'œuvre précède l'apparition du droit d'auteur. Le texte peut donc être librement diffusé et/ou modifié.