Aux électeurs du comté de Champlain

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Aux électeurs du comté de Champlain
dans L'Avenir, le 28 novembre 1851.




RÉSUMÉ : Profession de foi politique de Jean-Baptiste-Éric Dorion, candidat à l'élection dans le comté de Champlain. [1]


Introduction.

Messieurs,

Jean-Baptiste-Éric Dorion (1826-1866), journaliste, homme politique.
Je viens aujourd'hui accomplir la promesse que je vous ai faite de vous expliquer par écrit ma profession de foi politique, avant de briguer vos suffrages à l'élection qui doit avoir lieu sous peu de jours. En le faisant, je n'entends pas prendre une voie détournée pour en imposer momentanément à qui que ce soit d'entre vous. Je serai ouvert et franc.

Élevé au milieu de vous, je connais vos sentiments et vos besoins; n'ayant eu l'avantage de recevoir d'autre éducation que celle que l'on pouvait si difficilement acquérir, de 1834 à 1840, sur les bancs de l'école d'un village, je ne ferai point de tours de force pour embellir mon style; mon langage sera uni et vrai, je parlerai le langage du peuple.

Je serai d'autant plus libre dans l'expression de mes opinions, sur notre état politique actuel, que je m'adresse à bon nombre de vieillards qui m'ont vu naître, d'hommes mûrs qui m'ont vu grandir, de jeunes gens dont le souvenir me sera toujours cher parce qu'ils ont été les compagnons de mon enfance et qu'ils foulent encore le sol du comté de ma naissance.

Une absence de dix années du comté de Champlain n'a pas effacé de ma mémoire, que lors de nos grands événements politiques, j'avais déjà appris à prononcer les mots de patriotes et bureaucrates et à sentir, comme vous, toute l'infamie qui se rattachait aux Canadiens qui, par leur conduite, avaient mérité d'être classés au nombre de ces derniers, au nombre de ceux qui voulaient par la corruption, la violence et l'arbitraire dominer sur la masse du peuple du Bas-Canada. J'aime à rappeler le souvenir de cette époque de notre histoire, parce qu'alors l'opinion publique était toute patriotique, toute progressive et si forte qu'elle faisait trembler les tyrans de notre population. Ma première pensée, mon premier cri politiques ayant été en faveur des patriotes; ayant été inspiré par l'esprit de patriotisme et de liberté qui s'infiltraient alors par tous les pores dans le cœur de la presque totalité de mes compatriotes, je suis demeuré le même en entrant activement dans la vie publique; parce que j'ai vu et senti que la cause des patriotes qui demandaient des réformes salutaires pour le pays était une cause toute démocratique et que la démocratie produit la prospérité, élève l'humanité en la rendant libre; parce qu'elle tire sa source de ce qu'il y a de plus pur et de plus fort dans la société : la souveraineté populaire.

Avec ces quelques réflexions préliminaires, j'entre en matière.

Rappel de l'Union.

L'histoire de notre pays est intimement liée avec celle d'un petit peuple de braves dont le sang était notre sang, mais qui a disparu devant le droit du plus fort en laissant à peine une trace légère de son existence dans le passé. Je veux faire allusion aux Acadiens, descendants de Français, comme nous, qui habitaient l'Acadie ou ce territoire que l'on appelle maintenant la Nouvelle-Écosse et le Nouveau Brunswick et qui avoisine le Canada.

Ouvrez le troisième volume de l'Histoire du Canada par notre savant et estimable compatriote, M. Garneau de Québec, et vous y trouverez quelques pages éloquentes sur l'expulsion des Acadiens par l'Angleterre.

L'évacuation de l'Acadie laissa à la merci des Anglais les habitants de cette province, qui portaient le nom de Neutres, et qui n'avaient pu se résoudre à abandonner leur terre natale. Ce qui nous reste à raconter de ce peuple intéressant, rappelle un de ces drames douloureux dont les exemples sont rares même aux époques barbares de l'histoire, alors que les lois de la justice et de l'humanité sont encore à naître avec les lumières de la civilisation.

Sur 15 à 18 mille Acadiens qu'il y avait dans la péninsule au commencement de leur émigration, il n'en restait qu'environ 7 000 des plus riches, dont les mœurs douces ont fournit à Raynal un tableau si touchant et si vrai.[1]

Après avoir cité une peinture de la prospérité, de l'innocence des mœurs et de la tranquillité de cette heureuse peuplade, et dans laquelle on se demandait qui est-ce qui ne ferait pas des vœux pour la durée de son bonheur? M. Garneau continue:—

Vains souhaits! La guerre de 1744 commença les infortunes de ce peuple; celle de Sept Ans consomma sa ruine totale. Depuis quelques temps les agents de l'Angleterre agissaient avec la plus grande rigueur; les tribunaux, par des violations flagrantes de la loi, par des dénis systématiques de justice, étaient devenus pour les pauvres habitants un objet à la fois de terreur et de haine. Le moindre employé voulait que sa volonté fût la loi. «Si vous ne fournissez pas de bois à mes troupes», disait un capitaine Murray, «je démolirait vos maisons pour en faire du feu.» «Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité, ajoutait le gouverneur Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages.» Rien ne pouvait engager ces hommes honorables à faire un acte qui répugnait à leur conscience, et que, dans l'opinion de bien des gens, l'Angleterre n'avait pas même le droit d'exiger. «Les Acadiens», observe M. Haliburton, «n'étaient pas des sujets britanniques, puisqu'ils n'avaient point prêté le serment de fidélité, et ils ne pouvaient être conséquemment regardés comme des rebelles; ils ne devaient pas être non plus considérés comme prisonniers de guerre, ni envoyés en France, puisque depuis près d'un demi-siècle on leur laissait leurs possessions à la simple condition de demeurer neutre.» Mais beaucoup d'intrigants et d'aventuriers voyaient ces belles fermes acadiennes avec un œil de convoitise; quels beaux héritages! et par conséquent quel appât! Il ne fut pas difficile de trouver des raisons politiques pour justifier l'expulsion des Acadiens. La très grande majorité n'avait fait aucun acte pour porter atteinte à la neutralité; mais dans la grande catastrophe qui se préparait l'innocent devait être enveloppé avec le coupable. Pas un habitant n'avait mérité grâce. Leur sort fut décidé dans le conseil du gouverneur Lawrence, auquel assistèrent les amiraux Boscawen et Mostyn, dont les flottes croisaient sur les côtes. Il faut résolu de disperser dans les colonies anglaises ce qui restait de ce peuple infortuné; et afin que personne ne pût échapper, le secret le plus profond fut ordonné jusqu'au moment fixé pour l'exécution de la sentence, laquelle aurait lieu le même jour et à la même heure sur tous les points de l'Acadie à la fois. On décida aussi, pour rendre l'exécution plus complète, de réunir les habitants dans les principales localités. Des proclamations, dressées avec une habileté perfide, les invitèrent à s'assembler dans certains endroits qui leur étaient désignés, sous les peines les plus rigoureuses. 418 chefs de famille, se fiant sur la foi britannique, se réunirent le 5 septembre dans l'église du Grand-Pré. Le colonel Winslow s'y rendit avec un grand appareil. Après leur avoir montré la commission qu'il tenait du gouverneur, il leur dit qu'ils avaient été assemblés pour entendre la décision finale du roi à leur égard; et que, quoique ce fût pour lui un devoir pénible à remplir, il devait, en obéissance à ses ordres, leur déclarer «que leurs terres et leurs bestiaux de toutes sortes étaient confisqués au profit de la couronne avec tous leurs autres effets, excepté leur argent et leur linge, et qu'ils allaient être eux-mêmes déportés hors la province.» Aucun motif ne leur fut donné de cette décision. Un corps de troupes, qui s'était tenu caché jusque-là, sortit de sa retraite et cerna l'église: les habitants surpris et sans armes ne firent aucune résistance. Les soldats rassemblèrent les femmes et les enfants; 1 023 hommes, femmes et enfants se trouvèrent réunis au Grand-Pré seulement. Leurs bestiaux consistaient en 1 269 bœufs, 1 557 vaches, 5 007 veaux, 493 chevaux, 8 690 moutons, 4 197 cochons. Quelques Acadiens s'étant échappés dans les bois, on dévasta le pays pour les empêcher d'y trouver des subsistances. Dans les Mines l'on brûla 276 granges, 155 autres petits bâtiments, onze moulins et une église. Ceux qui avaient rendu les plus grands services au gouvernement comme le vieux notaire Le Blanc, qui mourut à Philadelphie de chagrin et de misère en cherchant ses fils dispersés dans les différentes colonies, ne furent pas mieux traités que ceux qui avaient favorisés les Français. À leur instantes prières, il fut permis aux hommes, avant de s'embarquer, de visiter, dix par dix, leurs familles, et de contempler pour la dernière fois ces champs fertiles où ils avaient joui de tant de bonheur, et qu'ils ne devaient plus revoir. Le 10 fut fixé pour l'embarquement. Une résignation calme avait succédé à leur premier désespoir. Mais lorsqu'il fallut s'embarquer, quitter pour jamais le sol natal, s'éloigner de ses parents et de ses amis sans espérance de jamais se revoir, pour aller vivre dispersés au milieu d'une population étrangère de langue, de coutumes, de mœurs et de religion, le courage abandonna ces malheureux, qui se livrèrent à la plus profonde douleur. En violation de la promesse qui leur avait été faite, et, par un raffinement de barbarie sans exemple, les mêmes familles furent séparées et dispersées sur différents vaisseaux. Pour les embarquer on rangea les prisonniers sur six de front, les jeunes en tête. Ceux-ci ayant refusé de marcher, réclamant l'exécution de la promesse d'être embarqués avec leurs parents, on leur répondit en faisant avancer contre eux les soldats la baïonnette croisée. Le chemin de la chapelle du Grand-Pré à la rivière Gaspareaux avait un mille de longueur; il était bordé des deux côtés de femmes et d'enfants, qui, à genoux et fondant en larmes, les encourageaient en leur adressant leurs bénédictions. Cette lugubre procession défilait lentement en priant et en chantant des hymnes. Les chefs de famille marchaient après les jeunes gens. Enfin la procession atteignit le rivage. Les hommes furent mis sur des vaisseaux, les femmes et les enfants sur d'autres, pêle-mêle, sans qu'on prit le moindre soin pour leur commodité. Des gouvernements ont ordonné des actes de cruauté dans un mouvement spontané de colère; mais il n'y a pas d'exemple dans les temps modernes de châtiment infligé sur tout un peuple avec autant de calcul, de barbarie et de froideur, que celui dont il est question en ce moment.

Tous les autres établissements des Acadiens présentent le même jour et à la même heure le même spectacle de désolation.

Les vaisseaux firent voile pour les différentes provinces où devaient être jetés ces proscrits. On les dispersa sur le rivage depuis Boston jusqu'à la Caroline. Pendant plusieurs jours après leur départ, l'on vit les bestiaux se rassembler à l'entour des ruines fumantes des habitations de leurs maîtres, et le chien fidèle passer les nuits à pleurer, par ses longs hurlements, la main qui lui donnait sa subsistance et le toit qui lui prêtait son abri. Heureux encore dans leur douleur, ils ignoraient jusqu'à quel excès l'avarice et l'ambition peuvent porter les hommes, et quels crimes elle peuvent leur faire commettre.[2]

Le gouvernement anglais n'était pas animé par des sentiments plus humains, vis-à-vis des Canadiens, lors de la capitation du Canada, qu'il ne l'était envers les Acadiens, lors de la prise de l'Acadie. Si la chose eût été possible, rien ne nous prouve que l'on n'aurait pas agi avec la même barbarie à l'égard de nos pères et que l'on n'aurait pas adopté le moyen de l'exportation sur une plus grande échelle, pour se débarrasser d'eux et de leur postérité. Mais il se présentait une grande difficulté; les Canadiens étaient au nombre de 60 000 et occupaient un vaste territoire. Le transport de tout ce monde n'eut pas été chose facile à accomplir. On aurait pourtant bien voulu se débarrasser de cette population française qui était «un obstacle à la prospérité des colonies anglaises» suivant le style anglais d'alors. On songea donc à adopter d'autres moyens.

L'or anglais, le pouvoir et le patronage appuyés sur la force ont fait pourrir la société politique de l'Irlande. La gangrène de la corruption politique s'est infiltrée dans tous les rangs de sa population, au grand détriment de ses intérêts nationaux et politiques. L'Irlande vendue et livrée à l'Angleterre par sa propre représentation; l'Irlande unie à l'Angleterre et soumise à une législation étrangère; l'Irlande sans représentation, pour ainsi dire, dans le parlement anglais; l'Irlande tyrannisée par des lois injustes et arbitraires se débat dans les angoisses de la mort depuis plus d'un demi-siècle. L'Irlande s'anglifiant par l'effet de ses institutions contre-nature, s'appauvrissant de jour en jour par les énormes impôts dont elle est surchargée, dépérit, se dépeuple d'une manière extraordinaire; on la dirait morte ou mourante sous les coups de ses assassins politiques.

Cependant, il y a encore de grandes étendues de terre non cultivée, mais il n'y pas plus d'espace; il y a encore de l'air mais il n'y a pas de liberté; il y a encore du travail, mais le fardeau est lourd et sa population traverse les mers pour respirer, — se rend aux États-Unis, pour acquérir de la prospérité et jouir de la bienheureuse liberté américaine.

On a voulu détruire les Acadiens, on les a chassés, transportés, dispersés au sein d'une population étrangère, loin du sol natal, en un seul jour, après avoir confisqué leurs troupeaux et leurs propriétés. L'Acadie n'existe plus...

On a voulu assassiner l'Irlande politique; le coup a été mortel, elle s'est affaiblie, elle s'est énervée, elle se détruit elle-même. L'Irlande est dégénérée, elle ne présente plus que l'aspect d'un cadavre politique.

On a voulu perdre les Canadiens; l’œuvre est commencée, elle se continue, mais s'accomplira-t-elle? L'or anglais, le pouvoir, le patronage et la corruption jouent un grand rôle. Prenons garde d'être les instruments de l'Angleterre dans l’œuvre de notre propre destruction comme cela est malheureusement trop souvent arrivé.

Je n'entreprendrai pas de récapituler tous les faits de notre histoire politique depuis 1760 à 1837 pour faire ressortir les moyens détournés que l'on a adoptés pour opérer notre extinction comme peuple. Tantôt on voyait un conseil gouvernant le pays d'une manière arbitraire; tantôt on entendait la proposition d'un parlement d'où les catholiques seraient exclus; plus tard l'abolition de la langue française dans les affaires publiques et une foule d'autres propositions toutes aussi iniques dans leurs tendances, aussi mauvaises pour nous dans leurs résultats.

Arrivons de suite au grand rêve de l'Angleterre: à l'anglification des Canadiens, à leur perte par une union forcée et désavantageuse avec une population étrangère à sa langue, à ses mœurs, à ses habitudes et qui nous aurait dans sa dépendance.

Lord Durham, envoyé extraordinaire du gouvernement anglais, pour s'enquérir de la véritable cause des troubles de 1837 et 38 a fait un rapport[3] dans lequel il déclara que s'il avait été canadien, il se serait révolté contre le gouvernement de la colonie cinquante ans avant 1837. Il recommanda à l'Angleterre de changer sa politique envers nous; d'unir les deux Canadas; d'inventer un système de gouvernement dont les apparences seraient populaires et par lequel on donnerait des places aux principaux chefs canadiens; de faire construire un chemin de fer à travers toutes les colonies anglaises du Lac supérieur à Halifax et d'unir ensuite toutes les provinces britanniques sous un même gouvernement. Par ce moyen, disait-il, vous ferez taire les chefs canadiens et vous noierez la population française au milieu de la population anglaise; elle disparaîtra et tout ira bien.

Le rapport de lord Durham menace de s'accomplir à la lettre.

L'Union des deux Canadas imposée à notre population malgré sa volonté fortement exprimée et bien connue de l'Angleterre a été faite dans le but de nous perdre et si l'on en juge d'après les fruits qu'elle a déjà portés, nous touchons certainement à l'abîme qui devra nous engloutir.

Examinons un instant l'Acte d'Union[4] et voyons si nous devons aujourd'hui plus qu'il y a dix ans en approuver le contenu, en subir les conséquences, sans protester ou sans en demander le rappel ou des modifications telles qu'elles puissent nous amener à un meilleur état de choses.

Le Bas-Canada était sous l'effet de la loi martiale; sa constitution avait été suspendue; bon nombre de ses représentants étaient expatriés; ses revenus étaient votés par l'Angleterre sans son consentement; un Conseil spécial composé presque exclusivement de ce que notre population avait d'ennemis les plus acharnés avait été créé par le gouvernement anglais pour nous imposer ses volontés. Le juge en chef actuel, sir James Stuart, qui présidait ce conseil fut chargé de préparer l'Acte d'Union en 1839. Son projet accordait une représentation basée en grande partie sur le chiffre de la population, mais le juge Robinson, du Haut-Canada, obtint un congé de dix-huit mois qu'il employa à intriguer en Angleterre pour faire introduire dans l'Acte d'Union le système des bourgs pourris et le rendre pire qu'il ne l'aurait été sans cela. Le Conseil spécial accepta la proposition de l'Union et pour compléter son infamie, il le fit au nom du peuple du Bas-Canada.

Dans le Haut-Canada, la proposition fut acceptée par un parlement élu par la fraude et la force brutale, que lord Durham dénonça comme vil et sans dignité et dont il prolongea injustement l'existence afin de faire approuver la proposition.

L'Angleterre ayant obtenu l'assentiment du fameux Conseil spécial dans le Bas-Canada et de son servile Parlement du Haut-Canada, le parlement anglais passa l'Acte d'Union qui est la base et l'essence de notre système gouvernemental. Les quatre-vingt mille signatures des habitants des districts des Trois-Rivières, envoyées en Angleterre pour protester énergiquement contre la proposition de l'Union n'eurent aucun poids dans la balance.

L'opinion du Conseil spécial et la détermination de l'Angleterre l'emportèrent et la province du Bas-Canada violée, mariée malgré son consentement fut livrée au Haut-Canada.

Les élections de 1841, les premières élections générales faites sous l'Acte d'Union, ont laissé dans la mémoire de chacun de ceux qui en ont été témoins des souvenirs qui ne s'effaceront jamais. La corruption, l'intimidation, la violence, tout fut mis en jeu pour assurer au gouvernement une majorité disposée à ratifier l'Union inique des deux provinces, le mariage forcé du Haut et du Bas-Canada. On voulait enfin avoir le consentement du père de la mariée et pour cela, on essaya de le corrompre, de l'enivrer; on lui donna même de forts coups de bâtons pour lui faire signer le contrat, mais le peuple du Bas-Canada refusait toujours obstinément parce qu'il avait la conscience de ses devoirs envers lui-même et sa postérité.

La démoralisation produite par les élections à la Syndenham de 1841 a laissé de profondes couches dans la société politique du Canada et dont elle ne se relèvera probablement pas de sitôt.

Comment se fait-il donc, me direz-vous, qu'après des élections faites sur la question de l'Union, pas une seule voix ne se soit fait entendre dans le premier parlement uni pour en demander le rappel? Ah! il est pénible d'avoir à l'avouer, c'est que la corruption du gouvernement avait déjà gagné bien des cœurs ci-devant canadiens.

L'Angleterre avait inventé le beau et dérisoire gouvernement responsable au bureau colonial. Lord Durham lui avait recommandé de faire partager le pouvoir par les Canadiens et qu'elle les amuserait, les affaiblirait, les détruirait par ce système de bascule qui n'a produit aucun bien, toujours et toujours du mal au Bas-Canada. L'on se rappelle que le district de Montréal n'a pas envoyé une seule requête à l'Angleterre contre la passation de l'Acte d'Union. Cependant le peuple de ce district était aussi opposé à l'Union que partout ailleurs. Mais le mouvement d'opposition fut étouffé par les gros bonnets de Montréal, M. Lafontaine en tête, qui prévoyait déjà que deux années plus tard il gouvernerait le pays et jouirait d'un patronage sans limite et capable de détruire les trois quarts des plus belles consciences politiques de notre pays. Et voilà pourquoi notre parlement à l'exemple du Parlement irlandais a accepté l'Union tandis que le peuple qu'il représentait la maudissait et la maudit encore.

Quels avantages avez-vous retirés de votre union avec le Haut-Canada? — Aucuns. Toujours des avantages pour le Haut-Canada. Rien pour le Bas. Nous n'avions pas de dette publique, nous en avons une qui est énorme pour les ressources du pays. Nous ne payions que peu d'impôts, nous en avons maintenant qui sont exorbitants.

Le rapport de lord Durham s'accomplit à la lettre, on nous a unis au Haut-Canada sans nous consulter et malgré nous. On nous a imposé l'entreprise du chemin de fer d'Halifax sans consulter le peuple du pays et prenez y garde! demain on nous imposera l'Union de toutes les provinces britanniques de l'Amérique du Nord sans que vous sachiez comment ni pourquoi si vous envoyez encore en Chambre un représentant prêt à approuver le gouvernement en tout et partout.

Oui, le mal qui qui nous a été fait est grand, irréparable peut-être. La condition faite au pays devient de plus en plus mauvaise. Ne sentez-vous pas le mal dans votre pays appauvri, dans votre comté, dans vos paroisses, dans vos propriétés, dans vos familles, dans votre sang et même jusque dans la moelle des os de vos enfants?

Habitants de Champlain, écoutez la voix d'un des enfants de votre comté: voyez les centaines, les milliers de jeunes canadiens intelligents, actifs, forts et robustes qui émigrent aux États-Unis tous les ans. C'est la jeunesse, la sève, la vie de votre vie comme peuple qui s'éloigne de vous pour aller vivre avec plus de liberté, de bonheur et de prospérité que notre pays peut leur en offrir actuellement. Sortez de vos maisons. Empressez-vous de voter pour un représentant qui travaillera pour vous obtenir le rappel de l'Union; le rappel de la loi qui crée une nouvelle dette pour le chemin de fer d'Halifax, et qui sera prêt à combattre de toutes ses forces contre la proposition de l'Union des provinces britanniques. Songez que vous vous le devez à vous-mêmes et à vos descendants; si vous restiez inactifs, l’œuvre de la destruction s'accomplirait. Encore une fois, voyez enfants forcés de s'expatrier pour aller à l'étranger chercher de quoi subvenir à leur existence. Il y a ici encore plus de place qu'en Irlande, mais l'espace n'est pas libre, il y a du travail, mais le fardeau est lourd et si nous continuons l'œuvre effectivement commencée depuis dix ans, bientôt, l'on dira de nous: les Canadiens se sont endormis sur le bord du précipice, l'esclavage colonial a épuisé leurs forces; leur population ne présente plus que l'aspect d'un cadavre politique, et quelques années plus tard: les Canadiens n'existent plus.

Votez pour le rappel de l'Union.

Gouvernement responsable.

Notre gouvernement responsable qui ne l'est même pas en théorie et encore moins dans la pratique a pour base l'Acte d'Union. Je l'ai dit plus haut, je désire le rappel de l'Union, et s'il est impossible de l'obtenir je veux que l'on demande de nombreux amendements à notre constitution, que l'on obtienne en réalité la responsabilité du gouvernement envers le peuple.

Parmi ces modifications que je désire voir s'accomplir immédiatement dans notre constitution, il y en a de très importantes. Il faut assurer l'indépendance de la Chambre. Il faut ôter autant que possible au gouvernement les moyens de la corrompre en demandant la «Défense par une loi spéciale à tout représentant du peuple d'accepter aucune charge lucrative de la couronne pendant l'exercice de son mandat et un an après son expiration, à moins que cette nomination ne soit ratifiée par l'élection.»

Vous sentez tous que le gouvernement ayant le pouvoir de donner des places, et les représentants étant libres de les accepter, durant l'exercice de leurs mandats, il est arrivé souvent que des représentants ont toujours voté avec le gouvernement et qu'après avoir rempli un rôle servile, le gouvernement les a payés pour leurs votes. Rien moins qu'une loi ou une clause de notre constitution dans le genre de la proposition ci-dessus, ne pourra remédier à ce mal qui menace d'augmenter de jour en jour.

La constitution est principalement vicieuse parce qu'elle ne nous accorde pas la faculté d'élire ceux qui doivent nous servir et nous gouverner. Pour ne pas prostituer le mot de responsabilité il nous faudrait des «Institutions électives dans toute leur plénitude. — Gouverneur électif. — Conseil législatif électif. — Magistrature élective. — Tous les chefs de bureaux publics électifs.»

Les démocrates ont toujours voulu le système électif. Sans cela il n'y a pas de responsabilité réelle. Mais on dit, les employés publics sont responsables au gouverneur, le gouverneur aux ministres, les ministres à la Chambre, la Chambre au peuple, donc vous avez le système électif et le véritable gouvernement responsable. Leurre et déception, mensonge et prostitution de la volonté populaire!

Si vous aviez un employé, un commis qui travaillerait pour vous loin de votre maison; et que ce commis dirigerait de grands travaux pour vous et qu'il emploierait un chef d'atelier, que ce chef aurait un sous-chef dirigeant dix ouvriers; que ces ouvriers ne vous verraient jamais ou que très rarement; qu'ils ne seraient responsables qu'au sous-chef; que ce dernier le serait au chef; que le chef le serait au commis et que vous mettriez toute votre confiance dans votre commis qui seul vous serait responsable des travaux qu'il ferait exécuter, pensez-vous que les ouvriers pourraient se donner comme vous étant bien directement responsables? À qui vous en prendriez-vous pour les fautes d'exécution de vos travaux? N'est-ce pas que vous poseriez la main sur votre commis, le seul que vous pourriez atteindre?

Il en est de même de votre machine gouvernementale; plus vous éloignez de vous la responsabilité directe, moins vous avez de contrôle sur vos affaires. Vous pouvez par l'élection atteindre vos commis, vos serviteurs, vos membres de la Chambre, mais vous ne pouvez pas aller plus loin. Ceux que vous payez pour vous servir sont vos maîtres; on dirait leur personne inviolable, car quelque justes que soient vos plaintes contre des officiers publics, quelle que soit la dissatisfaction qu'ils aient donner au public, le gouvernement a en maintes occasions intérêt à les maintenir en place en dépit de la volonté populaire. La réponse banale du gouvernement aux plaintes bien souvent fondées, se résume en ces mots: le gouverneur est satisfait de monsieur un tel.

Le Conseil législatif, qui a tant fait de mal au pays autrefois, qui en fait et peut en faire encore plus d'un jour à l'autre, parce qu'il a la tête plus haute que jamais, se composant comme toujours, d'hommes choisis à vie par le gouverneur, d'ordinaire perdus dans l'opinion publique et dont les sept-huitième des membres ne pourraient pas se faire lire par le peuple; le Conseil législatif, dis-je, a encore la faculté de rejeter les lois passées en Chambre, comme il rejeta à plusieurs reprises différentes lois passées dans l'ancienne Chambre, pour faire instruire la jeunesse du pays. Ce Conseil, qui mérita par sa conduite le surnom de vieillards malfaisants, sert de refuge aux rebuts de l'opinion publique; à des hommes serviles et nuls, par l'esprit et par le cœur; à des hommes qui ne représentent rien dans la société, si non des privilèges qui vous ont fait toujours du mal. Ils sont, pour la plupart, la négation de tout mouvement progressiste dans le Canada.

Sous notre prétendu gouvernement responsable, ce Conseil a pris de la force; son nombre s'est augmenté et toutes les administrations, tories comme libérales, s'en sont servis, tour à tour, pour se maintenir au pouvoir, disposer du patronage, démoraliser la société politique et jouir des bénéfices. Sous la pauvre et défunte administration Lafontaine-Baldwin, le Bas-Canada avait quatre ministres dont trois étaient seigneurs et trois dans le Conseil législatif, MM. Bourret, Taché et Leslie; un seul était responsable au peuple!

Dans un temps où tout le peuple demandait l'abolition de la tenure seigneuriale, la même administration, plaçait dans ce Conseil, comme pour faire injure à l'opinion publique, trois seigneurs d'un seul coup, entre autres l'honorable Saveuse de Beaujeu, qui n'aurait jamais reçu la centième partie des voix qui se trouvent dans le comté de Vaudreuil, où il réside et possède deux grandes seigneuries, s'il avait été obligé de se faire élire, tant il y est impopulaire.

C'est avec des faits comme ceux-là devant vous, que vous voyez encore des hommes intéressés qui vous disent que nous n'avons rien à envier, que nos institutions politiques sont les plus libres du monde!

Demandons, messieurs, demandons les institutions électives. Travaillons à obtenir un Conseil législatif électif ou l'abolition complète du présent Conseil qui est une nuisance publique tel qu'il est constitué. La proposition d'un gouverneur électif scandalise les loyaux Canadiens français que l'on désigne comme ministériels. Leur grande objection c'est que l'Angleterre ne l'accordera pas, mais n'a-t-elle pas accordée au Nouveau-Brunswick, la permission de modifier son Conseil l'année dernière? Et c'est en face de ce fait que l'on nous dit de ne pas le demander. Quant au gouverneur, l'Angleterre n'avait-elle pas accordé à quelques unes des colonies américaines le droit d'élire leurs gouverneurs avant leur révolution? Demandez et vous obtiendrez. Frappez et l'on vous ouvrira. N'est-ce pas?

La constitution est encore défectueuse parce qu'elle accorde à vingt membres le droit de faire des lois pour le pays, ce qui l'expose à être gouverné par la minorité.

La constitution est vicieuse parce qu'elle donne trop de patronage au gouvernement dans la nomination de tous les officiers publics depuis l'enseigne de milice jusqu'au juge en chef, lequel patronage, outre qu'il est un moyen de corruption, fait perdre un temps précieux aux administrateurs et les engage à descendre dans des intrigues indignes, pour vendre avec le plus d'avantage possible, pour leur popularité, l'immense patronage dont ils disposent.

La constitution est défectueuse parce qu'elle rend nulle la responsabilité des ministres envers le peuple en les exemptant de l'élection et les appelant au Conseil législatif lorsqu'ils ont été repoussés par le peuple.

La constitution est défectueuse parce que la réserve de nos lois à la sanction de la métropole, qu'elle lui accorde est un grand obstacle au progrès du pays et que la liberté absolue de législater, malheureusement incompatible avec le régime colonial, ne devrait être entravée que quand il s'agit de relations avec les nations étrangères.

La constitution est défectueuse parce qu'elle ne limite pas le droit qu'a la législature d'endetter le pays sans son consentement et surtout de lier les générations futures; ce que notre législature a fait pour des sommes énormes et spécialement pour le chemin de fer d'Halifax. Voilà autant de changements qu'il faudrait obtenir au plus vite. Votez pour les institutions électives seul moyen d'avoir un vrai gouvernement responsable.

Réforme électorale basée sur la population.

L'Acte d'Union nous a imposé une répartition de représentation que j'ai toujours répudiée. On a donné au Haut-Canada autant de représentants qu'au Bas-Canada quoique sa population fut d'un tiers moindre. On déclarait par là, pratiquement, que deux Haut-Canadiens valaient trois Bas-Canadiens. Les divisions territoriales étaient aussi iniques. On voulait noyer les Canadiens en Chambre et le résultat invariable des élections depuis dix ans est venu donner gain de cause à cette œuvre diabolique. La Chambre se compose de 84 membres. Les origines étrangères à la nôtre ont tout l'avantage par ce système de représentation. Elles envoient en Chambre en moyenne 56 représentants tandis que les Canadiens qui sont aussi nombreux que toutes les autres n'en envoient que 28, ou un tiers. Voilà, messieurs, comme nous sommes représentés en Chambre!

Votre comté qui contient quinze mille âmes canadiennes-françaises n'envoie qu'un représentant en Chambre, tandis que le bourg pourri de Sherbrooke avec 92 électeurs qualifiés d'origine étrangère en envoie un. La ville des Trois-Rivières avec ses 4 000 âmes, qui a souvent élu un homme d'origine étrangère, envoie un représentant en Parlement; tandis que le comté de St-Maurice avec 40 000 âmes n'en envoie aussi qu'un seul. Pour ma part, je veux que les habitants des campagnes soient représentés comme ceux des villes dans le Parlement et je n'accepterai d'autre réforme électorale que celle qui sera basée sur la population. C'est la seule réforme qui puisse satisfaire le pays, la seule réforme équitable et l'unique réforme électorale qui puisse satisfaire un démocrate. Votez pour la réforme électorale basée sur la population.

Le suffrage universel.

Je désire cette réforme parce qu'elle est raisonnable, qu'elle rétablira l'ordre et la morale publique dans nos élections contestées, surtout dans les villes où bien souvent la violence et la corruption l'emportent sur la volonté du plus grand nombre. Toute qualification territoriale devrait être abolie pour les électeurs parce que tous les citoyens pauvres ou riches ont le même intérêt à être bien gouvernés et que tous les habitants de ce pays paient des impôts indirects pour le soutien du gouvernement. Accordez à chaque citoyen, né ou naturalisé dans le pays, le droit de vote et faites faire les élections au scrutin secret, vous verrez de suite disparaître les mauvaises passions et le désordre que créent ceux que l'on prive du droit de voter et qui le prennent bien souvent par la force brutale.

Pour faire sentir l'odieux et le ridicule de toutes ces qualifications territoriales, Franklin disait un jour qu'autrefois un électeur avait le droit de voter quand il était propriétaire d'une cheval ou d'un âne. Une année, un homme propriétaire d'un âne se présente pour voter, son vote est admis. L'année suivante il se présente à nouveau, mais son âne étant mort, on lui dit qu'il ne pouvait plus voter; il n'était plus qualifié. Franklin se demande avec raison: est-ce l'âne ou l'homme qui avait voté la première année? L'âne était plus que l'homme alors, comme aujourd'hui l'habit est encore plus que le moine bien souvent, aux yeux de lois exceptionnelles et ridicules. Votez pour la justice, l'égalité, l'humanité: le suffrage universel.

Éligibilité dépendant de la confiance publique.

L'éducation, l'intelligence, l'activité, l'intégrité, et le patriotisme devraient être les seules qualifications exigibles de la part de candidats à quelque charge publique que ce soit et le peuple devrait en être le juge. Votez pour l'éligibilité dépendant de la confiance publique.

Convocations et durées des sessions du Parlement fixées par la loi.

Les sessions devraient être fixées par la loi. Le peuple saurait quand il lui faudrait faire parvenir ses demandes, la législation serait plus régulière, moins précipitée et meilleure. La durée devrait aussi en être limitée car alors on n'aurait pas d'intérêt à traîner les affaires en langueur pour recevoir une meilleure part d'indemnité. Votez pour les convocations et durées des sessions du Parlement fixées par la loi.

Décentralisation du pouvoir.

Cette réforme salutaire pourrait s'effectuer avantageusement pour le pays, en accordant aux municipalités ou au peuple directement l'élection de tous les officiers locaux, tels que: officiers de milice, magistrats, régistrateurs, officiers rapporteurs, recenseurs, etc., etc., et en donnant plus de pouvoir aux conseils municipaux. Votez pour la décentralisation du pouvoir.

Municipalités de paroisse.

Le système municipal est l'une des plus belles institutions des peuples libres. C'est une école d'enseignement politique où le peuple peut puiser des connaissances et apprendre à se gouverner lui-même. Le conseil est en petit pour le comté ce que la Chambre d'assemblée est en grand pour le pays. L'un gouverne les affaires de la localité, l'autre administre la politique du pays. Il importe donc que le système municipal soit aussi bien organisé que possible et l'expérience a démontré que les municipalités de comtés, avec des officiers tous électifs seraient ce qu'il y aurait de plus avantageux pour le Canada. Le peuple des États-Unis doit en grande partie son éducation politique à son système municipal. Votez pour les municipalités de paroisses.

Éducation aussi répandue que possible.

L'éducation, c'est la vie d'un peuple. Un peuple ignorant est un peuple déchu, sa mort politique et sociale ne peut être éloignée. Pour nous surtout, il importe que nous nous instruisions et que nous fassions instruire nos enfants. Le moyen le plus efficace de maintenir un bon système d'école, de répandre l'éducation d'une manière générale, c'est d'adopter, d'accepter, le faire fonctionner avec toute la facilité possible le mode actuel de procurer de l'éducation aux enfants du peuple. La loi peut avoir des défauts, modifions-là, mais n'en changeons pas la base.

Un bon moyen de répandre l'éducation pratique, serait d'engager le gouvernement à sacrifier une légère somme par année pour faire progresser efficacement l'agriculture, toujours négligée dans ce pays par toutes les administrations.

Le progrès agricole ne s'accomplira efficacement que par l'établissement de fermes modèles. C'est par l'exemple et la pratique qu'il faut enseigner au peuple le moyen d'obtenir de bons résultats. Votez pour l'éducation aussi répandue que possible et l'établissement de fermes modèles.

Colonisation des terres incultes mises à la portée des classes pauvres.

Un quart de notre population a laissé le pays pour se fixer aux États-Unis. Il y a plus de 200 000 Canadiens français de l'autre côté des lignes qui sont allés respirer un air plus libre, acquérir de la propriété, s'établir sur les terres de l'ouest parce que l'établissement de nos terres incultes est trop difficile. Ils jouissent d'une aisance peu commune en Canada pour des hommes de leur condition, partis sans autres moyens que leur intelligence, leur activité et leur probité. Tandis qu'il part un grand nombre de nos jeunes compatriotes parce qu'ils ne peuvent s'établir avantageusement ici, le gouvernement de notre pays fait passer une loi pour importer, du premier coup, 500 pensionnaires militaires qui recevront après quatre années de service, comme hommes de police, chacun 50 acres des terres du pays pour rien. Nous n'avons pas de terres, ou plutôt il y a de grands obstacles à surmonter pour former de nouveaux établissements. Au lieu d'aplanir ces difficultés en appliquant une certaine partie de ces terres à l'ouverture de routes publiques et avantageuses, on en gaspille une partie pour en faire présent à des pensionnaires militaires de l'Angleterre. Bon nombre de Canadiens qui ont versé leur sang pour elle en 1812 et pour l'insigne faveur de demeurer colons et esclaves d'un pouvoir étranger, n'ont pu obtenir la récompense non seulement due, mais promise pour leurs services. Rien ne doit être négligé pour faciliter l'établissement des townships aussi bien que des seigneuries qui ne le sont pas encore entièrement. Votez pour la colonisation des terres incultes mises à la portée des classes pauvres.

Libre navigation du St-Laurent.

Tout semble contrarié dans notre pays. La nature elle-même est violée dans son cours ordinaire. On la force à prendre une voie détournée; on la violente pour rendre notre condition moins désirable. Si le St-Laurent, dont les eaux sont libres et qu'aucun pouvoir ne saurait arrêter dans sa course, sans causer une catastrophe, n'avait pas été détruit pour nous comme fleuve navigable, par toutes les restrictions arbitraires imposées aux vaisseaux étrangers, jamais les Américains n'auraient songé à creuser à côté de ce fleuve immense, une rivière artificielle, un canal gigantesque par sa longueur et qui rapporte à l'État de New York des revenus assez considérables pour le mettre en état de payer sa dette publique dans un court espace de temps. Si la navigation du fleuve St-Laurent eut été libre, jamais le Canal Érié n'aurait été confectionné, notre fleuve aurait été la voie directe, naturelle de tout le grand commerce de l'ouest, nos canaux au lieu de nous être à charge, rapporteraient de grands profits et les nombreux petits vaisseaux des navigateurs de votre comté se seraient multipliés et auraient été occupés continuellement pendant la saison navigable. Votez pour la libre navigation du St-Laurent.

Libre circulation des journaux.

La réforme postale que nous avons obtenue nous met en droit d'espérer davantage maintenant que l'administration des postes est sous notre contrôle. Il faut demander la libre circulation des journaux comme moyen de répandre l'éducation et les connaissances utiles. La libre circulation des gazettes diminuera bien peu les revenus des postes et en augmentera la circulation. Plus il se lira de journaux dans les campagnes, plus on sentira le besoin de correspondre, d'écrire des lettres. Une lettre paie six sous tandis qu'un journal n'en paie qu'un seul et je suis convaincu que l'augmentation des lettres en conséquence de la plus grande circulation des journaux, rembourserait bientôt le département des postes de la perte des frais de port sur les journaux. Aux États-Unis, un journal circule librement dans tous les environs du lieu de sa publication, à une distance de dix lieues. Le peuple y est instruit, connaît ses droits et sait les revendiquer. Votez pour la libre circulation des journaux.

Réforme de la judicature. — Décentralisation judiciaire. — Codification des lois.

La judicature a besoin d'être réformée dans ce pays, car chacun de vous le sait, quand il s'élève une difficulté entre deux individus, elle est bien souvent le signal de la ruine de l'un d'eux et quelquefois des deux familles dont le procès est en litige devant les tribunaux. Pour rendre la justice facile à obtenir, il faudrait décentraliser les pouvoirs judiciaires de nos tribunaux. Dans le Bas-Canada, il vous faut aller à la ville, parcourir une grande distance pour arriver à ce que l'on appelle la justice, et les frais en sont ruineux. Nos lois sont un dédale que personne ne peut comprendre, pas même les avocats et encore moins ceux qui les font, parce que l'on a adopté cette manie de faire des bills, des lois exceptionnelles, des lois pour tous les individus qui en veulent et finalement pour personne, au détriment du plus grand nombre.

Un représentant écrivait dernièrement à l'un des premiers avocats de Montréal pour lui demander une opinion sur une de nos lois. L'avocat après avoir étudié pendant plusieurs jours le sens de la loi, ne pouvant en arriver à une opinion arrêtée, finit par écrire à son client pour lui dire ce qu'il en pensait. «Monsieur», lui dit-il, «vous êtes représentant et vous étiez en Chambre lors de la passation de cette loi. Si vous voulez me dire ce que vous avez voulu dire par telle et telle clauses, je vous dirai ce que veut dire la loi et vous aurez mon opinion.»

Voilà messieurs où nous en en sommes rendus. Voulez-vous que la justice coûte moins cher et que vos lois soient moins obscures, plus à la portée du peuple? Votez pour la réforme de la judicature, la décentralisation judiciaire et la codification des lois.

Indemnité aux jurés.

Vous avez été appelés à servir comme jurés bien des fois. Bon nombre d'entre vous, se trouvent à dix et douze lieues du lieu où siège la cour. Il vous est arrivé d'être retenus dans la ville des Trois-Rivières pendant plusieurs jours et de faire un long voyage pour vous y rendre et en revenir afin d'accomplir votre devoir de jurés. Ne vous est-il jamais arrivé de vous demander à vous même pourquoi vous ne receviez pas d'indemnité pour vous rembourser des dépenses que vous étiez obligés d'encourir en vous acquittant de cette charge publique?

Le juge qui vous fait un discours est payé pour le faire. L'avocat qui accuse et celui qui défend sont tous deux payés pour le faire. Le greffier qui appelle les causes est payé pour le faire. Le shérif qui vous somme au nom de la reine de vous rendre à la cour, est payé pour le faire. Le crieur qui appelle les témoins, est payé pour le faire. Le baillif qui distribue les sommations est payé pour le faire. Le copiste qui écrit en votre présence est payé pour le faire. Celui qui balaye la cour, épouste les dossiers, ferme les portes est payé pour le faire. En un mot tous ceux que vous voyez dans les tribunaux sont payés. Il n'y a que le malheureux juré qui, quelquefois vient de bien loin, laisse les travaux de ses champs, perd un temps précieux s'en retourne sans recevoir un seul sou pour ses services, sans même être remboursé des dépenses les plus urgentes qu'il est obligé d'encourir pour ne pas subir une peine sévère.

Les membres de la Chambre, qui n'ont pas encore trouvé moyen de faire indemniser les jurés, n'ont jamais manqué de se voter au moins quatre piastres par jour et trois chelins de la lieue pour s'indemniser, disent-ils, des déboursés qu'ils sont obligés d'encourir en allant au Parlement vous représenter.

Si vos représentants ne s'étaient voté que deux piastres d'indemnité par jour, au lieu de quatre, ils auraient épargné une somme d'au moins 16 800 $ pour la dernière session, ce qui aurait été plus que suffisant pour indemniser tous les jurés du Canada. Puisque vos représentants trouvent toujours moyen de s'indemniser; de donner les terres aux pensionnaires militaires de l'Angleterre; d'augmenter la dette publique et les impôts pour des entreprises folles et ruineuses, forces les donc à voter, et votez vous-mêmes pour l'indemnité aux jurés.

Administration du gouvernement moins dispendieuse qu'aujourd'hui. — Réduction des salaires dans les branches du service public, et du nombre des employés.

Les dépenses du gouvernement sont exorbitantes pour un pays pauvre comme l'est le Canada. Les salaires des principaux officiers publics sont disproportionnés aux ressources d'une colonie dont toutes les valeurs sont en souffrance. Le nombre des employés publics est tellement considérable que l'on pourrait en former une armée régulière, formidable au besoin. Dans un article rédigé avec soin, L'Avenir a fait voir en 1849 quelles étaient les dépenses du gouvernement pendant l'année aussi bien que le nombre des employés publics salariés directement par le gouvernement. Je n'ai pas le temps de faire le même travail pour l'année courante, mais je reproduis ici le tableau fait alors et qui vous donnera une idée des dépenses et de l'armée de salariés qui s'engraissent à même vos impôts et dont la plupart sont si violents dans leur opposition à tout changement politique quelconque. Les dépenses et le nombre des employés sont encore plus considérables cette année qu'ils ne l'étaient en 1848.

Tableau de la liste civile du Canada.

Département Dépenses Nombre des salariés
Exécutif £ 24 271 29
Édifices publics 15 240 6
Bureaux des procureurs et solliciteurs généraux 700 1
Bureau du secrétariat provincial 3 507 19
Bureaux des receveurs et inspecteurs généraux 3 692 16
Perception des douanes 34 000 306
Perception de l'accise 3 430 20
Bureau du régistrateur provincial et du greffier en chancellerie 1 383 6
" Adjudant des milices 2 020 7
" de l'immigration 752 1
Pensionnaires 5 257 60
Bureau de l'éducation 1 775 6
Administration de la justice 54 000 147
Imprimerie de la reine 6 261 2
Commissions 992 8
Bureau du géologue provincial 2 160 3
Travaux publics 52 020 400
Terres publiques 29 121 83
Législature 25 654 30
Totaux £ 265 905 1 150

Ce tableau grossit tous les ans. Les pensionnaires pour un exemple avalent 9 965 £ cette année au lieu de 5 257 £ qu'ils recevaient en 1848. Et les commissions donc! elles se sont multipliés depuis quatre ans. Le nombre des employés salariés est d'environ 1 500 actuellement si vous ajoutez aux 1 150 du tableau ci-dessus les 42 recenseurs, 36 régistrateurs, les arbitres, arpenteurs employés à arpenter les terres incultes etc. etc. Quelle jolie carte à payer n'est-ce pas que celle que nous coûte seulement les dépenses nécessaires pour le service public, bagatelle de 1 063 620 $! Petite armée de 1 500 salariées publics!

Il faudrait entrer dans de longs détails pour faire ressortir ici la disproportion qui existe entre les salaires de nos premiers officiers publics et de ceux des États-Unis dont les habitants sont généralement beaucoup plus riches que nous. Mais un exemple ou deux suffiront. Le gouverneur du Canada préside au gouvernement d'une population d'environ 1 500 000 âmes; il nous est envoyé par l'Angleterre et nous n'avons aucun contrôle sur sa nomination ou ses actes. Son salaire est de 31 108 $ par année. Le président des États-Unis qui est élu par le peuple tous les quatre ans et responsable de ses actes ne reçoit que 25 000 $ par année, c'est-à-dire 6 108 $ de moins que notre gouverneur; cependant il préside trente deux États différents qui contiennent une population de près de 25 000 000 d'habitants. Pour être plus juste dans la comparaison faisons la entre deux officiers publics occupant la même position. Prenons les salaires des gouverneurs de l'État de New York et du Canada. Notre population est de 1 500 000 âmes et nous payons un salaire de 31 108 $ à notre gouverneur. La population de l'État de New York est de 3 000 000 d'âmes et elle ne paye que 4 000 $ de salaire à son gouverneur. Dans la proportion de la population, nous payons près de seize fois autant pour notre gouverneur que les habitants de New York paient pour le leur. Un disproportion à peu près semblable existe dans les salaires de tous les principaux officiers publics des deux États.

La somme de 1 063 620 $ est bien considérable pour les dépenses énumérées plus haut mais n'allez pas croire que c'est tout ce qu'il nous faut payer au gouvernement. N'y a-t-il pas l'intérêt déjà énorme de la dette publique et mille autre choses encore? Cette année nous allons payer plus de 800 000 £ d'impôts au gouvernement et cela suffira à peine pour rencontrer ses besoins. Cette somme énorme de 3 200 000 $ d'impôts indirects fait plus de deux piastres et trente sous par tête, homme, femme et enfant que nous payons au gouvernement annuellement sans presque nous en apercevoir parce que nous ne payons pas cette taxe d'une manière directe. Nous ne la payons cependant pas moins. Réduisons les dépenses, les salaires, le nombre des employés du gouvernement et nous payerons moins d'impôts, nous achèterons nos marchandises à meilleur marché, nous vivrons dans une plus grande aisance. Votez pour la réduction des salaires dans toutes les branches du service public, et du nombre des employés.

Liberté des échanges aussi entière que possible.

Toutes les dépenses faites par le gouvernement sont payées par le peuple au moyen de taxes indirectes sur toutes les marchandises importées dans le pays. Plus les dépenses sont grandes, plus les impôts sont considérables. Lorsqu'un gouvernement augmente ses dépenses, il faut qu'il augmente ses impôts ses impôts ou ses revenus. Eh bien! quand nous n'avions pas de dette publique, quand les dépenses étaient moins considérables qu'aujourd'hui, les taxes indirectes étaient peu élevées. Il y a dix ans nous payions 2 1/2 pour cent sur la valeur des marchandises, cette année nous payons 14 1/2 pour cent en conséquence de l'augmentation de l'intérêt de la dette publique et des dépenses du gouvernement.

En 1850, nos importations de marchandises se sont élevées à la somme de 3 245 517 £ et les impôts indirects que le peuple a payés sur ces marchandises se sont élevés à l'énorme somme de 615 615 £ ou à près de 14 1/2 pour cent sur leur valeur.

Voici un petit tableau indiquant ce que le peuple canadien a payé d'impôts sur les articles suivants dont la plupart sont de première nécessité:—

Café, vert et autres £ 5 706 1 9
Sucres 87 946 18 9
Mélasses 11 853 14 0
Thés 43 897 13 5
Sel 6 464 13 9
Épices 3 604 3 0
Fruits, verts 1 635 14 3
" secs 6 513 0 9
Marchandises de coton 113 364 10 1
" de laine 68 543 1 3
" de soie 17 368 15 7
" de toile 8 570 7 5
Fer et quincaillerie 41 282 13 1
Verrerie 2 607 17 11
Cuir, tanné 4 410 3 4
Huile 4 972 9 1
Papier 2 512 11 5
Tabac de toutes sortes 27 352 4 7
Spiritueux, vins, eau de vie, etc. 50 315 13 4
Total des impôts sur ces articles £ 509 922 5 8

Diminuons nos dépenses, n'augmentons pas la dette publique et nous serons en état de réduire les impôts. Le peuple pourra vivre avec plus d'aisance. Votez pour la liberté des échanges aussi entière que possible.

Abolition de la tenure seigneuriale.

Le système de la tenure seigneuriale qui a pu convenir dans les premiers temps de l'établissement du pays, ne peut plus nous convenir maintenant. C'est un système devenu odieux à notre population parce qu'il paralyse tout esprit d'entreprise, de progrès et de liberté. Il énerve, avilit le censitaire en l'appauvrissant. Il faut en finir avec un système devenu dangereux pour nos libertés et nos fortunes. On doit de suite rendre exécutoire l'ancien droit seigneurial du pays, réduire les rentes au taux légal, forcer les seigneurs à concéder les terres encore incultes. On doit d'un même coup abolir les droits seigneuriaux et n'accorder d'indemnité aux seigneurs que pour la rente et les lods et ventes tel que des milliers de censitaires l'ont demandé à la législature dans sa dernière session. Point d'indemnité pour la banalité même car si les moulins sont bons les censitaires n'auront pas d'intérêt à porter leur grain ailleurs. Si les moulins sont mauvais, je ne reconnais à nul seigneur le droit de gâter le grain de son censitaire en lui donnant de la mauvaise farine. Ce que j'ai fait en commun avec bon nombre de mes amis sur cette question depuis deux ans, est un sûr garant de ce que je pourrai faire par la suite. Votez pour l'abolition de la tenure seigneuriale.

Abolition des pensions par l'État.

Le peuple de ce pays a payé près de 40 000 $ de pensions cette année à des personnes retirées du service public. Ce système est mauvais en lui-même partout, mais surtout ici, où nos officiers publics sont trop grassement payés quand ils sont de service pour qu'ils soient à charge au public une fois qu'ils ne peuvent plus accomplir les devoirs de leurs charges. Des juges qui reçoivent 500 £, 750 £, 1250 £ et 1600 £ par année n'ont pas besoin de pension quand ils se retirent de leur charge après en avoir empoché les salaires pendant de longues années. Les pensions fixés par l'État devraient être abolies complètement. Vous avez assez de peine à payer une pension à vos vieux pères sur leurs vieux jours sans avoir à en payer à des employés publics qui se sont bien souvent enrichis à vos dépens. Votez pour l'abolition des pensions par l'État.

Abolition des privilèges des avocats.

Je n'aime pas les privilèges et je crois que ce serait une bonne œuvre que celle d'abolir les privilèges dont jouissent les avocats dans ce pays. La procédure est entourée de tant de prestige, de formalités, d'embarras dans nos tribunaux qu'il n'y a que les avocats qui puissent l'aborder. Un homme ne peut pas confesser jugement, déclarer qu'il doit la somme qu'on lui demande sans qu'il lui faille employer l'intermédiaire d'un avocat. Dans la Nouvelle-Écosse, dans l'État de New York, et plusieurs autres pays, les avocats n'ont pas de privilèges. Chaque citoyen est libre de paraître en cour pour son propre compte ou le compte de son voisin, ou d'employer un avocat quand il le juge convenable. Les choses n'en sont que mieux. Votez pour l'abolition des privilèges des avocats.

Abolition des réserves du clergé.

Jusqu'à tout dernièrement encore les terres publiques du Canada étaient distribuées avec profusion à des êtres privilégiés qui s'enrichissaient en spéculant sur les colons qui étaient assez entreprenants pour s'enfoncer dans la forêt et lutter contre tous les désavantages possibles afin de fonder de nouveaux établissements. Parmi ceux des privilégiés qui ont eu la plus grande part dans ce gaspillage affreux, fait au grand détriment du surplus de notre population, se trouve une classe d'hommes qui n'a jamais rendu de services aux Canadiens français et qui au contraire avait des intérêts diamétralement opposés aux nôtres sous tous les rapports sociaux, politiques, nationaux et religieux. Je veux parler du clergé protestant qui a reçu un septième de toutes les terres publiques arpentées depuis 1791 à 1841 dans ce pays afin de supporter l'église anglicane ou l'église de l'État. Il reste encore une somme considérable entre les mains du gouvernement, provenant de ces biens et je suis d'opinion qu'il faudrait restituer au peuple le produit des ventes de ces terres pour l'éducation de ses enfants.

Non seulement vous avez soutenu le clergé protestant du pays par un septième de vos terres publiques pendant 75 ans, mais on vous a volé une grande partie des biens des jésuites pour lui venir en aide; biens qui, d'après leur destination primitive et l'usage qui en était fait avant la cession du pays, n'auraient jamais dû être employés à autre chose qu'à l'éducation de la jeunesse canadienne. L'Angleterre s'empara des propriétés des jésuites en 1763 et de cette époque à venir à l'année 1800, il n'y a pas un homme vivant actuellement qui soit capable de dire quel usage on a fait des revenus de propriétés dont la valeur s'élève de 2 000 000 $ à 3 000 000 $. D'après les revenus que ces propriétés ont donnés à des époques différentes avant 1800, on est en droit de supposer qu'au moins 220 705 $ sont passés entre les mains du gouvernement et ont été employés dans un but encore inconnu. Les revenus entiers de 37 années ont été engloutis d'une manière secrète.

De 1800 à 1832, temps auquel la Chambre a obtenue le contrôle de l'administration de ces propriétés, les recettes totales se sont élevées à la somme de 198 335 $ et les dépenses à 190 977 $, laissant une balance de 7 358 $. Tous ces revenus ont été employés pour le maintient d'écoles anglaises dans le Haut-Canada comme dans le Bas-Canada et pour la construction d'églises protestantes dans le pays. Pendant 37 ans, on a enlevé ces revenus sans même dire à quoi on les avait destinés; pendant 31 ans ensuite on les employa entièrement pour favoriser l'anglification des Canadiens et le protestantisme dans le pays. Voici une liste des églises protestantes qui ont été construites en partie à même le fonds des bien des jésuites:

En 1818, pour l'église St-André à Québec $ 26 060
En 1820, église protestante épiscopale d'Ambigny 400
Même année, église protestante de Sorel 800
Même année, église protestante de Montréal 4 000
En 1821, église protestante de Chambly 800
Même année, église protestante de Sorel 400
Même année, église St-André de Québec 1 121
En 1822, même église 61
En 1823, même église 600
Même année, église protestante des Trois-Rivières 800
En 1824, église épiscopale de Québec 600
Même année, église protestante de Nicolet 400
Même année, église protestante de Hull 400
En 1826, même église 600
Total $ 38 042
À quoi il faut ajouter pour chapelains ou ministres du culte 4 349
Grand total pour le protestantisme $ 42 391

Je pourrais entrer dans bien d'autres détails pour vous faire voir jusqu'à quel point on a gaspillé les revenus. Pendant 68 ans, on les a dépensés contre notre intérêt et à l'heure qu'il est même, censitaires des seigneuries de Batiscan et du Cap de la Madeleine, vous n'avez pas un moulin convenable pour faire moudre votre grain, cependant ce sont vos sueurs et les sueurs de vos enfants qui produisent une partie des revenus des biens des jésuites par les rentes et lods et ventes que vous payez au gouvernement. Il est temps que vous obteniez des améliorations dans vos seigneuries et que les terres non concédées le soient immédiatement. Les deux seigneuries du gouvernement dans votre comté ne sont pas encore à moitié habitées. Les revenus sont retirés hors du comté et jamais on y applique une petite partie pour améliorer ou faire prospérer vos localités.

Depuis 1832, ces revenus ont été un peu moins mal distribués, les Canadiens en reçoivent maintenant une part; pour vous, vous devez exiger que l'on en applique une partie pour vous donner de bons moulins et les moyens d'ouvrir de nouvelles terres dans ces seigneuries en y pratiquant des chemins.

Un septième des terres publiques, tous les revenus des biens des jésuites gaspillés pour propager le protestantisme au détriment de votre éducation et de celle de vos enfants, voilà ce qui a eu lieu pendant près de trois quarts de siècle en Canada.

J'ai amené la question des biens des jésuites, sous ce chapitre, pour mieux vous faire sentir le mal qu'il y a d'avoir un clergé uni au gouvernement, payé par lui et dans sa dépendance. Il est temps que l'on restitue au peuple les biens qui lui ont été arrachés pour les employer à des fins exceptionnelles et contrairement à ses véritables intérêts. Votez pour l'abolition des réserves du clergé et l'application entière des revenus des biens des jésuites à favoriser l'éducation ou les améliorations publiques dans les seigneuries du Bas-Canada.

Abolition du système des dîmes.

Le sujet que j'aborde est propre à soulever bien des préjugés, bien des passions, bien des intérêts contre tous ceux qui pensent comme moi sur cette question. Cependant je l'aborde avec le même sans gêne que j'ai abordé toutes les autres questions, car ici je ne fais pas appel aux préjugés mais je m'adresse au sens commun de chacun de vous. Je vous demande d'envisager la chose avec sans froid et de me dire ce que vous en pensez.

Il existe une loi qui force les cultivateurs seuls à payer la dîme pour le soutien du clergé, tandis que toutes personnes qui ne cultivent pas la terre ne sont pas tenues de payer un seul sou pour le même objet. Dans les premiers temps de l'établissement du pays le système de la dîme n'était pas injuste envers aucune classe de la société car tous les habitants du pays cultivaient le sol et récoltaient du grain. Bientôt après, il s'est formé des forts, des villages, des villes et tous les habitants de ces localités qui sont occupés à différentes industries ou professions se sont trouvés, par le seul fait qu'ils ne cultivent point, déchargés de contribuer au soutien du clergé.

Je pourrais citer un grand nombre de villes et de villages, dans le district de Montréal surtout, qui contiennent un bien plus grand nombre d'habitants que les paroisses dans lesquelles ils se trouvent situés et qui ne contribuent en rien au soutient des curés de leurs paroisses.

La ville de St-Hyacinthe contient environ 550 familles qui ne paient pas de dîmes parce qu'elles ne cultivent point. La paroisse contient environ 350 familles de cultivateurs qui sont obligées par la loi de payer la dîme au curé. Les 550 familles de la ville ne sont pas obligées de payer la dîme et elles reçoivent beaucoup plus de services de la part du curé, que les 350 familles de cultivateurs qui sont dispersées dans toute la paroisse et loin de l'église et du curé.

Dans ce cas comme dans bien d'autres, les 350 familles qui donnent réellement moins de troubles et de travail au curé et qui ne forment qu'un peu plus d'un tiers de la paroisse, sont obligées de payer la dîme et pour elles et pour les 550 familles de la ville. N'est-ce pas une injustice criante envers les cultivateurs?

La ville de Montréal contient 30 000 catholiques qui ne sont pas tenus de payer un seul sou pour le curé de la paroisse et ses vicaires, tandis qu'il y a environ trois cents cultivateurs, dans la paroisse de Montréal, qui eux sont obligés de payer la dîme parce qu'ils ont le malheur d'être des cultivateurs et de travailler plus qu'aucune autre classe de la société. a répartition de l'impôt des dîmes pour soutenir le clergé est donc injuste parce qu'elle ne pèse pas sur toutes les classes de notre population. C'est toujours sur les cultivateurs que retombe le fardeau des impôts et des servitudes dans ce pays.

La différence que je signale ici dans un grand nombre de localités et l'injustice, vis-à-vis des habitants, tend à augmenter de jour en jour. Comptez quelques uns des villages qui ne paient pas de dîmes et vous verrez que je n'ai pas tort d'appeler votre attention sur ce sujet. Sorel, St-Ours, St-Charles, Chambly, Ste-Marie, St-Athanase, St-Jean, Napierville, Laprairie, St-Rémi, Longueuil, Lachine, St-Eustache, Ste-Thérèse, Terrebonne, L'Assomption, L'Industrie, Berthier, Kamouraska, Boucherville, Varennes, Verchères, St-Thomas, St-Michel Bellechasse, Ste-Anne et une foule d'autres sont autant de villages qui me viennent à l'idée spontanément et dont les nombreuses familles ne paient point la dîme. Les villes des Trois-Rivières et de Québec sont encore là pour appuyer ce que j'avance.

Voyez ce qui se passe dans vos campagnes. Vous érigez une paroisse nouvelle, les habitants bâtissent l'église, le presbytère, la maison d'école, etc. etc. Le lendemain il arrive un docteur, un notaire, un marchand, un avocat, un menuisier et plusieurs autres industriels pour se grouper autour l'église et former un village. Les cultivateurs font vivre toutes ces familles dans l'abondance par l'emploi qu'ils leur fournissent. Ces familles ont toujours mangé et mangent encore du pain blanc. Les cultivateurs ont pendant longtemps mangé du pain de blé de sarrasin et pourraient bien en manger encore si le blé venait à manquer comme cela est déjà arrivé. Les bancs de l'église se vendent et qu'arrive-t-il? Les docteurs, marchands, notaires etc. etc. du village qui n'ont rien payé pour faire construire l'église et qui ne paient pas la dîme achètent les plus beaux bancs, et grand nombre de ceux qui ont fait de grands sacrifices pour donner une belle église à leur paroisse sont obligés de se mettre dans la grande allée, n'ayant pas les moyens de lutter avec ces messieurs qui n'ont rien autre chose à payer que leurs bancs.

N'est-ce pas là ce qui est arrivé et ce qui arrive tous les jours? Répondez franchement. Eh bien! moi pour un je voudrais que tous les citoyens, fussent également tenus, d'après la loi, de contribuer au soutient de leur clergé. Point de distinction en faveur d'une classe ou d'une autre. L'agitation de cette question peut me faire tort aux yeux d'un grand nombre d'entre vous peut-être; l'on ne manquera pas de m'accuser à ce sujet comme on l'a déjà fait parce que j'ai eu le courage de publier le premier journal canadien qui se soit occupé activement de cette question. Ceux qui redoutent un changement de contribution sous ce rapport n'ont pas besoin de craindre, car il y aura peu d'hommes assez indépendants dans le prochain parlement pour se prononcer ouvertement sur cette question. Elle se trouve dans le programme de mon journal et je ne la laisse pas de côté car je ne veux point qu'il soit dit que j'ai reculé devant un seul articles de ce programme qui est la condensation de ma profession de foi politique.

Je crois que vous admettrez tous qu'une loi quelconque, qui force une partie des citoyens à payer une contribution élevée, tandis qu'elle en exempte un grand nombre d'autres, est une loi injuste et que lorsqu'une loi n'est pas basée sur la justice envers tous les citoyens, il doit y avoir moyen de la réformer, de l'abroger pour lui en substituer une autre plus en harmonie avec les besoins de la population et le droit de l'équité.

Ce que je suggère n'est tien de nouveau, vous savez tous qu'il y a eu un temps ou les habitants du pays payaient une treizième de leur produit et qu'actuellement vous n'êtes tenus que de payer le vingt-sixième. Si toutes les familles des villes et villages payaient leur quote-part, la dîme pourrait encore être réduite et vous n'en seriez que mieux.

Si vous demandez une réforme du système actuel, il faudra encore réformer demain votre réforme d'aujourd'hui; il vaut mieux en venir au but directement et voter pour l'abolition des dîmes pour leur substituer un mode par lequel tout le monde contribuera et justice sera rendue aux cultivateurs.

La dîme ne sera peut-être pas abolie ni réformée dans le prochain parlement, mais il est temps d'en agiter la question. Votez pour l'abolition du système des dîmes.

Rappel de la loi du chemin de fer d'Halifax.

La proposition de faire construire un chemin de fer d'Halifax à Hamilton, distance de près de 500 lieues à même le crédit de chacun des habitants du pays, est une proposition si extravagante pour une pauvre colonie comme le Canada qu'il faut y regarder à deux fois avant que de l'accepter.

Dans la dernière session du parlement nos représentants ont voté une somme de 16 000 000 $ pour faire commencer la partie qui se trouve entre Halifax et Québec. Vos représentants savaient que, sous peu de semaines, ils seraient appelés à rendre compte de leurs mandats respectifs et que ce serait une occasion favorable de vous consulter quant à la confection de ce chemin. Ils savaient aussi, ou devaient savoir que la dette publique était déjà considérable et que le peuple ne serait peut-être pas disposé à l'augmenter de suite du double, sans pourvoir au moyen de payer ce qu'il devait déjà. Cependant, ils ont préféré ne pas remettre au prochain parlement la solution de cette question; ils ont préféré ne pas attendre les élections générales pour connaître l'opinion de leurs constituants sur une entreprise d'une aussi grande importance; ils ont doublé notre dette publique sans votre consentement, sans que le plus grand nombre d'entre vous n'en eut connaissance.

Le chemin de fer d'Halifax à Québec aura environ 212 lieues de longueur. D'après les estimations faites par les ingénieurs du gouvernement, il est plus que probable que la part qu'aura le Canada à payer pour ce chemin sera d'au moins 30 000 000 $. Les canaux du Canada ont été commencés avec 500 000 $, ils ont couté déjà plus de 12 000 000 et ne sont pas encore terminés. Il en sera de même pour le chemin de fer d'Halifax; il faudra doubler, tripler peut-être la somme des 16 000 000 $ avant que ce chemin ne soit terminé jusqu'à Québec. Une fois l’œuvre commencée, il faudra qu'elle s'achève et gare aux impôts qu'il nous faudra payer.

Avant l'Union, les impôts indirects s'élevaient à deux et demi pour cent. Pour payer l'intérêt de la dette contractée pour les canaux du Haut-Canada, vous êtes obligés de payer près de quinze pour cent actuellement sur toutes les marchandises importées dans le pays. La dette publique, ou le crédit de la province est déjà engagé pour la somme de 22 000 000 $. Ajoutez à cela les 30 000 000 $ pour le chemin de fer, vous aurez une dette de 52 000 000 $. Si cette somme était en piastres monnayées, elle pèserait 72 tonneaux et il faudrait 144 chevaux pour la traîner. Ces faits pourront vous donner une idée de ce que vous aurez à payer d'impôts, par la suite, pour avoir enrichi le Haut-Canada et les pauvres et misérables colonies d'en Bas, si vous consentez à cette nouvelle entreprise et à doubler et tripler votre dette à cet effet.

Quant à la question de savoir si cela paiera ou non je le laisse au jugement du chef des travaux publics, M. Young, qui écrivait une lettre l'année dernière dont voici un extrait:

Montréal, 25 juillet 1850.

JOHN A. POOR, écr.,

[...]

Je suis heureux de voir que le projet de faire un chemin d'Halifax à Québec a été abandonné. J'ai peu de doute qu'il ne se fasse un jour, mais pour le présent, j'ai toujours considéré sa construction comme impraticable, et avec la population des Provinces britanniques, IL NE PAIERA JAMAIS.

Le projet d'unir Québec et Montréal avec la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick, par le Maine, sera réalisé à l'aide de quelques embranchements dans la grande ligne à travers le Maine, et donnera tous les avantages qu'on recherche par la ligne sur le St-Laurent.

D'après l'opinion du commissaire des Travaux publics, ce chemin de fer ne PAIERA JAMAIS. Vous pouvez vous attendre non seulement à payer l'intérêt du capital qui serai placé dans cette entreprise mais encore à payer de fortes sommes pour combler le déficit qu'occasionneront pendant grand nombre d'années sans frais de roulage.

Le chemin de fer de Québec et de Montréal à Portland, par Melbourne, nous offre tous les avantages désirables pour exporter nos produits. Ce chemin unira Québec et Montréal avec les townships de l'Est et l'État du Maine où les vaisseaux d'outremer peuvent venir en toutes saisons de l'année. Québec sera à 80 lieues de Portland, Montréal à 75 lieues. Y en a-t-il un parmi vous qui préférera passer par le chemin d'Halifax qui aura 212 lieues lorsqu'il pourra le faire par une chemin de 75 lieues? Évidement non, car vous payeriez plus cher pour vous faire transporter ainsi que pour le transport de vos produits!

Remarquez bien ceci encore, le chemin de fer de Portland est en partie fait et sera terminé au mois d'octobre prochain. Il est construit par une compagnie privée et ne coûtera rien au pays, le gouvernement n'ayant garanti que l'intérêt d'une partie du capital, capital qui est placé avantageusement et qui produira toujours plus que l'intérêt légal une fois que l'entreprise sera achevée. Mais pour le chemin d'Halifax la chose est bien différente. Le gouvernement en est le propriétaire; l'ouvrage coûtera un tiers de plus que si l'œuvre était exécutée par une compagnie privée. Ce chemin aura, pendant l'été à lutter avec la navigation du St-Laurent et toute l'année, la compétition ruineuse du chemin de Portland. L'entreprise ne PAIERA JAMAIS tant que le Canada demeurera dans l'état de colonie et nous n'avons pas besoin de nous priver des améliorations utiles, de nous ruiner pour faire plaisir à l'Angleterre et enrichir quelques agioteurs politiques.

Je m'oppose au chemin de fer d'Halifax parce que c'est une entreprise qui sera ruineuse pour le pays et qu'elle nous mettra dans l'impossibilité d'entreprendre des améliorations dans l'intérieur du pays, utiles et nécessaires et dont le peuple des campagnes a si grandement besoin; parce que le chemin ne sera avantageux qu'aux colonies d'en Bas et à l'Angleterre pour le transport de ses troupes et l'envoie de quelques milliers de ses brigands et forçats qu'elle se propose de nous imposer pour travailler sur ce chemin et qui se répandront dans notre société, une fois l'ouvrage terminé; parce qu'il est toujours mauvais en principe de donner au gouvernement le maniement d'entreprises aussi considérables et que le tripotage de 30 000 000 $ par cinq ou six hommes du pouvoir leur donnera des moyens de corruption des plus dangereux pour les libertés populaires. Le gouvernement n'a pas pu administrer quelques milles de chemin macadamisé sans qu'ils fussent une charge écrasante pour le trésor public, comment voulez-vous qu'il puisse administrer avantageusement 1 500 milles de chemin de fer.

Je m'oppose au chemin de fer d'Halifax parce que c'est là une barre de fer destinée à nous unir aux colonies d'en Bas et que je ne veux pas plus de cette nouvelle proposition de mariage du Canada que je ne voulais de l'Union des deux Canadas. Quoi! nous unir avec des colons, des sujets encore plus pauvres et plus misérables que nous, tandis que nous pourrions nous unir avec des citoyens d'un pays libre, prospère et heureux. Ah! non, mille fois non, pour ma part.

Cette barre de fer, le chemin d'Halifax, est aussi destinée à nous lier de plus en plus à la mère-patrie. Je n'en veux pas et je vous dirai plus au long pourquoi lundi prochain. Votez pour le rappel de la loi du chemin de fer d'Halifax.

Puis enfin et au-dessus de tout: indépendance du Canada et son annexion aux États-Unis.

J'espère que personne d'entre vous n'est assez déloyal envers le pays pour me faire un crime de désirer l'indépendance de ma patrie. Nous avons souffert plus qu'il ne le fallait de notre état colonial pour nous engager à vouloir enfin acquérir la liberté de faire nos lois nous mêmes, de payer un peu moins d'impôts au gouvernement et d'étendre à volonté nos relations commerciales et industrielles au dehors des limites rétrécies de notre faible population et du territoire qu'elle occupe.

Nous sommes aujourd'hui à charge à l'Angleterre qui paie des sommes énormes, chaque année, pour maintenir ses troupes en Canada. C'est le secrétaire des colonies lui-même qui l'a proclamé au nom du peuple anglais, en nous annonçant par une dépêche soumise à notre législature, durant sa dernière session, que nous serions tenus sous peu de payer les troupes anglaises stationnées en Canada ou qu'elles se retireraient du pays. Quel malheur, quelle calamité pour nous!!

L'Angleterre nous est à charge parce que nous n'avons pas la liberté de nous gouverner nous-mêmes; parce que nous sommes obligés de payer des impôts extravagants, ruineux, pour nous faire gouverner par elle et engraisser une légion de spéculateurs politiques; parce que notre commerce d'exportation, par suite de la nouvelle politique commerciale anglaise a pris une autre direction que celle de l'Angleterre et que ce changement nous a placé et nous retient dans un état des plus désavantageux sous ce rapport; parce qu'enfin il n'y a rien à attendre de notre état de dépendance envers un gouvernement qui siège à 1 200 lieues de nous et que nous serons toujours pauvres et misérables tant que nous serons sujets et colons de l'Angleterre et que le fait seul de notre indépendance ferait augmenter toutes les valeurs que nous possédons et nous amènerait à un état de prospérité que nous n'obtiendrons jamais sous le présent ordre de choses.

Un seul fait nous fera voir de suite ce que nous perdons, pourquoi nous sommes si pauvres et la vie est si difficile à trouver en Canada. L'habitant de l'État du Vermont ou de New York qui nous avoisinent vend son avoine un écu le minot et achète une verge d'étoffe américaine pour le même prix. Vous autres habitants des campagnes vous vendez votre avoine trente-six sous ou quarante sous en moyenne et vous payer trois chelins et demi pour une verge d'étoffe américaine, de sorte que vous donnez DEUX MINOTS d'avoine pour la même verge d'étoffe américaine que l'américain peut obtenir pour UN MINOT. — Pourquoi cela? — Parce que le seul marché que vous ayez pour vendre votre avoine avantageusement est celui des États-Unis et que pour vous y rendre avec votre grain il vous faut payer vingt pour cent de droits de douane et que lorsque vous achetez de l'étoffe américaine pour l'apporter ici, il vous faut payer encore douze et demi pour cent de droits de douane pour passer la ligne qui nous sépare des États-Unis, c'est le marchand qui paye cela pour vous et qui vous le fait payer en achetant votre grain à meilleur marché et en vous vendant ses marchandises cher. Au bout de l'année vous entendez les habitants de notre pays dire partout « mais l'argent est rare, on a bien de la misère à vivre », chacun de vous peut s'expliquer ce malaise en songeant combien sa position est mauvaise vis-à-vis de celle des habitants des États-Unis qui ne paient point d'impôts sur les articles de première nécessité, tels que le sucre, le riz, le thé, le café, la mélasse et une foule d'autres articles du genre.

Il faudrait un volume pour vous faire sentir les avantages de notre indépendance et de notre union avec la glorieuse République américaine. Je vous en dirai quelque chose de plus le jour de la nomination des candidats.

En attendant, sachez que l'Angleterre a donné à entendre par la voix de ses premiers hommes politiques, par la voix du premier de ses journaux que lorsque le peuple du Canada désirerait devenir libre, elle serait prête à lui accorder sa liberté. Messieurs, ceux qui aujourd'hui s'opposent le plus à demander paisiblement l'indépendance du Canada, sont des hommes qui pour la plupart ont goûté et goûtent encore au gâteau du gouvernement; ce sont des êtres qui s'engraissent au râtelier du régime colonial.

En 1846, le Times de Londres, l'organe du gouvernement anglais, publiait un article dans lequel on exprimait une idée toute favorable à l'indépendance du Canada. Le Journal de Québec, qui n'était pas alors bourré d'annonces du gouvernement, qui suivait l'opinion de la masse de ses compatriotes était en faveur de notre indépendance comme on pourra le voir dans le petit paragraphe suivant qu'il publiait à cette époque.

Après avoir reproduit partie de l'article du Times il ajoutait :

Comme on le voit, le Times, l'organe le plus puissant du gouvernement britannique actuel, est d'opinion, d'accord avec plusieurs grands hommes d'État d'Angleterre, que, tôt ou tard, le Canada fera partie des États-Unis, et que puisqu'il faut que la chose se fasse, qu'elle se fasse volontairement et de suite de la part du gouvernement impérial, avant qu'il y soit forcé, à la suite d'énorme dépenses et après beaucoup de sang répandu.

C'est le Journal de Québec du 22 janvier 1846 qui annonçait cette nouvelle avec un air de satisfaction. Le Times a exprimé les mêmes sentiments bien des fois depuis 1846; les hommes d'État d'Angleterre ont déclaré la même chose en parlement. Dans notre pays la cause de notre indépendance a fait un grand pas depuis deux ans, malgré les criailleries de ceux qui ont intérêt à ce que nous restions comme nous sommes. Tous les hommes publics sont d'accord sur un point, celui que nous ferons partie de la République américaine avant longtemps.

Eh bien, je vous le demande, quels sont ceux des Canadiens qui méritent le plus de leur pays? Sont-ce ceux qui s'opposent à toutes les réformes et à tout progrès possibles ou deux qui veulent obtenir au peuple plus de liberté politique en lui faisant élire tous ses officiers publics, en le préparant à son indépendance, à un état de chose qui doit nécessairement arriver pour notre bonheur commun.

J'arrête ici, messieurs, car il faut que je parte aujourd'hui même pour me rendre au milieu de vous. Je vous dirai seulement que je désire l'indépendance de mon pays d'une manière paisible, par la voie des élections, de la Chambre d'assemblée et d'une manière amicale. Je désire que nous nous préparions à cet état de choses en vous obtenant le pouvoir de législater pour vous-mêmes et de n'avoir rien à envier à un pays parfaitement libre et je vous recommande de voter pour un homme qui représentera les idées politiques que je viens d'effleurer dans le présent écrit. Votez pour celui que vous croirez le plus capable de vous être utile en Chambre et qui sera en faveur de l'indépendance de votre patrie malheureuse qui ne peut nourrir ses propres enfants et de son annexion aux États-Unis. C'est le seul moyen d'acquérir ce que les Canadiens ont trouvé aux États-Unis, ce qu'ils y trouvent tous les jours, même d'après les rapports de M. Chiniquy, de l'espace, DU PAIN et de la LIBERTÉ!

Je serai prêt à répondre à toutes les questions que vous pourrez me faire sur mes vues politiques, car je ne cherche à tromper personne. Ceux qui n'approuvent pas mes principes pourront voter contre car, moi je ne désire sacrifier aucune de mes croyances politiques pour m'attirer vos faveurs dans la prochaine élection. La tâche que j'aurai à remplir en Parlement, si j'y suis envoyé par vous, sera ardue et difficile à remplir. Ma position ne sera pas enviable, j'en ai la certitude, mais je suis prêt à en accepter toutes les conséquences et je prends l'engagement solennel de vous rendre fidèlement compte de ma conduite après chaque session du Parlement et de vous remettre mon mandat si jamais j'avais la lâcheté de dévier de la ligne de conduite que je viens de me tracer et d'abandonner la cause des libertés populaires de ma patrie.

J.-B.-E. DORION.

Montréal, 27 novembre 1851.

Notes de l'éditeur


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