Attention : Texte ambigu !

De La Bibliothèque indépendantiste
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Attention : Texte ambigu !
24 novembre 1999



En pleine tempête du 60%, on s’attendrait en toute légitimité qu’un texte paraissant sur le site électronique du mouvement des Intellectuels pour la souveraineté soit un véritable coup de gueule à l’encontre de Stéphane Dion et de Jean Chrétien. Désolé... Ce texte sera beaucoup plus ambigu.

60%? Quelle perte de temps et d’énergie. Stéphane Dion et son nationalisme «pour cent» m’ennuient profondément. Les commentateurs discutent longuement et bruyamment des exemples de consultations populaires ayant permis à Terre-Neuve de se joindre au Canada, aux pays Baltes de devenir indépendants, aux clubs de golf de changer leur charte et du 38% qu’a obtenu le PLC aux dernières élections fédérales. Ces exemples ont ceci de fascinant qu’ils permettent de tout prouver ainsi que son contraire. Il est clair qu’il ne s’agit ici pour chaque camp que de brandir l’exemple qui sert sa cause, tout en prétextant vouloir apporter quelque intelligence à un débat qui manquerait de «clarté».

Pendant ce temps, pourtant, des pistes s’ouvrent à la réflexion. Des livres et des articles paraissent qui ne sont pas de simples réactions à l’actualité, mais le résultat de réflexions de fond. Deux livres récents devraient nous aider à clarifier quelque peu les relations entre le Québec et le Canada. Le premier, L’Ingratitude : conversation sur notre temps, est le résultat de longs entretiens entre le journaliste québécois Antoine Robitaille et l’essayiste français Alain Finkielkraut. Le premier chapitre est tout particulièrement pertinent puisqu’il offre une longue analyse de ce que Milan Kundera a nommé les «petites nations». À travers cette réflexion générale, on apprend à mieux comprendre l’esprit des petites nations, leurs espoirs et leurs craintes. Bref, on apprend à mieux situer philosophiquement et sociologiquement le mouvement souverainiste de Québec.

Le second titre, Si je me souviens bien - as I recall : regards sur l’histoire, est un collectif dirigé par John Meisel, Guy Rocher et Arthur Silver, dans lequel on présente les différences de perception qu’ont les Canadiens anglais et les Canadiens français au sujet de trente-quatre événements historiques, de la Conquête jusqu’au référendum de 1995, en passant par la pendaison de Louis Riel, la création de Radio-Canada, le «vive le Québec libre!», la crise d’Octobre et le traité de libre-échange nord-américain. Ce livre est fascinant même si on regrette que les auteurs n’aient pas consacré à tout le moins quelques pages à la vision historique des Amérindiens. Ce livre permet tout de même de mieux comprendre les perceptions historiques des deux communautés mais il révèle aussi qu’un dialogue de sourds est inévitable dans un pays aux multiples histoires officielles. Mieux, il spécifie pour chacun des 34 évÈnements pourquoi les deux communautés en sont venues à développer une compréhension différente des enjeux socio-politiques.

Enfin, un article de James Tully dont Michel Venne a parlé dans Le Devoir : «Liberté et dévoilement dans les sociétés multinationales», paru dans la revue Globe (vol. 2, n° 2). James Tully n’est sans doute pas souverainiste. Comme Charles Taylor, il s’intéresse à comprendre l’idéal fédéraliste. Mais comme le livre Multiculturalisme, différence et démocratie de Charles Taylor, ce texte de Tully traite des luttes de reconnaissance des Québécois et des Amérindiens. Tully réfléchit aux implications philosophiques de telles luttes de reconnaissance mais aussi et surtout aux conséquences qu’entraîne un déni de reconnaissance. Et pour Tully, la question de la reconnaissance est fondamentalement une question de liberté. Qu’on ne s’y trompe pas : Tully ne fait pas la promotion de la souveraineté. Son intérêt est de repenser le fédéralisme et de trouver des solutions pour l’améliorer. Mais ce faisant, il en vient à la conclusion que, dans l’état actuel des choses, «Le Canada, puisque sa Constitution est en fait une camisole de force ou une structure de domination, n’est donc pas à cet égard une société libre.» Mieux, Tully explique pourquoi le fédéralisme canadien, pour être juste et libre, doit en tout temps offrir au Québec et aux Amérindiens la possibilité de devenir souverains.

Bien sûr, nombreux sont les souverainistes qui crachent sur ce genre de textes, tout comme nombreux sont les fédéralistes qui ne daignent pas même lire les écrits d’un philosophe ou d’un sociologue ayant affirmé son engagement dans la cause souverainiste. C’est que pour plusieurs, la pertinence d’un texte ne s’évalue qu’à l’aune de l’engagement politique de son auteur. Pierre Falardeau est l'exemple type de cette attitude, puisqu'il affirme du même souffle qu'il n'a pas lu les écrits de Charles Taylor, qu'il n'entend pas les lire et que l'apport philosophique de Taylor au débat est nul sinon même dangereux. Plusieurs souverainistes aiment donc mieux voir chez les philosophes fédéralistes des soldats à combattre, des parvenus à mépriser ou des calculateurs à dénoncer, oubliant que le fédéralisme peut être un idéal philosophique inspiré des valeurs d’égalité et de justice (et oubliant qu'il y a également dans le camp souverainiste des parvenus et des calculateurs!).

Qu’on ne s’y méprenne pas : je ne fais pas ici l’apologie du fédéralisme canadien. J’affirme seulement qu’en ces temps où des Québécois comme Stéphane Dion et Jean Chrétien se battent pour imposer leur nationalisme «pour cent», il reste encore des fédéralistes qui préfèrent penser le politique et la lutte pour la reconnaissance autrement qu’en termes de pourcentages. C'est que l'idéal fédéral est issu d'un riche mouvement philosophique auquel sont associés des penseurs comme Montesquieu et Kant. Mieux encore, les penseurs fédéralistes comme Tully et Taylor reconnaissent les faiblesses du fédéralisme canadien et c’est en partie pour cela que la lecture de leurs textes peut éclairer et surtout enrichir la réflexion des souverainistes.

Il y a aussi cette grande dame fédéraliste -- Jane Jacob -- qui encourageait les Canadiens à modifier et à dédramatiser leur imaginaire politique de façon à ne plus penser la souveraineté du Québec à l’aulne d’exemples comme la Yougoslavie, la guerre de sécession américaine ou la Tchétchénie, mais plutôt à l’aune d’exemples de séparations en douceur comme celle de la Norvège et la Suède ou celle de la République tchèque et la Slovaquie. Jacob affirme qu’en cultivant le sens du drame, les fédéralistes n’aident ni les Québécois ni les Canadiens à maintenir un dialogue paisible et constructif avant, pendant, et après le prochain référendum. Jacob espère que le Québec restera membre de la fédération canadienne, mais elle n’en croit pas moins qu’il faut que les fédéralistes cessent de penser l’éventuelle séparation du Québec comme un drame car cette attitude ne fait qu’envenimer la situation. Jacob explique que si les fédéralistes pensaient la séparation du Québec comme une éventualité peut-être triste, mais légitime et pouvant se dérouler dans le calme, l'ambiance politique serait beaucoup plus paisible et moins conflictuelle.

Paradoxalement, voilà beaucoup d’espace consacré à des fédéralistes pour un texte qui paraît sur le site des Intellectuels pour la souveraineté. Mais si les intellectuels souverainistes ont le devoir de répliquer aux attaques politiques d’Ottawa contre le Québec, n’ont-ils pas aussi pour devoir de penser le Québec. De tous les textes dont il est fait mention ici, aucun n’est à proprement parler un plaidoyer pour la souveraineté du Québec. Mais chacun aide à comprendre le mouvement historique de lutte pour la reconnaissance menée par un nombre toujours croissant de Québécois et de Québécoises. Ils aident également à comprendre comment les philosophes du fédéralisme critiquent le fédéralisme et comment ils tentent d’accommoder la différence, un problème auquel feront face les Québécois si demain le Québec est souverain, car nous nous retrouverons alors à devoir composer avec les Amérindiens, les Québécois anglophones mais aussi avec des Jean Chrétien et des Stéphane Dion qui seront encore et toujours québécois... Aider à comprendre, n’est-ce pas là aussi le travail légitime des intellectuels pour la souveraineté?

Textes discutés :

  • Alain Finkielkraut (entrevues avec Antoine Robitaille), L’Ingratitude, Montréal, Québec Amérique.
  • John Meisel, Guy Rocher, Arthur Silver (dirs.), Si je me souviens bien - as I recall : regards sur l’histoire, Montréal, Institut de recherche en politiques publiques (IRPP).
  • Charles Taylor, Multiculturalisme, différence et démocratie, Paris, Champs-Flammarion.
  • James Tully, «Liberté et dévoilement dans les sociétés multinationales», revue Globe, vol. 2 n° 2, 1999 (voir dans le même numéro de cette revue tout un dossier sur les enjeux de la coexistence linguistique).



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