Adresse aux électeurs du comté de Terrebonne

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Aux électeurs du comté de Terrebonne
dans L'Aurore des Canadas, 28 août 1840




Le document provient de la transcription d'une adresse de Louis-Hippolyte Lafontaine aux électeurs du comté de Terrebonne, originalement parue dans le journal L'Aurore des Canadas le 28 août 1840 et publiée en ligne par Timothy Comeau sur le site GoodReads.ca. Outre quelques fautes de transcription corrigées, la présente édition est présentée dans un français modernisé pour une lecture plus agréable.



Messieurs,

Louis-Hyppolite Lafontaine, député patriote avant 1837, député réformiste et co-premier ministre du Canada-Uni avec Baldwin, juge en chef du Canada-Est
L'Union est enfin décrétée! Le Canada dans la pensée du Parlement anglais ne doit, à l'avenir, former qu'une seule Province. Cette grand mesure politique, est-elle dans l'intérêt bien entendu des populations qu'elle a pour objet de soumettre à l'action d'une seule et même législature? Il faut laisser au temps la solution de ce problème. L'histoire dira que la force l'a imposée aux deux peuples du Bas et du Haut-Canada. Pour rendre cette mesure légitime, il faudra le consentement et l'approbation de ces deux mêmes peuples. Leurs voix ne peut se faire entendre que dans la chambre d'assemblée où cependant, l'acte du Parlement impérial, avec ses nombreuses injustices, ne permettra qu'à une partis de leurs légitimes représentants de prendre place, dans la première session de la nouvelle législature.

L'exercice des pouvoirs arbitraires accordés au gouverneur en chef peut retarder pendant longtemps l'élection générale, de même qu'il peut également vous appeler aux hustings.1 d'une manière soudaine et inattendue. Que cette époque soit prochaine ou éloignée, je n'oublierai pas d'anciens engagements. Élu votre député à l'Assemblée du Bas-Canada durant deux parlements, si vous avez approuvé ma conduite et mes principes, comme j'ai raison de le croire, je vous offre de nouveau mes services dans la législature unie. Je vous les offre avec la conviction que le temps est arrivé, où celui qui aime sincèrement son pays, ne doit pas reculer devant les sacrifices qu'entraîne toujours la vie politique. Quelque soit l'unanimité qui règne ordinairement dans les sentiments des électeurs de votre comté, je souhaite et je désire vous rencontrer en grand nombre aux hustings. Je compte sur le patriotisme bien connu d'une population de vingt-cinq milles âmes, quoiqu'elle ne soit appelée, à nommer qu'un seul représentant, tandis qu'un petit bourg de quelques douzaines d'électeurs possédera le même privilège.

Les évènements que l'avenir prépare à notre pays, seront de la plus haute importance. Le Canada est la terre de nos ancêtres; il est notre patrie, de même qu'il doit être la patrie adoptive des différentes populations qui viennent, des diverses parties du globe, exploiter ses vastes forêts dans la vue de s'y établir et d'y fixer permanement leurs demeures et leurs intérêts. Comme nous, elles doivent désirer, avant toute chose, le bonheur et la prospérité du Canada. C'est l'héritage qu'elles doivent s'efforcer de transmettre à leurs descendants sur cette terre jeune et hospitalière. Leurs enfants devront être, comme nous, et avant tout, CANADIENS.2

En Amérique, le plus grand bienfait dont jouissent ses habitants, c'est l'égalité sociale; elle y règne au plus haut degré. Si, dans quelques vieilles sociétés, d'un autre hémisphère, elle semble suffire à leurs jouissances et à leurs besoins, il n'en saurait être ainsi pour les populations vigoureuses et fortes de ce nouveau continent. Outre l'égalité sociale, il nous faut la liberté politique. Sans elle, nous n'aurions pas d'avenir; sans elle, nos besoins ne pourraient être satisfaits; sans elle, nous ne pourrions atteindre ce bien-être que nous promet la nature si vaste en Amérique. Avec des efforts constants et dirigés avec fermeté et prudence vers ce but essentiel à notre prospérité, nous obtiendrons cette liberté politique. Pour nous empêcher d'en jouir, il faudrait détruire l'égalité sociale qui forme le caractère distinctif tant de la population du Haut-Canada que de celle du Bas-Canada. Car cette égalité sociale doit nécessairement amener notre liberté politique. C'est le besoin irrésistible des colonies anglaises dans l'Amérique du Nord. Les mœurs sont plus fortes que les lois, et rien ne saurait nous soustraire à leur puissance. Il ne peut exister en Canada aucune caste privilégiée, en dehors et au-dessus de la masse de ses habitants. L'on peut créer des titres un jour : le lendemain vous voyez les enfants traîner le parchemin dans la boue.

Mais le moyen d'obtenir cette liberté politique, si essentielle à la paix et au bonheur de ces colonies, et au développement de leurs vastes ressources? Le moyen, c'est la sanction de la volonté populaire à l'adoption des lois; c'est le consentement du peuple à voter l'impôt et à en régler la dépense; c'est encore sa participation efficace à l'action de son gouvernement; c'est son influence légitime à fair mouvoir les rouages de l'administration, et son contrôle effectif et constitutionnel sur les individus plus immédiatement préposés à faire fonctionner cette administration; c'est, en un mot, ce qui fait la grande question du jour; le gouvernement responsable, tel qu'on l'a avoué et promis à l'assemblée du Haut-Canada pour obtenir son consentement au principe du l'union, et non tel que peut-être on l'explique maintenant dans certains quartiers.

Ce principe ne constitue pas une théorie nouvelle. Il est le principal moteur de la constitution anglaise. Lord Durham, en reconnaissant la nécessite de son application aux colonies dans leurs affaires locales, a touché à la racine du mal et a recommandé le seul remède efficace. Dans les circonstances actuelles, l'importance de cette question est telle, qu'un candidat qui a des principes politiques et qui y attache quelque prix, ne doit pas hésiter à exprimer son opinion sur ce sujet. Je ne suis pas du nombre de ceux qui reposent une confiance aveugle dans les promesses du Gouverneur Général à cet égard. Loin de là. Je crois que dans la pratique il ne concédera pas ce principe de bon cœur, et je pense que le plus ou le moins d'étendue où il entend aller, dépendra beaucoup de la composition de la nouvelle Chambre d'Assemblée. Pour moi, je n'hésite pas à dire que je suis en faveur de ce principe anglais de gouvernement responsable. Je vois, dans son opération, les seules garanties que nous puissions avoir d'un bon gouvernement constitutionnel et effectif. Les colons doivent avoir la conduite de leurs propres affaires. Ils doivent diriger tous leurs efforts dans ce but; et pour y parvenir, il faut que l'administration coloniale soit formée et dirigée par et avec la majorité des représentants du peuple, comme étant le seul moyen « d'administrer le gouvernement de ces provinces selon les désirs et les intérêts du peuple, et d'avoir pour ses sentiments, tels qu'exprimés par ses représentants la juste déférence qui leur est due. »3

Une autre question non moins importante, est celle qui résulte même de l'union des deux provinces. Elle est un acte d'injustice et de despotisme, en ce qu'elle nous est imposée sans notre consentement, en ce qu'elle prive le Bas-Canada du nombre légitime de ses représentants, en ce qu'elle nous prive de l'usage de notre langue dans les procédés de la législature, contre la foi des traités et la parole du Gouverneur Général, en ce qu'elle nous fait payer, sans notre consentement, une dette que nous n'avons pas contractée, en ce qu'elle permet à l'Exécutif de s'emparer illégalement, sous le nom de liste civile, et sans le vote des représentants du peuple, d'une partie énorme des revenus du pays.

S'ensuit-il que les représentants du Bas Canada doivent s'engager d'avance, et sans garanties, à demander le rappel de l'union? Non, ils ne doivent pas le faire. Ils doivent attendre, avant d'adopter une détermination dont le résultat immédiat serait peut-être de nous rejeter, pour un temps indéfini, sous la législation liberticide d'un Conseil spécial, et de nous laisser sans représentation aucune. C'est une erreur trop générale de la part des partis politiques, dans les colonies, que de croire qu'ils ont de la sympathie à attendre de tel ou tel ministère impérial. Que le ministère, à Londres, soit tory, whig ou radical, cela ne fera aucune différence dans la situation politique des colonies. Le passé est là pour nous en convaincre.

Les réformistes, dans les deux provinces, forment une majorité immense. Ce sont ceux du Haut-Canada, ou au moins leurs représentants qui ont assumé la responsabilité de l'acte d'union, et de toutes ses dispositions injustes et tyranniques, en s'en rapportant, pour tous les détails, à la discrétion du Gouverneur Général. Ils ne sauraient, ils ne peuvent pas approuver le traitement que cet acte fait aux habitants du Bas-Canada. S'ils ont été trompés dans leur attente, ils doivent réclamer contre des dispositions qui asservissent leurs intérêts politiques et les nôtres aux caprices de l'Exécutif. S'ils ne le faisaient, ils mettraient les réformistes du Bas-Canada dans une fausse position à leur égard, et s'exposeraient ainsi à retarder les progrès de la réforme pendant de longues années. Eux, comme nous, auraient à souffrir des divisions intestines qu'un pareil état de choses ferait inévitablement naître. Il est de l'intérêt des réformistes des deux provinces de se rencontrer sur le terrain législatif, dans un esprit de paix, d'union, d'amitié et de fraternité. L'unité d'action est nécessaire plus que jamais. Je n'ai aucune doute que, comme nous, les réformistes du Haut-Canada en sentent le besoin, et que dans la première session de la législature, ils nous en donneront des preuves non équivoques; ce qui, j'espère, sera le gage d'une confiance réciproque et durable.

Quand l'œuvre de la législation régulière et constitutionnelle sera reprise, une autre question importante qui est d'un intérêt plus immédiat pour les habitants du Bas-Canada, appellera en toute probabilité l'attention de vos députés. Je veux parler de la question des droits seigneuriaux. Je partage bien sincèrement l'opinion que vous avez déjà exprimée à cet égard dans la sixième résolution de l'assemblée de votre comté, du 11 juin 1837, dans laquelle vous avez déclaré que « dans la vue d'assurer tôt ou tard le triomphe des principes démocratiques qui, seuls peuvent fonder un gouvernement libre et stable sur ce nouveau continent, nous devons employer tous les moyens en notre pouvoir pour égaliser les conditions sociales, arracher au gouvernement tout espoir d'établir dans le pays un noyau d'aristocratie, quelque faible qu'il puisse être; et que cette assemblée regarde comme un des moyens les plus propres à parvenir à cette fin l'abolition des droits seigneuriaux, en accordant aux possesseurs d'iceux une compensation juste et raisonnable, et l'établissement d'une tenure entièrement libre que nos mœurs et nos besoins réclament hautement et impérieusement. »

L'éducation est le premier bienfait qu'un gouvernement puisse conférer à un peuple. Autrefois il existait des écoles que le Conseil législatif a fermées. L'argent public sera mieux employé à les rouvrir qu'à soudoyer une police que tout le monde repousse et abhorre. L'établissement de nos collèges donne tous les jours le démenti à ces assertions fausses et injurieuses, proférées par les préjugés et les passions, de l'ignorance des Canadiens et de leur prétendue indifférence pour l'éducation.

Le développement de nos vastes ressources intérieures, nécessite impérieusement l'ouverture d'une navigation facile depuis la mer jusqu'aux lacs. Le St-Laurent est le canal naturel d'une grande partie des produits de l'ouest. Si, pour attirer à nous cette source de richesses publiques et privées, il faut que la main de l'homme vienne en aide des moyens que la nature nous offre, nous ne devons pas hésiter à y donner une coopération judicieuse et prudente.

Telles sont mes vues sure les points généraux de notre position politique. Si elles sont les vôtres, vous m'en donnerez la preuve le jour où, en commun avec vos frères réformistes, vous serez appelés à faire choix d'un membre pour vous représenter dans la législature unie.

J'ai l'honneur d'être,
Votre dévoué Serviteur,

L.H. Lafontaine

Montréal, 25 août 1840.

Notes

1. Mot anglais dont l'équivalent français le plus juste est « tribune », au sens de plateforme. Le citoyen monte sur la tribune pour s'adresser à la foule. Par extension, les hustings réfèrent aussi aux élections elles-mêmes.

2. « Avant tout je suis Canadien » , chant patriotique dont les paroles furent composées par George-Étienne Cartier en 1835.[1] L'Association des Fils de la liberté, fondée en août 1837, en a fait son hymne.[2]

3. Peut-être est-ce une citation du Rapport sur les affaires de l'Amérique du Nord britannique?



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