Analyse d'un entretien sur la conservation des établissements du Bas-Canada, des lois, des usages, etc. de ses habitants
Avertissement
Eu présentant cet ouvrage au public, on croit devoir avertir que ce n'est point un tableau d'imagination; que le titre qu'il porte n'est point une invention de l'auteur pour piquer la curiosité. C'est une réalité. Il rend compte d'un entretien qu'il a eu en effet, il y a un peu plus de six ans. On verra comment il fut provoqué.
Ce petit ouvrage fait partie d'un journal tenu et écrit en forme de lettres pendant le cours d'un voyage fait dans un des états voisins, et d'une résidence de plusieurs semaines dans les environs de sa capitale. À l'exception d'une couple de ces lettres qui ont vu le jour dans deux de nos feuilles périodiques, il est resté inédit.
De toutes les lettres dont ce journal se compose, celle-ci est de beaucoup la plus longue. Il suffit de considérer la nature du sujet qui s'y trouve discuté pour en sentir la raison. On imagine bien aussi que ceux dont-il est question dans les autres sont assez généralement étrangers à celui-ci. On pouvait dès lors convenablement la détacher du reste, et on a pris en conséquence le parti de la publier séparément.
Il est à propos de faire remarquer qu'il y a déjà près de dix huit ans qu'il parut à Montréal, une petite brochure sur le même sujet. Ce n'était comme celui-ci qu'un essai très imparfait. Il dut pourtant faire quelque sensation alors; l'auteur y défendait les vrais intérêts du gouvernement, en défendant la cause de ses compatriotes que l'on calomniait alors comme on les avait calomniés à diverses époques depuis la conquête, ce que l'on fit, surtout deux ans après, comme on les a si souvent calomniés depuis, comme on l'a fait encore récemment. On imagine bien qu'il n'a pas été épargné lui-même. Cependant les préjugés et les passions n'ont pas pu réussir à effacer entièrement l'impression qui en était résulté, encore moins à ébranler les faits qu'il invoquait. Les événements qui ont suivi, prévus et annoncés alors, ont mis le sceau à l'évidence de ces importantes vérités. Les faits eux-mêmes se sont multipliés et ont jeté sur elles un éclat encore plus frappant. Les intrigues ni la violence ne pouvaient les obscurcir sans retour. D'un autre côté, si l'auteur a bien vu alors, ce n'est pas à une sagacité particulière qu'il doit cet avantage. Mais il aimait son pays; il était attaché à son gouvernement dont il respecte dont il chérit les principes. Il était guidé dans ses recherches par le sentiment des obligations qui le liaient à l'un et à l'autre. Cette politique en vaut bien une autre. Avec ce fil, il est aisé de ne pas s'égarer.
Maintenant, laissant de côté tous les faits antérieurs à 1810, et détournant les yeux du tableau que nous présente cette lugubre et trop mémorable époque, je demanderais à tout homme pénétré d'un attachement sincère et éclairé pour le gouvernement anglais, s'il peut croire que les événements de la dernière guerre eussent suivi la direction qu'on leur a vu prendre, en supposant que les vœux des ennemis des Canadiens et de leurs établissements eussent été comblés, et que les idées que le gouverneur Craig lui-même parut un instant adopter se fussent réalisées.
On voudra bien se rappeler qu'il n'était question de rien moins que de renverser tout l'édifice des droits des Canadiens: c'était des séditieux, des rebelles, des traîtres. Il fallait suivre pour ce pays la marche tracée par le gouvernement de l'Irlande dans des temps de fanatisme, de barbarie ou d'ignorance, et on n'a pas rougi de l'écrire même depuis. Il fallait proscrire les établissements des anciens habitants de la Province, leurs lois, leurs usages. C'était les proscrire eux-mêmes. On le sentait. On les trouvait de trop sur cette terre qui leur avait donné naissance, arrosée de leur gang, honorée par leur valeur, comme si leur présence l'avait souillée. Enfin on allait jusqu'à méditer le renversement de la forme du gouvernement lui-même, demander à grands cris qu'on leur arrachât cette constitution devenue l'objet de notre juste attachement, parce qu'elle pouvait nous fournir quelques moyens de résister à ces projets de spoliation.
Revenant à l'auteur des considérations, observons encore qu'il rappelait à l'administration ce qu'elle devait aux Canadiens à titre de devoir et de justice, comme pour l'intérêt du gouvernement de la mère-patrie elle-même. Il lui faisait remarquer qu'arracher à un peuple les établissements dont on ne pouvait le priver sans injustice, ce n'était pas seulement l'immoler à la cupidité, fournir des prétextes pour le tyranniser, mais encore le rendre étranger à son gouvernement, déraciner dans le cœur des citoyens tout sentiment d'intérêt dans la chose publique, qui seul peut nourrir et fortifier celui de l'attachement envers la métropole. Il faisait voir que cette vérité de tous les temps et de tous les lieux était surtout applicable à cette Province à raison de sa situation particulière, des rapports dans lesquels elle se trouvait et avec sa métropole et avec les pays dont le nôtre était environné, et de plusieurs autres circonstances également frappantes. Il observait surtout qu'en suivant cette conduite, on privait l'Angleterre de l'ascendant de son influence morale sur cette colonie, pour donner ce levier à une autre puissance qui ne pouvait en user qu'au préjudice de celle à qui on l'enlevait, aussi bien que de ses propres enfants. Enfin il faisait voir clairement que le gouvernement français lui-même n'avait successivement perdu ses colonies de l'Amérique du nord que parce qu'il y avait foulé aux pieds les droits de ses sujets et paralysé les efforts du plus noble patriotisme, en mettant le despotisme à la place des lois.
Ce sont ces importantes considérations qui se trouveront de nouveau développée dans la lettre que l'on va lire. Le public sentira de lui-même les motifs qui ont porté à mettre ce tableau sous ses yeux, sans qu'on ait besoin d'entrer dans aucune explication à ce sujet.
1er septembre, 1819
PENDANT le peu de jours que nous nous sommes arrêtés à *— *—, avant de venir prendre notre hébergement dans ce village, j'ai eu avec une couple d'anglais un entretien dont le sujet ne peut manquer de t'intéresser aussi vivement que moi-même. Acteur dans la scène, elle était telle que je ne pouvais y jouer un rôle secondaire. Il était question du Bas-Canada, de la conduite que le Gouvernement anglais avait tenue, et de celle qu'il devait tenir à notre égard. Il m'a fallu soutenir la cause de mon pays. Je crois l'avoir plaidée avec quelque honneur, et j'ai pu me convaincre que ce n'était pas absolument sans succès que j'ai combattu des erreurs au dessus desquelles le talent peut s'élever, mais dont l'ignorance est presque toujours dupe ou victime. Nous avons dû discuter en même temps plusieurs questions de haute politique et de morale publique, qui se liaient naturellement au sujet de notre conversation. Je dois ajouter que j'ai éprouvé de la satisfaction dans cette occasion, parce que je me rencontrais avec des hommes éclairés et instruits, et que chez des personnes de cette espèce, les préjugés nationaux où autres n'étouffent pas, comme cela arrive toujours chez les ignorants et les fanatiques, tous les sentiments de la justice, et ne couvrent pas la vérité d'un voile impénétrable. D'ailleurs on peut parvenir à dissiper l'erreur quand elle n'est pas la fille des passions. Son règne est inébranlable, quand une cupidité sordide et une ambition ignoble unie à l'ignorance lui servent de trône.
Pour te mettre à même de bien entendre le sujet de notre discussion, je dois préluder par te dire que pendant nôtre séjour à *———, outre les livres que nous avions apportés avec nous, j'ai lu, suivant ma coutume, tous ceux qui ont pu nous tomber sous la main, quand ils m'ont paru pouvoir être de quelqu'utilité. Un jeune Anglais, entre-autres, a passé quelque temps avec nous. Il en avait plusieurs. Dans l'un des ouvrages qu'il m'a prêtés, se trouvaient quelques passages qui avaient rapport au Canada en général, et au Bas-Canada en particulier. Ils étaient de nature à fixer mon attention, comme tu en pourras juger dans un instant, et ils me fournirent l'occasion de lui dire ainsi qu'à quelques autres, que l'auteur parlait évidemment du Bas-Canada sans le connaître, et qu'il ignorait absolument l'état du pays et les circonstances dans lesquelles il se trouvait relativement à l'Angleterre; que par cette raison, il ne pouvait raisonner juste sur les principes qui devaient servir de règle à la conduite particulière du gouvernement anglais à notre égard. Un de ceux à qui je tenais ce langage en parut d'autant plus étonné qu'il était l'admirateur et l'ami de l'écrivain. Il faut convenir aussi que l'ouvrage a bien du mérite, et a dû coûter beaucoup de recherches et de travail. Si cette partie pêche, c'est que l'auteur n'a jamais voyagé dans le Bas-Canada, et n'en parle qu'incidemment, et en passant, enfin emprunte de quelques autres les réflexions qu'il a mises au jour. Au reste un de ceux avec lesquels j'ai eu occasion de m'en entretenir, avait quelque raison de mettre de l'importance à ce que je lui disais à ce sujet. Le résultat a été qu'a mon retour à *— *—, lieu de sa demeure, et où il est venu me rendre visite, j'ai été invité à passer, une veillée chez lui. J'ai pu me convaincre que son intention avait été de me ménager une entrevue avec un de ses amis, pénétré des sentiments et des opinions contre lesquels il m'avait entendu me prononcer aussi décidément. Il n'a pas manqué de faire tomber la conversation sur l'ouvrage en question. Et nous en sommes venus bien vite à la partie sur laquelle a roulé l'entretien dont je t'ai parlé d'abord.
Suivant l'écrivain en question, le Parlement Britannique s'est rendu coupable d'une grande erreur en laissant et confirmant aux Canadiens du Bas-Canada, par les actes qu'il a passés pour cette Province, le droit de plaider dans leurs Cours, et de faire leurs lois en français. Ces actes sont dénués de toute sagesse et mettent des obstacles insurmontables à ce que le Bas-Canada soit jamais anglais, et c'est, suivant lui, affaiblir la colonie, au lieu d'ajouter à sa force comme un des postes avancés qui doit servir en quelque sorte de boulevard à cette partie de l'empire. Tant que le Bas-Canada continuera d'être français par sa langue; sa religion, ses usages et ses mœurs, il est évident que ses habitants ne seront jamais bons sujets britanniques.
Il parle ensuite de la nécessité de fortifier le Canada pour le rendre invulnérable de la part des États-Unis. La raison qu'il donne comme devant engager l'Angleterre à donner plus d'attention à cet objet, et à mettre plus d'activité dans ses efforts pour parvenir à ce but, c'est que les États-Unis forment déjà un peuple dont l'ambition et la rivalité doivent lui donner tout à craindre, en songeant à la rapidité avec laquelle s'accroît leur puissance. C'est en vain que l'Angleterre se flatte d'avoir ce peuple pour ami. Si elle tarde trop à prévenir le danger, il ne sera bientôt plus temps de le détourner, et il sera inévitable. Elle perdra ses colonies de l'Amérique du Nord, et avec elles ses possessions des Îles, etc. Telles sont les idées de l'auteur qui ont donné lieu à notre entretien. Ce sont aussi la doctrine et les principes développés alors pour les soutenir qui ont provoqué de ma part les observations dont je vais te rendre compte, et qui suffiront pour te faire connaître celles auxquelles elles servaient de réponse. Il serait impossible sans doute de faire entrer dans ce cadre tous les détails d'une discussion qui a duré plusieurs heures. Je me contenterai d'en esquisser les principaux traits; tu peux compter sur la fidélité avec laquelle ils seront rendus.
Je lui ai fait remarquer que les exemples qu'il citait n'étaient pas propres à appuyer les sentiments qu'il mettait au jour, et que les faits militaient contre les principes qu'il s'efforçait d'établir. Il en avait surtout appelé à la conduite des Romains. Suivant lui, c'était à la constance avec laquelle ils avaient travaillé à introduire partout leurs lois, leurs usages, leur langue et leurs mœurs qu'ils avoient dû la force et la stabilité de leur puissance. Je lui ai fait observer d'abord que, dans la partie occidentale de l'empire, si on en exceptait Carthage, les Romains n'avoient guère soumis à leur domination que des peuples qui se trouvaient dans l'état sauvage; que par la nature des choses elles-mêmes, les mœurs des peuples barbares devaient naturellement se former sur celles des nations civilisées qui les soumettaient, ou sous l'influence ou la domination desquelles ils se trouvaient placés par les circonstances. La raison en était évidente. Ils n'avoient pas en eux-mêmes les éléments de la civilisation. Les liens de la société n'étaient pas assez forts. Il fallait bien dès lors qu'ils prissent les mœurs, qu'ils adoptassent les usages et les lois capables de les resserrer. C'était pour eux un avantage. Ces changements devenaient un obstacle à leur anéantissement. Au surplus, c'était un effet de la nécessité. C'était un cas extrême qui ne pouvait servir de règle entre les nations policées.
Quant à Carthage, les Romains avaient exercé envers elle un acte de cruauté et de barbarie nationale. La guerre de ces deux Républiques était une guerre d'extermination. Mais sa destruction n'avait pourtant pas été seulement l'ouvrage de l'ambition et de la haine. Les Romains, en faisant de cette ville rivale un monceau de ruines, avoient cru travailler pour leur propre conservation. Leur opinion vraie ou fausse était qu'ils ne pouvaient se promettre de repos, pas même assurer leur existence, tant que cette implacable rivale existerait.
On avait tort de prétendre que les Romains eussent travaillé sans relâche, et dans tous les pays qu'ils avoient successivement soumis, à opérer cette métamorphose que l'on prétendait signaler comme une preuve de leur profonde habileté dans l'art d'étendre et d'assurer leurs conquêtes, puisque c'était au contraire en montrant le plus souvent envers les peuples vaincus une extrême condescendance, qu'ils s'étaient d'abord fait une réputation de justice et de douceur qui leur avait concilié leur respect et leur affection. Une conduite diamétralement opposée avait perdu Carthage. C'était la dureté de son gouvernement qui avait fait des peuples de tous les pays qui se trouvaient renfermés dans son empire autant d'ennemis acharnés à sa perte, et dont les efforts réunis à ceux des Romains avoient contribué à l'écraser.
Les Romains s'étaient sans doute souvent écartés de la route qu'une saine politique leur avait d'abord tracée. Mais c'était quand la corruption avait commencé à gangrener leur gouvernement. Devenus ivres d'une puissance à laquelle rien ne pouvait plus résister, ils avoient fait ce que font tous les tyrans. Ils avoient abusé de leur force pour fouler aux pieds les lois de la justice comme celles de l'humanité. Mais leur décadence avait marché de pair avec les actes de violence dont ils s'étaient rendus coupables. C'était aussi l'abîme dans lequel leur empire s'était englouti. En suivant la marche des faits et leur enchaînement dans l'histoire de cette nation, il était même impossible de ne pas voir que les parties de l'empire qui avaient résisté le plus longtemps aux effets destructeurs de ces causes d'affaiblissement et de dissolution, étaient exactement celles où les droits des peuples avoient été les moins violés, et où ces maîtres du monde s'étaient plus ou moins bornés à l'exercice de la suprématie politique. Tout ce qui composait l'empire d'orient, habité par les Grecs, qui avaient conservé leurs lois, leurs, usages, leur langue, enfin quelque chose de national dans leurs établissements, dans leurs mœurs et dans leur gouvernement, avaient aussi soutenu l'empire et le nom Romain pendant des siècles après la chute de Rome elle-même, et avec elle de tout l'empire d'occident. C'était au contraire les peuples qui avaient perdu leurs lois et leur langue, leurs usages et leurs mœurs, qui avaient été forcés d'adopter ceux de leurs vainqueurs, qui avaient les premiers lâchement succombé sous les efforts de ces hordes de barbares du nord de l'Europe. Quels motifs auraient pu porter à repousser l'invasion des hommes qui depuis longtemps n'avoient plus de patrie?1
Je laisse ici de côté une foule d'autres traits analogues et de documents historiques que j'ai invoqués à l'appui de ces vérités pour venir de suite à une remarque qui trouvera ici naturellement sa place. J'ai observé qu'en supposant même que ces termes de comparaison ne fussent pas d'une exactitude aussi parfaite qu'ils l'étaient en effet, cette espèce de politique qui avait pour but et pour moyens de métamorphoser ainsi les peuples, aurait eu chez les anciens des caractères de tyrannie et de violence beaucoup moins marqués et moins odieux que chez les modernes. Il n'y avait qu'un très petit nombre d'hommes libres et propriétaires chez les premiers. La population était à peu près ce qu'elle est de nos jours dans les Antilles, et dans quelques autres parties de l'Amérique.2 Les campagnes étaient cultivées par des esclaves, qui exerçaient aussi presque seuls dans les villes les arts mécaniques. Les maîtres, qui par là même jouissaient seuls du droit de cité, avoient sur ces esclaves celui de vie et de mort. Ils les regardaient à peu près comme les animaux de leurs champs. Ils les comptaient pour rien dans l'ordre de la société. Ils ne les considéraient que comme une propriété, et ne les estimaient qu'à raison de la valeur des services qu'ils en tiraient, comme le sol ou ses productions. Dans un semblable état de choses, il eut été sans doute moins injuste d'exiger que les citoyens se prêtassent à des changements qui étaient nécessairement moins durs à subir comme plus faciles à opérer, ne fût-ce qu'à raison du petit nombre d'hommes qu'ils pouvaient affecter, de la supériorité de leurs lumières, des richesses, du loisir de ces êtres privilégiés. Il en était tout autrement chez les nations modernes où la majorité des habitants avait plus ou moins de propriétés, où tous sans exception étaient libres et par cela même possédaient en commun leurs lois, leurs usages, leurs coutumes, le palladium de tous les autres droits et leur unique sauvegarde au même titre que tout le reste de ce qui leur appartient.
Enfin chez les anciens, les principes de la morale étaient assez peu développés.
Passant de ces temps anciens à des époques moins éloignées du nôtre, je lui ai fait observer que les évènements dont l'histoire nous a conservé le souvenir pendant les convulsions qui avaient accompagné la chute de l'empire romain, et le chaos qui avait succédé à ces grands déchirements ne méritaient guère d'arrêter notre attention dans une discussion comme celle dans laquelle nous nous trouvions engagés. On devait en dire à peu près autant de tout le moyen âge. La barbarie avait enfin triomphé. C'était pendant cette période funeste qu'on avait vu les nations exercer les unes envers les autres ce genre d'oppression contre lequel j'élevais la voix, les nations dominantes détruire tous les établissements du peuple vaincu, le réduire par là même à la condition des esclaves. Delà aussi étaient nés tous les fléaux qui peuvent tourmenter l'espèce humaine. Jamais peuple ne s'était sous ce rapport trouvé dans une situation plus affreuse que les Anglais après la conquête qui soumit leur pays aux rois Normands et qui eut des suites si funestes.3 Ces vainqueurs également avides et féroces mirent ce système en pratique.
Les lois nouvelles se rédigèrent en français, et on changea, on abolit les anciennes. Il n'était pas permis de plaider dans une autre langue dans les Cours de justice. On l'apprenait par ordre du gouvernement dans toute les écoles. On n'en parlait pas d'autres dans le Palais des rois; Bientôt la langue comme le nom Anglais devint un opprobre. Du mépris à l'injustice, il n'y a qu'un pas; ou plutôt quand on veut écraser un peuple, on commence par l'avilir. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. L'Angleterre devint et continua d'être pendant plus de deux siècles un théâtre de rapines et de brigandages, de dévastations et de meurtres. Les suites furent pour la nation comme pour les individus, la perte de leurs droits et de leurs propriétés, de tous leurs établissements qui furent renversés à la fois.
Cet horrible état ne commença à changer que quand la langue et les coutumes des Anglais eurent commencé à reprendre graduellement le dessus. L'équilibre se rétablit alors. Ce n'est qu'à dater de cette époque que la nation et ses tyrans eux-mêmes, las de sang et de carnage finirent par se rapprocher mutuellement, goûtèrent enfin quelques instants de repos, et virent luire l'aurore du bonheur dont ils jouissent aujourd'hui.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que nous sommes entrés à ce sujet dans des explications détaillées. J'ai cité des faits. Il ne m'a pas été difficile d'en indiquer un grand nombre à l'appui de mes opinions. J'ai fait un tableau animé et frappant, au moins par sa vérité, des souffrances d'un peuple quand une nation travaille à le dénaturer, à le transformer, à en faire en quelque sorte un être nouveau et différent de lui-même.
Après avoir passé en revue différentes parties de l'histoire moderne, j'ai fait remarquer entre autres que dans ces derniers temps, l'Empereur Joseph Second avait fait des tentatives de cette espèce dans plusieurs des états qui composaient le patrimoine de sa famille. Les événements avaient prouvé que ces injustes efforts avaient également nui à ses intérêts comme à ceux des peuples dont son devoir lui faisait une loi de respecter les droits. Les flatteurs avaient pourtant applaudi aux actes d'autorité arbitraire qui avaient découlé de cette fausse politique. Ils s'étaient extasiés sur les moyens mis, suivant eux, en œuvre avec tant d'habileté pour resserrer les liens qui unissaient les différentes parties de son empire, en introduisant l'uniformité dans les établissements, la ressemblance dans le langage, l'analogie dans les lois. Quel en avait été le résultat? La confusion et le mécontentement; des sujets de collision sans fin, et toujours croissant; l'affaiblissement de l'affection des citoyens pour l'ordre de chose établi, la véritable force d'un empire. Il avait surtout perdu l'attachement des habitants de ces belles Provinces des Pays-Bas, si longtemps l'apanage de sa famille. C'était lui qui avait abattu les barrières qui avaient arrêté les François, et servi contre eux de boulevard à la Hollande et à l'Allemagne, qu'il avait pourtant cru par là rendre inexpugnables.4
S'il était vrai qu'une grande nation ne pût conserver l'union entre les différentes parties qui composent ses domaines, si elle n'en assujettit pas respectivement tous les habitants à parler la même langue, à se régir par des lois semblables, à adopter des institutions communes, si enfin c'est le seul moyen pour elle de se mettre partout et sur chaque point à l'abri des attaques de ses voisins, il faudrait dire que l'Autriche ou l'Espagne aurait dû successivement travailler à opérer dans les Pays-Bas des changements analogues à ceux que vous avez indiqués comme nécessaires dans le Bas-Canada. C'est par là que l'une ou l'autre puissance serait parvenue d'un côté à s'attacher les habitants de ces contrées par des liens indissolubles, de l'autre à élever un mur de séparation entre eux et la France dont ils bordaient la frontière, avec laquelle ils avaient ces moyens de rapprochements et d'union qui vous paraissent si infaillibles. En laissant au contraire subsister entre eux et la métropole ce que vous regardez comme des sources de division et de discorde, la France eût englouti avec facilité et à la fois toutes ces belles Provinces. Les faits déposent contre vous. Autant de temps que les habitants des Pays-Bas ont conservé leurs établissements intacts, et qu'ils n'ont éprouvé aucune crainte de les voir ébranlés et tombés sous les coups de l'autorité de leur métropole, ni la force ni l'intrigue n'ont pu les en détacher.
Si la différence du langage et des lois établissaient une opposition si marquée entre les peuples d'un même empire, comment l'Angleterre a-t-elle pu conserver les îles qui bordent les côtes de là Normandie? Pourquoi n'a-t-on pas tenté d'opérer là cette transmutation que vous regardez comme l'unique moyen d'affermir l'autorité du gouvernement de l'empire sur chacune des parties qui le composent, de s'en attacher les habitants par des liens assez forts pour n'avoir rien à craindre des effets de la force ou de l'intrigue des ennemis au dedans ou au dehors? On a fait tout le contraire. On a laissé aux habitants de Jersey et de Guernesey leurs veilles chartes normandes, cette langue là même que parlent les habitants du Canada, leurs lois, leurs coutumes, leurs usages, jusqu'à leurs espèces de petites assemblées nationales. Tout cela est resté intact et comme sacré depuis des siècles. Cependant elles ne sont séparées que par quelques lieues de mer de cette belle Province de Normandie, réunie à la France depuis des siècles, dont les habitants formaient, pour ainsi dire, une même famille avec ceux de ces îles, qui avaient une origine, des lois communes, des établissements, jusqu'à des espèces d'états semblables, qui parlent la même langue. Comment se fait-il que ceux-ci soient restés aussi fidèlement unis à l'Angleterre, quand tous ces genres de séduction devaient concourir à les en détacher, et les porter à se réunir à leurs frères? La solution de ce problème est aisée. C'est que ces peuples n'ont rien perdu de ce qui attache les hommes à la société dont ils sont membres. Bien loin de voir dans le gouvernement un ennemi de leurs établissements, ils n'ont trouvé en lui qu'un protecteur. Il est devenu l'objet de leur affection dans la même proportion qu'ils ont pu se persuader que son autorité assurait la conservation de tout ce qui devait être le plus cher à leurs yeux, et qui l'est en effet à tous les peuples sans exception.
Si cette espèce de manutention politique par laquelle une nation tend à modeler un autre peuple à son gré, était si propre à opérer l'effet que vous lui attribuez, si elle avait celui de resserrer les liens de la fraternité entre eux, par-dessus tout de concilier à la nation qui a la suprématie politique, l'affection de ceux qui sont soumis à cette épreuve, enfin de faire régner parmi eux, l'ordre, la paix et le bonheur, en leur faisant part de tous les avantages dont elle jouit elle-même, et d'affermir par là l'autorité de son gouvernement, l'Irlande travaillée en ce genre depuis des siècles devrait être un exemple à citer. Les lumières de ses habitants, leur félicité, leur prospérité toujours croissante auraient dû marcher de pair avec celles de leur métropole. Comment se fait-il que la population de ce pays ait été au contraire en proie à tous les genres de souffrances, qu'elle soit si fort en arrière de celle de la Grande-Bretagne, peut-être de celle de la plus grande partie de l'Europe? Un écrivain respectable de ces derniers temps va jusqu'à dire qu'une partie de ces habitants est au-dessous de l'état sauvage; un autre, que ses cultivateurs sont plus malheureux que le paysan russe.5 Son histoire présente une suite non interrompue d'actes de tyrannie, d'un côté, de révoltes, de l'autre: de brigandages, de spoliations, de meurtres de la part des vainqueurs; de vengeances atroces de la part des vaincus. On a dit que l'histoire de ce pays n'aurait dû être écrite qu'avec de la fange détrempée dans le sang, que son peuple était un malade dans les convulsions de la mort. Cependant là on a réduit en pratique le système de conduite qui est l'objet de cette discussion. On n'a négligé aucun moyen de succès, on a tout tenté pour le faire triompher. On n'a jamais mis plus de constance dans l'exécution d'un projet que dans celui d'anglifier l'Irlande. Quel résultat plus propre à démontrer la fausseté de la théorie dont on a suivi les principes en gouvernant cette contrée infortunée!
L'Irlande fut conquise à une époque où l'ignorance couvrait l'Europe de son voile de ténèbres. Les principes de la politique devaient tenir de la barbarie qui régnait encore sur les débris des sciences et des arts, sur les ruines de l'ancienne civilisation. Les erreurs d'un gouvernement une fois appuyées sur ces bases résistent longtemps aux progrès des lumières et à ceux de la morale publique. Combien il faut de temps et de peines pour les dissiper. C'est l'ouvrage des siècles. Les abus, les crimes seuls, se propagent avec la rapidité de l'incendie.
Il faut remarquer à ce sujet que l'on se tromperait étrangement d'attribuer à la diversité du culte les maux de ce pays dévoué. Ses habitants n'éprouvèrent-ils pas les mêmes injustices avant la naissance du protestantisme, et quand les deux nations étaient également composées de catholiques? C'était comme Irlandais et à ce titre, qu'ils étaient, avant le changement de religion qui s'opéra depuis en Angleterre, l'objet d'une persécution qui n'a connu de relâche que dans ces derniers temps. Le but et les motifs qui les allumaient, qui en nourrissaient la flamme, étaient les mêmes. Le prétexte seul a changé, et comme l'a observé un des plus beaux génies qui ait brillé en Angleterre, ceux qui voudraient continuer de nos jours à écraser les Irlandais, s'occupent en réalité fort peu de les amener à un changement de religion. Ce zèle leur est étranger. Ils seraient même extrêmement fâchés de n'avoir pas toujours ce prétexte pour colorer des injustices dont-ils recueillent le fruit. Ils en trouveraient un autre toujours prêt au besoin pour continuer d'exploiter cette mine, s'il était possible que celui-ci leur manquât.
Supposons maintenant les îles de la Normandie et l'Irlande dans la même position géographique. Croit-on que l'Angleterre eût conservé cette dernière avec la même facilité que les deux autres. En supposant l'Irlande dans la même situation et dans les mêmes circonstances que les îles de Normandie, serait-elle restée séparée de la France, comme elles, ou comme les Pays Bas, faisant autrefois partie des possessions d'un Duc François dont le Roi de France était lui même le seigneur suzerain? C'est Joseph Second qui a brisé le premier anneau de la chaîne qui attachaient ces belles provinces à l'héritage de sa famille, qui en est maintenant probablement privée pour toujours.
Supposons encore que ce fût de nos jours, que l'Irlande fût annexée ou soumise à l'Angleterre. Croit-on qu'on prendrait le parti de la traiter de la même manière, dans l'espoir d'y établir l'autorité de la métropole, et de s'assurer par là la conservation de cette précieuse possession?
Il eût été sans doute bien plus facile de réduire en pratique ce système d'amalgame en Écosse à raison de sa situation, du mélange des deux peuples dans les pays qui bordaient les frontières, de l'ascendant que devait nécessairement donner aux Anglais la grande supériorité du nombre, de l'état de la société beaucoup plus avancé chez eux. Cependant l'Écosse a conservé un corps de lois et de jurisprudence civile absolument différent de celui de l'Angleterre, et qui, pour le dire en passant, a la plus grande analogie avec celui du Bas-Canada, puisqu'il a pour base le droit romain contre lequel les jurisconsultes anglais ont montré quelquefois des préjugés aveugles. D'un autre côté, l'Écosse aurait certainement gagné a admettre chez elles les lois criminelles d'Angleterre. Elle a repoussé ce bienfait.6 Les principes et le culte religieux des deux nations sont encore dans une opposition beaucoup plus fortement marquée: et on sait la différence que les écrivains politiques ont attribué à l'une et l'autre de ces deux religions sur la forme et les principes du gouvernement. Quelle a été la suite de ces contrastes? l'autorité du gouvernement en a-t-elle souffert en quoi? A-t-elle perdu de sa stabilité? C'est exactement le contraire. Les haines qui divisaient les deux peuples ont cessé avec les persécutions qui avaient pour but de les réunir, au moyen de l'uniformité dans les institutions. Pour tout dire en un mot, la conservation et l'affermissement de tous les établissements écossais ont été de pair avec ceux de l'autorité du gouvernement commun aux deux peuples.
Les peuples restent toujours attachés à l'ordre de choses qui assure la jouissance de leurs droits. Il n'a fallu que tenter de mettre en pratique un système qui les mettait en danger pour démontrer la fausseté de la théorie par laquelle on prétendait l'appuyer. La chute de cette belle partie des domaines de la maison d'Autriche, devrait suffire d'elle-même pour dissiper les prestiges de l'illusion. Arracher à un peuple ses établissements, c'est briser d'une coup tous les liens qui l'attachent à l'état et au gouvernement sur lequel il doit se reposer de leur conservation. Il doit au moins devenir indifférent pour celui qui le prive de ces objets de son affection, parce que c'est la plus importante de ses propriétés, et qu'elle est la base de toutes les autres. Quand celle-ci est renversée, tout l'édifice s'écroule avec elle. Il n'a plus rien à conserver. C'est alors l'âne de la fable à qui peu importe de porter le bât pour son maître ou pour le voleur qui le dépouille et l'assassine. A ne consulter que les règles les plus ordinaires de la politique, et mettant à part celles de la justice, il n'en faut pas davantage pour se convaincre que ce système est vicieux.
Dans la thèse générale, on peut admettre que le gouvernement d'une empire peut tirer souvent pour la facilité des ses opérations des avantages de l'identité des lois et des mœurs, de la langue et des établissements dans les différentes parties qui le composent. Mais d'abord il est bon de remarquer de suite qu'il faut que cette identité soit le fruit de ces causes générales qui agissent sur les peuples graduellement et d'une manière insensible, et qui la produisent sans effort. Tous les moyens directs et qui peuvent tenir de la coercion, ne sont propres, outre l'injustice de la chose en elle-même, qu'à inspirer du dégoût, provoquer des résistances, exciter des mécontentements, allumer des haines. Dès lors un sentiment de vengeance se réunit à celui de la cupidité. La persécution commence, et avec elle s'établit le règne de la tyrannie et de la violence.
Je dois observer en second lieu que ce principe est nécessairement sujet à de nombreuses exceptions. Pourrait-on disconvenir que cette exception doit devenir de même souvent une règle de conduite pour une nation riche et commerçante, devenue grande et puissante, dont les possessions diverses et multipliées se trouvent réparties sur différents points, dans des situations très différentes, souvent opposées les unes aux autres, soit en elles mêmes, soit à cause de leur éloignement, ou à raison des pays qui les avoisinent et d'une infinité d'autres circonstances qui ne peuvent être d'avance assujetties aux calculs de la prévoyance humaine. Mettant à part d'autres considérations, il est facile de se convaincre que le Bas-Canada, se trouve dans le cas de l'exception. On peut porter l'évidence de cette vérité jusqu'à la démonstration. Elle est appuyée sur des faits. Il ne serait pas même dès lors nécessaire d'appeler à son secours les principes d'éternelle justice, que je crois avoir invoqués avec quelque succès, qui ne permettent pas d'abuser de la force pour heurter les intérêts d'un peuple, de blesser ses plus justes affections plus que de fouler aux pieds tous ses autres droits. Les plus simples règles de la politique militent en notre faveur. — Mais avant d'entrer dans des détails, en examinant la chose sous ce nouveau point de vue, voyons ce que l'on devrait raisonnablement attendre des changements que vous voudriez voir opérer dans le Bas-Canada, et les suites probables qui en résulteraient pour l'Angleterre, aussi bien que pour le Bas-Canada lui-même.
Ce serait une erreur grave, dis-je, d'imaginer que le changement de nos lois et de nos usages, celui de notre religion, et de notre langue surtout pût opérer quelque chose en faveur de l'Angleterre. C'est exactement le contraire. Dans l'état où nous sommes, supposé que nous n'eussions pas pour l'Angleterre un sentiment d'affection bien profond, admettant même que nous eussions des préjugés contre son gouvernement, ce que les faits démentent, au moins ne saurait-on nous attribuer des motifs bien puissants de prédilection pour les États-Unis. Ce que vous regardez comme une source d'opposition de vues et d'intérêts entre nous et l'Angleterre doit par la même raison établir une ligne de démarcation bien plus fortement empreinte entre nous et nos voisins.
Je dois pourtant dire ici que dans le Bas-Canada, nous avons le bonheur de ne guère connaître le fanatisme politique plus que le fanatisme religieux. Cette heureuse disposition est le fruit de la tolérance qui règne dans le pays. On n'y déteste pas un homme parce qu'il est né sur le bord de la Tamise ou de la Seine, qu'il est enfant de l'église catholique ou disciple de Luther ou de Calvin. On a de l'affection ou du mépris pour lui à proportion de son mérite et de ses vertus, ou de ses vices. Mais aussi chez nous comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs, on aime son pays, on le préfère à tout autre; et on a dit, peut-être avec quelque raison, qu'on ne pouvait trouver d'hommes pénétrés d'un sentiment d'affection plus intime pour le pays qui les a vus naître que les Canadiens. On pourrait en dire autant quant à leurs établissements religieux et civils.
Revenant maintenant plus directement à mon sujet, quel motif aurions-nous de désirer ardemment de changer de situation, si l'Angleterre nous laisse dans la paisible jouissance des objets des plus chères comme des plus nobles affections dont l'homme social soit susceptible? Mais supposons pour un moment vos projets réalisés et le Bas-Canada anglais sous le rapport des lois et des coutumes, et surtout du langage, comment ce changement pourrait-il vous donner l'espérance de voir l'Angleterre exercer avec plus de certitude l'empire de l'opinion, obtenir une influence plus marquée sur les habitants du Bas-Canada, former leurs sentiments sur les siens?
Si une nation peut acquérir cette influence sur un peuple, c'est quand celui-ci, plus faible et plus isolé des autres peuples, a des rapports nécessaires avec elle: c'est quand elle en est plus rapprochée par sa situation, et en même temps plus puissante et plus nombreuse, que ses communications avec lui sont plus multipliés, plus faciles, plus rapides, plus constantes, qu'elle peut le former à ses opinions par ses écrits, ses publications journalières, sa littérature, et autres moyens de ce genre, qu'elle à un gouvernement qui marchant plus directement dans le sens de l'opinion publique que celui du peuple voisin, ouvre par là même une carrière plus vaste à l'émulation et à l'activité des citoyens, qu'elle peut faire servir à ses vues d'ambition et d'intérêt. Tels sont entre autres les moyens par lesquels cette nation peut acquérir, indépendamment de ceux qui résultent de la puissance l'ascendant que vous voudriez voir l'Angleterre exercer sur nous. Les Américains-Unis, sont en possession de tous ces avantages à son préjudice, et encore plus relativement à la Province du Bas-Canada, que par rapport à toutes ses autres colonies de l'Amérique du Nord. Les Provinces britanniques qui sont à l'est du Bas-Canada, sont encore séparées des États-Unis par des forêts qu'on a à peine commencé à abattre. Le Haut-Canada l'est par un fleuve, et par des lacs. Le Bas-Canada n'en est divisé que par une ligne purement idéale, déjà bordée des deux côtés en plusieurs endroits par des émigrés de ces états mêmes, établis sur les frontières. On ne peut pas sans doute se persuader qu'ils se dépouillent en la passant de toutes leurs habitudes, de leurs affections, de leurs mœurs nationales, et qu'ils se prennent subitement d'une passion ardente pour l'Angleterre et son gouvernement. Les relations entre deux peuples limitrophes sont dans la nature des choses. Ici elles sont non seulement inévitables; elles ne peuvent que s'accroître et se multiplier. L'association d'opinions semblables, de sentiments analogues, d'idées communes en doit être le résultat nécessaire. La population des États-Unis est et doit rester de beaucoup la plus nombreuse. Sans entrer dans d'autres détails, n'est-il pas évident que cette population doit dans ce cas finir par acquérir un ascendant décidé sur la nôtre, si on n'oppose pas à cette pente naturelle quelque contrepoids, ou si on n'en détourne pas l'effet. N'est-il pas évident de même qu'il est impossible que l'usage qu'on en fera dans l'occasion ne soit pas nuisible, pernicieux aux intérêts de l'Angleterre? Est-ce bien à celle-ci qu'il convient de mettre en d'autres mains ce levier puissant? Elle est à douze cents lieues de nous et l'océan nous sépare. Les actes de son gouvernement ne peuvent agir sur nous de la même manière que les actes du gouvernement de nos voisins agit sur eux. Elle ne peut jamais compter avec la même certitude ni sur l'exactitude des renseignements qu'elle reçoit de ceux qu'elle délègue pour exercer au milieu de nous son droit de surveillance et son autorité en qualité de notre métropole, ni sur la sage application des principes qu'elle peut leur prescrire pour leur servir de règle de conduite, comme le peut faire une administration nationale. En faut-il davantage? Est-il nécessaire d'entrer dans des détails pour faire sentir que dès lors l'Angleterre ne pourrait rien gagner au changement projeté; qu'au contraire, tout dans ce système serait nécessairement à l'avantage d'une puissance rivale qui, d'un jour à l'autre, peut devenir son ennemie.
Mais laissons là les raisonnements appuyés sur l'expérience des autres pays. Renfermons-nous dans celle du Canada, qui doit, par-dessus tout, nous servir de règle. Son histoire depuis la conquête nous présente une suite de faits décisifs, capables de jeter le jour le plus éclatant sur l'objet de cette discussion. Pendant les quatorze années qui suivirent la conquête, nos inquiétudes sur notre sort futur avaient fini par devenir cruelles. Des intrigants qui étaient venus s'établir parmi nous, réputés Anglais, et qui s'en donnaient le nom parce qu'ils en parlaient la langue, travaillaient avec l'activité du fanatisme naturel à des parvenus à nous dépouiller de tous nos droits civils et religieux. L'acte du Parlement de l'année 1774, calma nos craintes et rétablit la confiance dans le gouvernement de notre nouvelle métropole. C'est alors qu'on a vu les Canadiens lui rester attachés pendant que les anciennes colonies anglaises de l'Amérique du Nord déchiraient avec violence tous les liens qui jusque là les avaient unis à elle. Quelle fut la conduite d'un grand nombre de ceux qui naguère importunaient le gouvernement anglais de leurs cris sur le danger imminent et inévitable, suivant eux, pour son autorité de nous laisser en possession de nos établissements? A peine elle nous fut assurée, la question se discutait encore dans le Parlement, et ils faisaient des efforts pour nous engager à prendre parti en faveur des Provinces armées pour chasser les Anglais de cette partie du monde. C'est aux Canadiens que l'Angleterre doit la conservation d'une colonie dans laquelle on assurait alors, comme on a fait depuis avec bien plus d'injustice encore, qu'elle ne pourrait compter que des traîtres.
Le vrai blesse quelquefois les règles de la vraisemblance. — Pourrait-on ne pas être convaincu de cette vérité en songeant que bientôt après qu'un traité eût assuré aux Américains leur indépendance, les déclamations, les intrigues auxquelles on avait eu recours pour perdre les Canadiens, se renouvelèrent, et qu'on fit retentir la Province du bruit des prétendus dangers auxquels ce qu'on appelait la faiblesse et l'erreur de ceux qui étaient à la tête du gouvernement de l'empire, exposaient, ses possessions du Canada, en assurant la stabilité des établissements de ses habitants. C'était, disait-on, des Français dans le cœur comme ils l'étaient par la langue et les lois, des papistes, ennemis nés du nom Anglais, d'une nation protestante et de son gouvernement. Aussi quand il a été question de donner une nouvelle forme au gouvernement du Canada, et d'organiser sa constitution actuelle, a-t-on vu encore l'ancien levain fermenter de nouveau, et des hommes de la même trempe invoquer les mêmes prétentions pour engager le Parlement à proscrire les Canadiens en masse, en les privant de tout droit de citoyen dans ce nouvel état de choses.
Le gouvernement anglais a méprisé ces criailleries comme les anciennes. Mais depuis cette époque, ces scènes dégoûtantes se sont pourtant renouvelées. On a vu même la constance de ces déclamateurs couronnée parfois de succès. On a pu aller jusqu'à inspirer les craintes les plus vives, et tout ensemble les plus puériles à quelques uns de nos gouverneurs sur les dispositions des Canadiens. On soutenait, avec l'accent d'une persuasion capable d'en imposer à la bonne foi de celui qui ne peut voir que par les yeux d'autrui, que du moment où on leur mettrait des armes entre les mains pour repousser une invasion, la métropole serait victime de sa folle confiance, et qu'ils les tourneraient contre elle. Un gouverneur en proie à ces préjugés, ivre de vanité et de ressentiments contre eux, parce que les Communes soutenaient la cause du pays en opposant quelque résistance à ses vues, s'était conduit d'une manière plus qu'arbitraire. Sous son administration, non seulement la Province en général, mais plusieurs de ses citoyens en particulier, avaient éprouvé des traitements dont rien ne sauraient atténuer l'injustice. Et c'était au moment où nous étions menacés d'une rupture entre l'Angleterre et les États-Unis qu'on le poussait à ces démarches odieuses. Lors de la déclaration de guerre, il se trouvait heureusement remplacé par un homme doué de prudence, qui sut s'honorer par des actes de justice, et inspirer la confiance. Vous savez quel a été le résultat de cette dernière épreuve, également honorable pour le corps de ce peuple, aussi bien que pour les individus sans exception.7
Cependant à l'époque de la déclaration de guerre, il y avait à peine des troupes dans les deux Provinces. Le gouverneur n'avait point de fonds à sa disposition. Un coup de main pouvait faire tomber le pays au pouvoir de ceux qui l'auraient attaqué dans un moment où il était sans défense. Et ce sont ces Canadiens si souvent l'objet de la calomnie d'hommes qui parviennent au milieu d'eux à jouir d'une considération à laquelle il ne leur serait point donné d'atteindre dans leur pays, qui ont pu trouver des ressources, et fournir à ce gouverneur les moyens d'assurer le salut de la Province dont ces zélateurs politiques désespéraient, dont ils avaient tant de fois avant cette époque, dont ils ont si souvent depuis pendant le cours de la guerre, annoncé la perte comme infaillible.
Qu'on interroge les officiers de l'armée? Je m'en rapporterais à eux relativement aux dispositions des habitants de la Province, et en particulier des miliciens qui ont servi avec eux ou sous leur commandement, pendant le temps de la durée de la guerre.
Une chose surtout digne de remarque, c'est que quelque lourd que fût pour eux le service de la milice, on pourrait à peine citer des exemples de désertion de Canadiens pour passer à l'ennemi, ou qui aient servi dans les rangs de l'Armée américaine, et enfin qui aient pris parti contre leur pays.8 Quant à leur conduite sous tout autre rapport pendant la guerre, elle a été sans reproche. Et ce fait qui finit par en imposer à la calomnie elle-même, milite plus fortement en ma faveur que tous les raisonnements habiles.
Ce n'est pas que je prétende faire un mérite particulier aux habitants du Bas-Canada, de cette conduite. Après tout c'était un devoir, ils s'en acquittaient. Mais il est juste d'observer que le sentiment de cette espèce d'obligation est toujours plus fort chez un peuple qui en la remplissant rend pour ainsi dire au gouvernement ce qu'il en reçoit. Il s'affaiblit dans la même proportion que celui-ci manque de son côté à ce qu'il doit au peuple, en cessant de veiller et de travailler au soutien de ses établissements, en le tourmentant par la crainte de se les voir arrachés, et encore plus en le dépouillant. D'un autre côté, les Canadiens suivaient aussi l'impulsion de leur propre intérêt en soutenant par là même l'édifice de leurs propres droits. Puis, que pouvaient-ils gagner en travaillant à renverser un gouvernement qui s'est montré leur protecteur, pour s'affilier à un peuple dont les idées, les mœurs, le langage, les lois ne sont point à l'unisson avec ceux de leur pays? Cette pensée n'entre pas plus dans la tête d'un peuple que dans le cœur d'un individu, si des craintes fondées, si la persécution, des spoliations ne l'ont point en quelque sorte dénaturé, et n'ont pas engendré ce malaise qui produit le désir d'un changement qui présente l'espoir de quelque adoucissement aux maux qu'on souffre, ou au moins l'apathie qui y rend indifférent.
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Notes
1. Chose digne de remarque, la partie de l'Italie qui fut la dernière à se soumettre aux vainqueurs de l'empire d'occident fut ce qu'on appelait la Grands Grèce, celle où la langue des Romains n'avait pu, en dépit de leurs tentatives réitérées, l'emporter sur celle des habitants du pays!
2. Cela est si vrai que la population de l'Attique était à peu près sous ce rapport dans le même état que celle de la partie française de St-Domingue à l'époque de la révolution. Elle était composée d'environ 500 000 esclaves; 30 000 citoyens et 10 000 étrangers. La condition de ces derniers se rapprochait beaucoup de celle des gens de couleur dans cette île. Ils n'exerçaient aucun droit de citoyens actifs. Ils n'étaient point admis aux assemblées du peuple. C'était une classe mitoyenne entre les hommes libres et les esclaves. Il en était ainsi du reste de la Grèce. Quant aux Romains, ils s'en trouvait parmi eux qui avaient jusqu'à 20 000 esclaves.
3. Il serait difficile, dit un historien anglais, de trouver dans, l'histoire une révolution plus destructive et suivie d'un asservissement aussi complet des anciens habitants.
4. C'est encore une chose bien digne de remarque, que Joseph agissait ainsi dans les Pays Bas avec d'autant plus de sécurité qu'il se reposait du succès de l'exécution de ses projets sur la probabilité de la longue durée de son alliance avec la France! Le temps lui a manqué comme à tous ceux qui jouent le même jeu, et ses calculs l'ont trompé. C'était dans l'ordre. Quels rapprochements frappants se présentent!
5. Wakefield, Young, etc.
6. On a observé dans quelques écrits qui ont paru dans le Bas-Canada que ceux qui ont fait entendre dans cette Province les plaintes les plus amères contre nos lois, sont assez communément des Écossais qui devraient s'applaudir d'y retrouver le droit commun de leur pays. Ceux d'entre eux qui viennent s'établir parmi nous ont-ils consacré leurs veilles à l'étude de la jurisprudence? Ont-ils passé leur vie à méditer sur les principes de la législation et de la politique? Quand on n'aurait que ce trait de leur conduite à citer sur cet article, il serait permis d'en douter. Quelle peut être la source de cette haine pour nos lois? Quel motif a pu les engager dans les tentatives, les efforts auxquels ils se sont livrés pour les faire disparaître et y substituer celles d'Angleterre auxquelles ils sont beaucoup plus étrangers. Ce mystère n'est pas inexplicable. — Je laisse à d'autres la solution de ce problème, ou plutôt elle se présentera d'elle-même.
Ajoutons que les mêmes hommes ont souvent mis au jour leurs réflexions sur la nécessité de la conservation de l'ancienne langue celtique qui n'est plus à l'usage des nations civilisées, non seulement, dans les montagnes d'Écosse, mais même parmi ceux qui en sortent pour venir s'établir dans ces colonies. — Des sociétés se sont formées, ou se sont affiliées à des sociétés déjà établies dans la Grande-Bretagne pour cet objet. On veut, dit on, parce moyen, nourrir les sentiments nationaux, et par là même l'attachement de ces montagnards au gouvernement de la métropole. Que chacun fasse ses rapprochements.
7. Les ennemis des Canadiens n'ont pas manqué, au commencement de ces événements, de parler du rassemblement de la Chine à propos de l'exécution de la loi de milice passée dans la session du Parlement, comme du fruit d'un système organisé pour faire soulever toute la Province, calomnie trop méprisable pour arrêter l'attention. Ce qu'on doit remarquer ici à ce sujet, c'est qu'en faisant republier dans les gazettes de la Grande-Bretagne le récit de cet événement, on eut le soin d'ajouter que des membres influents de nos Communes étaient à la tête de ce soulèvement et on les nommait! Il est nécessaire maintenant d'observer que pendant la session du Parlement, on avait eu recourt aux intrigues, aux criailleries pour inspirer au peuple les sentiment de la haine contre eux. On avait été jusqu'à imputer à l'un d'eux la passation d'une clause de l'acte qui excitait les plaintes contre laquelle il s'était élevé avec toute la force et l'activité dont il était capable. Ces représentants étaient l'unique objet des vociférations de ceux qui se trouvaient dans ce rassemblement. Et c'était à ces représentants qu'on imputait un soulèvement dont ils étaient exposés à être les victimes! Il faut encore dire qu'il y avait eu une imprudence de commise. — On mettait cette loi à exécution avant de l'avoir fait connaître par l'impression, circonstance qui donnait un prétexte de plus aux murmures d'hommes qui demandaient qu'on leur montrât la loi en vertu de laquelle on voulait leur faire porter le fardeau de la milice, etc.
8. S'il y a eu quelques désertions dans les régiments de milice parmi les Canadiens, elles n'ont été que momentanées. Quelques uns d'eux s'échappaient pour aller passer quelques jour chez leurs parents, et revenaient le plus souvent d'eux-mêmes rejoindre leurs corps.