Analyse d'un entretien sur la conservation des établissements du Bas-Canada, des lois, des usages, etc. de ses habitants

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Analyse d'un entretien sur la conservation des établissements du Bas-Canada : des lois, des usages, etc. de ses habitants.
Montréal : imprimé chez James Lane, 1826, 46 p.




[1]


Avertissement

Eu présentant cet ouvrage au public, on croit devoir avertir que ce n'est point un tableau d'imagination; que le titre qu'il porte n'est point une invention de l'auteur pour piquer la curiosité. C'est une réalité. Il rend compte d'un entretien qu'il a eu en effet, il y a un peu plus de six ans. On verra comment il fut provoqué.

Ce petit ouvrage fait partie d'un journal tenu et écrit en forme de lettres pendant le cours d'un voyage fait dans un des états voisins, et d'une résidence de plusieurs semaines dans les environs de sa capitale. À l'exception d'une couple de ces lettres qui ont vu le jour dans deux de nos feuilles périodiques, il est resté inédit.

De toutes les lettres dont ce journal se compose, celle-ci est de beaucoup la plus longue. Il suffit de considérer la nature du sujet qui s'y trouve discuté pour en sentir la raison. On imagine bien aussi que ceux dont-il est question dans les autres sont assez généralement étrangers à celui-ci. On pouvait dès lors convenablement la détacher du reste, et on a pris en conséquence le parti de la publier séparément.

Il est à propos de faire remarquer qu'il y a déjà près de dix huit ans qu'il parut à Montréal, une petite brochure sur le même sujet. Ce n'était comme celui-ci qu'un essai très imparfait. Il dut pourtant faire quelque sensation alors; l'auteur y défendait les vrais intérêts du gouvernement, en défendant la cause de ses compatriotes que l'on calomniait alors comme on les avait calomniés à diverses époques depuis la conquête, ce que l'on fit, surtout deux ans après, comme on les a si souvent calomniés depuis, comme on l'a fait encore récemment. On imagine bien qu'il n'a pas été épargné lui-même. Cependant les préjugés et les passions n'ont pas pu réussir à effacer entièrement l'impression qui en était résulté, encore moins à ébranler les faits qu'il invoquait. Les événements qui ont suivi, prévus et annoncés alors, ont mis le sceau à l'évidence de ces importantes vérités. Les faits eux-mêmes se sont multipliés et ont jeté sur elles un éclat encore plus frappant. Les intrigues ni la violence ne pouvaient les obscurcir sans retour. D'un autre côté, si l'auteur a bien vu alors, ce n'est pas à une sagacité particulière qu'il doit cet avantage. Mais il aimait son pays; il était attaché à son gouvernement dont il respecte dont il chérit les principes. Il était guidé dans ses recherches par le sentiment des obligations qui le liaient à l'un et à l'autre. Cette politique en vaut bien une autre. Avec ce fil, il est aisé de ne pas s'égarer.

Maintenant, laissant de côté tous les faits antérieurs à 1810, et détournant les yeux du tableau que nous présente cette lugubre et trop mémorable époque, je demanderais à tout homme pénétré d'un attachement sincère et éclairé pour le gouvernement anglais, s'il peut croire que les événements de la dernière guerre eussent suivi la direction qu'on leur a vu prendre, en supposant que les vœux des ennemis des Canadiens et de leurs établissements eussent été comblés, et que les idées que le gouverneur Craig lui-même parut un instant adopter se fussent réalisées.

On voudra bien se rappeler qu'il n'était question de rien moins que de renverser tout l'édifice des droits des Canadiens: c'était des séditieux, des rebelles, des traîtres. Il fallait suivre pour ce pays la marche tracée par le gouvernement de l'Irlande dans des temps de fanatisme, de barbarie ou d'ignorance, et on n'a pas rougi de l'écrire même depuis. Il fallait proscrire les établissements des anciens habitants de la Province, leurs lois, leurs usages. C'était les proscrire eux-mêmes. On le sentait. On les trouvait de trop sur cette terre qui leur avait donné naissance, arrosée de leur gang, honorée par leur valeur, comme si leur présence l'avait souillée. Enfin on allait jusqu'à méditer le renversement de la forme du gouvernement lui-même, demander à grands cris qu'on leur arrachât cette constitution devenue l'objet de notre juste attachement, parce qu'elle pouvait nous fournir quelques moyens de résister à ces projets de spoliation.

Revenant à l'auteur des considérations, observons encore qu'il rappelait à l'administration ce qu'elle devait aux Canadiens à titre de devoir et de justice, comme pour l'intérêt du gouvernement de la mère-patrie elle-même. Il lui faisait remarquer qu'arracher à un peuple les établissements dont on ne pouvait le priver sans injustice, ce n'était pas seulement l'immoler à la cupidité, fournir des prétextes pour le tyranniser, mais encore le rendre étranger à son gouvernement, déraciner dans le cœur des citoyens tout sentiment d'intérêt dans la chose publique, qui seul peut nourrir et fortifier celui de l'attachement envers la métropole. Il faisait voir que cette vérité de tous les temps et de tous les lieux était surtout applicable à cette Province à raison de sa situation particulière, des rapports dans lesquels elle se trouvait et avec sa métropole et avec les pays dont le nôtre était environné, et de plusieurs autres circonstances également frappantes. Il observait surtout qu'en suivant cette conduite, on privait l'Angleterre de l'ascendant de son influence morale sur cette colonie, pour donner ce levier à une autre puissance qui ne pouvait en user qu'au préjudice de celle à qui on l'enlevait, aussi bien que de ses propres enfants. Enfin il faisait voir clairement que le gouvernement français lui-même n'avait successivement perdu ses colonies de l'Amérique du nord que parce qu'il y avait foulé aux pieds les droits de ses sujets et paralysé les efforts du plus noble patriotisme, en mettant le despotisme à la place des lois.

Ce sont ces importantes considérations qui se trouveront de nouveau développée dans la lettre que l'on va lire. Le public sentira de lui-même les motifs qui ont porté à mettre ce tableau sous ses yeux, sans qu'on ait besoin d'entrer dans aucune explication à ce sujet.

1er septembre, 1819

PENDAT le peu de jours que nous nous sommes arrêtés à *— *—, avant de venir prendre notre hébergement dans ce village, j'ai eu avec une couple d'anglais un entretien dont le sujet ne peut manquer de t'intéresser aussi vivement que moi-même. Acteur dans la scène, elle était telle que je ne pouvais y jouer un rôle secondaire. Il était question du Bas-Canada, de la conduite que le Gouvernement anglais avait tenue, et de celle qu'il devait tenir à notre égard. Il m'a fallu soutenir la cause de mon pays. Je crois l'avoir plaidée avec quelqu'honneur, et j'ai pu me convaincre que ce n'était pas absolument sans succès que j'ai combattu des erreurs au dessus desquelles le talent peut s'élever, mais dont l'ignorance est presque toujours dupe ou victime. Nous avons dû discuter en même temps plusieurs questions de haute politique et de morale publique, qui se liaient naturellement au sujet de notre conversation. Je dois ajouter que j'ai éprouvé de la satisfaction dans cette occasion, parce que je me rencontrais avec des hommes éclairés et instruits, et que chez des personnes de cette espèce, les préjugés nationaux où autres n'étouffent pas, comme cela arrive toujours chez les ignorants et les fanatiques, tous les sentiments de la justice, et ne couvrent pas la vérité d'un voile impénétrable. D'ailleurs on peut parvenir à dissiper l'erreur quand elle n'est pas la fille des passions. Son règne est inébranlable, quand une cupidité sordide et une ambition ignoble unie à l'ignorance lui servent de trône.

Pour te mettre à même de bien entendre le sujet de notre discussion, je dois préluder par te dire que pendant nôtre séjour à *———, outre les livres que nous avions apportés avec nous, j'ai lu, suivant ma coutume, tous ceux qui ont pu nous tomber sous la main, quand ils m'ont paru pouvoir être de quelqu'utilité. Un jeune Anglais, entre-autres, a passé quelque temps avec nous. Il en avait plusieurs. Dans l'un des ouvrages qu'il m'a prêtés, se trouvaient quelques passages qui avaient rapport au Canada en général, et au Bas-Canada en particulier. Ils étaient de nature à fixer mon attention, comme tu en pourras juger dans un instant, et ils me fournirent l'occasion de lui dire ainsi qu'à quelques autres, que l'auteur parlait évidemment du Bas-Canada sans le connaître, et qu'il ignorait absolument l'état du pays et les circonstances dans lesquelles il se trouvait relativement à l'Angleterre; que par cette raison, il ne pouvait raisonner juste sur les principes qui devaient servir de règle à la conduite particulière du gouvernement anglais à notre égard. Un de ceux à qui je tenais ce langage en parut d'autant plus étonné qu'il était l'admirateur et l'ami de l'écrivain. Il faut convenir aussi que l'ouvrage a bien du mérite, et a dû coûter beaucoup de recherches et de travail. Si cette partie pêche, c'est que l'auteur n'a jamais voyagé dans le Bas-Canada, et n'en parle qu'incidemment, et en passant, enfin emprunte de quelques autres les réflexions qu'il a mises au jour. Au reste un de ceux avec lesquels j'ai eu occasion de m'en entretenir, avait quelque raison de mettre de l'importance à ce que je lui disais à ce sujet. Le résultat a été qu'a mon retour à *— *—, lieu de sa demeure, et où il est venu me rendre visite, j'ai été invité à passer, une veillée chez lui. J'ai pu me convaincre que son intention avait été de me ménager une entrevue avec un de ses amis, pénétré des sentiments et des opinions contre lesquels il m'avait entendu me prononcer aussi décidément. Il n'a pas manqué de faire tomber la conversation sur l'ouvrage en question. Et nous en sommes venus bien vite à la partie sur laquelle a roulé l'entretien dont je t'ai parlé d'abord.

Suivant l'écrivain en question, le Parlement Britannique s'est rendu coupable d'une grande erreur en laissant et confirmant aux Canadiens du Bas-Canada, par les actes qu'il a passés pour cette Province, le droit de plaider dans leurs Cours, et de faire leurs lois en français. Ces actes sont dénués de toute sagesse et mettent des obstacles insurmontables à ce que le Bas-Canada soit jamais anglais, et c'est, suivant lui, affaiblir la colonie, au lieu d'ajouter à sa force comme un des postes avancés qui doit servir en quelque sorte de boulevard à cette partie de l'empire. Tant que le Bas-Canada continuera d'être français par sa langue; sa religion, ses usages et ses mœurs, il est évident que ses habitants ne seront jamais bons sujets britanniques.

Il parle ensuite de la nécessité de fortifier le Canada pour le rendre invulnérable de la part des États-Unis. La raison qu'il donne comme devant engager l'Angleterre à donner plus d'attention à cet objet, et à mettre plus d'activité dans ses efforts pour parvenir à ce but, c'est que les États-Unis forment déjà un peuple dont l'ambition et la rivalité doivent lui donner tout à craindre, en songeant à la rapidité avec laquelle s'accroît leur puissance. C'est en vain que l'Angleterre se flatte d'avoir ce peuple pour ami. Si elle tarde trop à prévenir le danger, il ne sera bientôt plus temps de le détourner, et il sera inévitable. Elle perdra ses colonies de l'Amérique du Nord, et avec elles ses possessions des Îles, etc. Telles sont les idées de l'auteur qui ont donné lieu à notre entretien. Ce sont aussi la doctrine et les principes développés alors pour les soutenir qui ont provoqué de ma part les observations dont je vais te rendre compte, et qui suffiront pour te faire connaître celles auxquelles elles servaient de réponse. Il serait impossible sans doute de faire entrer dans ce cadre tous les détails d'une discussion qui a duré plusieurs heures. Je me contenterai d'en esquisser les principaux traits; tu peux compter sur la fidélité avec laquelle ils seront rendus.

Je lui ai fait remarquer que les exemples qu'il citait n'étaient pas propres à appuyer les sentiments qu'il mettait au jour, et que les faits militaient contre les principes qu'il s'efforçait d'établir. Il en avait surtout appelé à la conduite des Romains. Suivant lui, c'était à la constance avec laquelle ils avaient travaillé à introduire partout leurs lois, leurs usages, leur langue et leurs mœurs qu'ils avoient dû la force et la stabilité de leur puissance. Je lui ai fait observer d'abord que, dans la partie occidentale de l'empire, si on en exceptait Carthage, les Romains n'avoient guère soumis à leur domination que des peuples qui se trouvaient dans l'état sauvage; que par la nature des choses elles-mêmes, les mœurs des peuples barbares devaient naturellement se former sur celles des nations civilisées qui les soumettaient, ou sous l'influence ou la domination desquelles ils se trouvaient placés par les circonstances. La raison en était évidente. Ils n'avoient pas en eux-mêmes les éléments de la civilisation. Les liens de la société n'étaient pas assez forts. Il fallait bien dès lors qu'ils prissent les mœurs, qu'ils adoptassent les usages et les lois capables de les resserrer. C'était pour eux un avantage. Ces changements devenaient un obstacle à leur anéantissement. Au surplus, c'était un effet de la nécessité. C'était un cas extrême qui ne pouvait servir de règle entre les nations policées.

Quant à Carthage, les Romains avaient exercé envers elle un acte de cruauté et de barbarie nationale. La guerre de ces deux Républiques était une guerre d'extermination. Mais sa destruction n'avait pourtant pas été seulement l'ouvrage de l'ambition et de la haine. Les Romains, en faisant de cette ville rivale un monceau de ruines, avoient cru travailler pour leur propre conservation. Leur opinion vraie ou fausse était qu'ils ne pouvaient se promettre de repos, pas même assurer leur existence, tant que cette implacable rivale existerait.

On avait tort de prétendre que les Romains eussent travaillé sans relâche, et dans tous les pays qu'ils avoient successivement soumis, à opérer cette métamorphose que l'on prétendait signaler comme une preuve de leur profonde habileté dans l'art d'étendre et d'assurer leurs conquêtes, puisque c'était au contraire en montrant le plus souvent envers les peuples vaincus une extrême condescendance, qu'ils s'étaient d'abord fait une réputation de justice et de douceur qui leur avait concilié leur respect et leur affection. Une conduite diamétralement opposée avait perdu Carthage. C'était la dureté de son gouvernement qui avait fait des peuples de tous les pays qui se trouvaient renfermés dans son empire autant d'ennemis acharnés à sa perte, et dont les efforts réunis à ceux des Romains avoient contribué à l'écraser.

Les Romains s'étaient sans doute souvent écartés de la route qu'une saine politique leur avait d'abord tracée. Mais c'était quand la corruption avait commencé à gangrener leur gouvernement. Devenus ivres d'une puissance à laquelle rien ne pouvait plus résister, ils avoient fait ce que font tous les tyrans. Ils avoient abusé de leur force pour fouler aux pieds les lois de la justice comme celles de l'humanité. Mais leur décadence avait marché de pair avec les actes de violence dont ils s'étaient rendus coupables. C'était aussi l'abîme dans lequel leur empire s'était englouti. En suivant la marche des faits et leur enchaînement dans l'histoire de cette nation, il était même impossible de ne pas voir que les parties de l'empire qui avaient résisté le plus longtemps aux effets destructeurs de ces causes d'affaiblissement et de dissolution, étaient exactement celles où les droits des peuples avoient été les moins violés, et où ces maîtres du monde s'étaient plus ou moins bornés à l'exercice de la suprématie politique. Tout ce qui composait l'empire d'orient, habité par les Grecs, qui avaient conservé leurs lois, leurs, usages, leur langue, enfin quelque chose de national dans leurs établissements, dans leurs mœurs et dans leur gouvernement, avaient aussi soutenu l'empire et le nom Romain pendant des siècles après la chute de Rome elle-même, et avec elle de tout l'empire d'occident. C'était au contraire les peuples qui avaient perdu leurs lois et leur langue, leurs usages et leurs mœurs, qui avaient été forcés d'adopter ceux de leurs vainqueurs, qui avaient les premiers lâchement succombé sous les efforts de ces hordes de barbares du nord de l'Europe. Quels motifs auraient pu porter à repousser l'invasion des hommes qui depuis longtemps n'avoient plus de patrie?1

Je laisse ici de côté une foule d'autres traits analogues et de documents historiques que j'ai invoqués à l'appui de ces vérités pour venir de suite à une remarque qui trouvera ici naturellement sa place. J'ai observé qu'en supposant même que ces termes de comparaison ne fussent pas d'une exactitude aussi parfaite qu'ils l'étaient en effet, cette espèce de politique qui avait pour but et pour moyens de métamorphoser ainsi les peuples, aurait eu chez les anciens des caractères de tyrannie et de violence beaucoup moins marqués et moins odieux que chez les modernes. Il n'y avait qu'un très petit nombre d'hommes libres et propriétaires chez les premiers. La population était à peu près ce qu'elle est de nos jours dans les Antilles, et dans quelques autres parties de l'Amérique.2 Les campagnes étaient cultivées par des esclaves, qui exerçaient aussi presque seuls dans les villes les arts mécaniques. Les maîtres, qui par là même jouissaient seuls du droit de cité, avoient sur ces esclaves celui de vie et de mort. Ils les regardaient à peu près comme les animaux de leurs champs. Ils les comptaient pour rien dans l'ordre de la société. Ils ne les considéraient que comme une propriété, et ne les estimaient qu'à raison de la valeur des services qu'ils en tiraient, comme le sol ou ses productions. Dans un semblable état de choses, il eut été sans doute moins injuste d'exiger que les citoyens se prêtassent à des changements qui étaient nécessairement moins durs à subir comme plus faciles à opérer, ne fût-ce qu'à raison du petit nombre d'hommes qu'ils pouvaient affecter, de la supériorité de leurs lumières, des richesses, du loisir de ces êtres privilégiés. Il en était tout autrement chez les nations modernes où la majorité des habitants avait plus ou moins de propriétés, où tous sans exception étaient libres et par cela même possédaient en commun leurs lois, leurs usages, leurs coutumes, le palladium de tous les autres droits et leur unique sauvegarde au même titre que tout le reste de ce qui leur appartient.

Enfin chez les anciens, les principes de la morale étaient assez peu développés.

Passant de ces temps anciens à des époques moins éloignées du nôtre, je lui ai fait observer que les évènements dont l'histoire nous a conservé le souvenir pendant les convulsions qui avaient accompagné la chute de l'empire romain, et le chaos qui avait succédé à ces grands déchirements ne méritaient guère d'arrêter notre attention dans une discussion comme celle dans laquelle nous nous trouvions engagés. On devait en dire à peu près autant de tout le moyen âge. La barbarie avait enfin triomphé. C'était pendant cette période funeste qu'on avait vu les nations exercer les unes envers les autres ce genre d'oppression contre lequel j'élevais la voix, les nations dominantes détruire tous les établissements du peuple vaincu, le réduire par là même à la condition des esclaves. Delà aussi étaient nés tous les fléaux qui peuvent tourmenter l'espèce humaine. Jamais peuple ne s'était sous ce rapport trouvé dans une situation plus affreuse que les Anglais après la conquête qui soumit leur pays aux rois Normands et qui eut des suites si funestes.3 Ces vainqueurs également avides et féroces mirent ce système en pratique.

Les lois nouvelles se rédigèrent en français, et on changea, on abolit les anciennes. Il n'était pas permis de plaider dans une autre langue dans les Cours de justice. On l'apprenait par ordre du gouvernement dans toute les écoles. On n'en parlait pas d'autres dans le Palais des rois; Bientôt la langue comme le nom Anglais devint un opprobre. Du mépris à l'injustice, il n'y a qu'un pas; ou plutôt quand on veut écraser un peuple, on commence par l'avilir. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. L'Angleterre devint et continua d'être pendant plus de deux siècles un théâtre de rapines et de brigandages, de dévastations et de meurtres. Les suites furent pour la nation comme pour les individus, la perte de leurs droits et de leurs propriétés, de tous leurs établissements qui furent renversés à la fois.

Cet horrible état ne commença à changer que quand la langue et les coutumes des Anglais eurent commencé à reprendre graduellement le dessus. L'équilibre se rétablit alors. Ce n'est qu'à dater de cette époque que la nation et ses tyrans eux-mêmes, las de sang et de carnage finirent par se rapprocher mutuellement, goûtèrent enfin quelques instants de repos, et virent luire l'aurore du bonheur dont ils jouissent aujourd'hui.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que nous sommes entrés à ce sujet dans des explications détaillées. J'ai cité des faits. Il ne m'a pas été difficile d'en indiquer un grand nombre à l'appui de mes opinions. J'ai fait un tableau animé et frappant, au moins par sa vérité, des souffrances d'un peuple quand une nation travaille à le dénaturer, à le transformer, à en faire en quelque sorte un être nouveau et différent de lui-même.

Après avoir passé en revue différentes parties de l'histoire moderne, j'ai fait remarquer entre autres que dans ces derniers temps, l'Empereur Joseph Second avait fait des tentatives de cette espèce dans plusieurs des états qui composaient le patrimoine de sa famille. Les événements avaient prouvé que ces injustes efforts avaient également nui à ses intérêts comme à ceux des peuples dont son devoir lui faisait une loi de respecter les droits. Les flatteurs avaient pourtant applaudi aux actes d'autorité arbitraire qui avaient découlé de cette fausse politique. Ils s'étaient extasiés sur les moyens mis, suivant eux, en œuvre avec tant d'habileté pour resserrer les liens qui unissaient les différentes parties de son empire, en introduisant l'uniformité dans les établissements, la ressemblance dans le langage, l'analogie dans les lois. Quel en avait été le résultat? La confusion et le mécontentement; des sujets de collision sans fin, et toujours croissant; l'affaiblissement de l'affection des citoyens pour l'ordre de chose établi, la véritable force d'un empire. Il avait surtout perdu l'attachement des habitants de ces belles Provinces des Pays-Bas, si longtemps l'apanage de sa famille. C'était lui qui avait abattu les barrières qui avaient arrêté les François, et servi contre eux de boulevard à la Hollande et à l'Allemagne, qu'il avait pourtant cru par là rendre inexpugnables.4

S'il était vrai qu'une grande nation ne pût conserver l'union entre les différentes parties qui composent ses domaines, si elle n'en assujettit pas respectivement tous les habitants à parler la même langue, à se régir par des lois semblables, à adopter des institutions communes, si enfin c'est le seul moyen pour elle de se mettre partout et sur chaque point à l'abri des attaques de ses voisins, il faudrait dire que l'Autriche ou l'Espagne aurait dû successivement travailler à opérer dans les Pays-Bas des changements analogues à ceux que vous avez indiqués comme nécessaires dans le Bas-Canada. C'est par là que l'une ou l'autre puissance serait parvenue d'un côté à s'attacher les habitants de ces contrées par des liens indissolubles, de l'autre à élever un mur de séparation entre eux et la France dont ils bordaient la frontière, avec laquelle ils avaient ces moyens de rapprochements et d'union qui vous paraissent si infaillibles. En laissant au contraire subsister entre eux et la métropole ce que vous regardez comme des sources de division et de discorde, la France eût englouti avec facilité et à la fois toutes ces belles Provinces. Les faits déposent contre vous. Autant de temps que les habitants des Pays-Bas ont conservé leurs établissements intacts, et qu'ils n'ont éprouvé aucune crainte de les voir ébranlés et tombés sous les coups de l'autorité de leur métropole, ni la force ni l'intrigue n'ont pu les en détacher.

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Notes

1. Chose digne de remarque, la partie de l'Italie qui fut la dernière à se soumettre aux vainqueurs de l'empire d'occident fut ce qu'on appelait la Grands Grèce, celle où la langue des Romains n'avait pu, en dépit de leurs tentatives réitérées, l'emporter sur celle des habitants du pays!

2. Cela est si vrai que la population de l'Attique était à peu près sous ce rapport dans le même état que celle de la partie française de St-Domingue à l'époque de la révolution. Elle était composée d'environ 500 000 esclaves; 30 000 citoyens et 10 000 étrangers. La condition de ces derniers se rapprochait beaucoup de celle des gens de couleur dans cette île. Ils n'exerçaient aucun droit de citoyens actifs. Ils n'étaient point admis aux assemblées du peuple. C'était une classe mitoyenne entre les hommes libres et les esclaves. Il en était ainsi du reste de la Grèce. Quant aux Romains, ils s'en trouvait parmi eux qui avaient jusqu'à 20 000 esclaves.

3. Il serait difficile, dit un historien anglais, de trouver dans, l'histoire une révolution plus destructive et suivie d'un asservissement aussi complet des anciens habitants.

4. C'est encore une chose bien digne de remarque, que Joseph agissait ainsi dans les Pays Bas avec d'autant plus de sécurité qu'il se reposait du succès de l'exécution de ses projets sur la probabilité de la longue durée de son alliance avec la France! Le temps lui a manqué comme à tous ceux qui jouent le même jeu, et ses calculs l'ont trompé. C'était dans l'ordre. Quels rapprochements frappants se présentent!