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Mathieugp (discussion | contributions)
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Source : [http://www.archive.org/details/cihm_23672]. Plus : [http://services.banq.qc.ca/sdx/DOLQ/document.xsp?app=fr.tech.sdx.DOLQ&db=notice&id=00135&qid=sdx_q0&n=67&q=]
Source : [http://www.archive.org/details/cihm_23672]. Plus : [http://services.banq.qc.ca/sdx/DOLQ/document.xsp?app=fr.tech.sdx.DOLQ&db=notice&id=00135&qid=sdx_q0&n=67&q=]
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Cette ancienne colonie française, qui n'est plus qu'une province et qui a conservé l'ambition d'être une nationalité, a passé depuis un siècle à travers toutes les luttes qui forment les peuples libres. Au lendemain de sa séparation d'avec la France, la liberté politique s'est présentée à elle sous une forme étrangère à ses habitudes, antipathique à ses sentiments ; elle lui a été accordée, non comme un don qu'un vainqueur généreux fait au vaincu pour l'aider à se relever et se le concilier, mais comme une épreuve redoutable dans laquelle il espère le voir périr. L'octroi des plus précieux droits constitutionnels, artificieusement entourés des restrictions les mieux faites pour en altérer l'exercice, loin donc d'exciter en nous un sentiment
de joie et de reconnaissance, y fit naître des craintes bien naturelles. Le dessein de l'Angleterre éclatait visiblement aux yeux de tous. Ce n'était pas pour nous permettre de rester Français qu'elle nous accordait des institutions parlementaires, mais pour nous transformer graduellement à son image, pour fondre en une seule nationalité la majorité ancienne et la minorité nouvelle. Ce dessein, elle l'a poursuivi patiemment, ardemment, durant près d'un demi-siècle, par des moyens parfois indignes d'elle, à l'aide d'agents et de collaborateurs qui ont souvent tenté de hâter par la violence le lent accomplissement d'une politique sourde et mesurée.
Reconnaissons cependant qu'à la place de l Angleterre, toute autre nation en eût fait autant. Il est
naturel que le vainqueur cherche à s'assimiler le
vaincu ; et, pour amener cette fusion, il n'y a pas de
régime à la fois plus doux et plus sûr que le régime
constitutionnel. Si une colonie anglaise fût tombée sous le joug de la France, elle aurait eu à subir une tentative du même genre servie par des moyens tout autres, et probablement plus arbitraires, comme les institutions de notre ancienne mère-patrie elles-mêmes. Il n'y a donc pas lieu de conserver rancune à l'Angleterre ; mais ce qu'il faut flétrir hautement devant l'histoire, c'est l'esprit de tyrannie et de persécution qui a animé la plupart de ceux qui, de 1791 à 1840, ont été préposés à cette tâche de dénationalisation ; ce qu'il faut honorer à jamais, c'est le patriotisme et la fermeté montrés par ces fortes générations dont M. Papineau restera dans l'histoire, est encore sous nos yeux, la noble personnification.
Ces luttes pour la conservation de nos droits sous un régime qui cachait, voilées par les apparences de la liberté, quelques-unes des pires violences de la tyrannie, forment un épisode aussi saisissant qu'instructif. On y voit une race française, un peuple d'ancien régime se former à l'art de se gouverner lui-même, se modifier graduellement dans l'exercice viril des immunités constitutionnelles qu'on lui dispute, tout en conservant la vieille physionomie qu'il a emportée d'Europe.
Sans doute, il eût mieux valu pour noue rester toujours Français, indissolublement unis à la France, aussi bien par les liens politiques que par les sentiments du cœur. Nous aurions passé par des épreuves aussi cruelles que celles que nous
avons traversées, mais toutes différentes. Nous aurions gagné en grandeur nationale, en force et en éclat intellectuel ; nous y aurions perdu en aptitudes politiques. En somme, nous eussions été moins libres que nous l'avons été, et surtout que nous le sommes. La France n'aurait pu, malgré son amour pour nous, nous laisser une liberté d'action qu'elle n'avait pas elle-même : cette liberté que l'Angleterre, même en voulant nous faire disparaître, nous a tout naturellement communiquée.
Et cependant, on ne peut se défendre d'un amer sentiment de regret en songeant à ce que nous serions devenus en restant sous l'aile de la France : comme nous aurions souffert et grandi
avec elle; à quels événements prodigieux nous aurions participé ; quelle part de gloire nous avons perdue : de quelle lumière nous eût inondé, dans ce coin perdu de l'Amérique, l'astre éclatant dont les rayons ne nous parviennent qu'à travers les
ombres épaisses qu'a amassées sur nos têtes un siècle de séparation ! Le plus grand malheur qui puisse frapper un peuple naissant, c'est d'être séparé de la nationalité dont il sort, d'être isolé de sa source ; de voir tout à coup se fermer derrière lui le passé, tandis qu'il s'achemine, seul et sans
appui, vers un avenir incertain. L'horizon se rétrécit tout à coup autour de lui et le souffle qui le soutenait, s'épuise. Insensiblement, son esprit se rapetisse. De même que l'homme n'atteint son complet développement intellectuel, la pleine possession de lui-même que dans un grand centre, dans les agitations d'une vie bien remplie, de même aussi un petit peuple ne prend essor que lorsqu'il est en communication régulière, soutenue, en sympathie intime, avec un grand pays. Laissé à ses propres forces, il languit, et c'est miracle s'il se conserve vivant. Ce prodige, nous l'avons accompli ; et à sa force même, nous pouvons juger de ce qu'aurait fait de nous l'intimité d'un peuple puissant. Le voisinage des Etats-Unis nous eût communiqué
les qualités qu'on remarque aujourd'hui en nous : le bon sens, le sens pratique, la modération, la sagesse ; nos relations avec la France nous eussent élevés au niveau de la plus haute civilisation, eussent amené à maturité cette vigoureuse tige
française transplantée sur le sol américain.
En voyant ainsi notre population placée par le sort dans une position d'infériorité vis-à-vis de la nouvelle population anglaise, alimentée et soutenue elle, par la nation maîtresse de nos communes destinées, les hommes politiques qui, les premiers, s'élevèrent parmi nous, durent songer, puisque l'accès de l'Europe nous était interdit, à nous ménager accès en Amérique. La conviction se forma de suite dans leur esprit, qu'à la place
laissée vide par la France, et que l'Angleterre ne voulait pas prendre, il fallait mettre une autre grande nation qui nous ouvrît les portes du monde. Presque simultanément avec la résistance patriotique faite à la politique de dénationalisation suivie par l'Angleterre, le mouvement libéral commença, ayant pour but apparent, la conquête de tous les privilèges que la constitution nous accordait et qu'on nous disputait ; pour fin réelle, l'indépendance du pays et l'annexion aux États-Unis.
Ce mouvement s'accentuant chaque jour davantage, aboutit à l'insurrection de 1837, dont le succès n'était possible qu'avec le concours des États-Unis, et eût été immédiatement suivi de l'entrée du Canada dans la Grande République. À l'aide de
l'expérience acquise, nous pouvons envisager ce que l'annexion, survenue à cette époque, eût fait de nous ; quels changements, heureux ou malheureux, elle eût produit dans notre existence tout à coup détournée encore une fois de son cours et précipitée dans le torrent américain. En remontant ces quarante dernières années et en allant se placer pour envisager l'avenir du pays, sur les hauteurs que nos pères gravirent en luttant sans cesse et où quelques-uns d'entre eux versèrent leur sang, 0n voit s'ouvrir devant le regard un si vaste horizon, de si larges perspectives, que si on le reporte ensuite sur notre situation actuelle, on reste frappé et comme interdit du contraste. Ce que
serait aujourd'hui le Canada si, en 1837, il avait réussi à entrer dans la vaste sphère où se meuvent les États de l'Union américaine, il est à peine possible de se le figurer, tant le progrès est rapide, la maturité précoce dans ce milieu fertile où rien de réel ne languit. Si, sous un régime qui n'offre aucun stimulant extraordinaire, Ontario a atteint un haut degré de prospérité, Québec a joui durant longtemps d'une honnête aisance, quels développements n'eussent pas pris, à quel degré de force et de puissance ne laissent pas arrivées ces deux belles provinces ? Elles eussent formé deux des grands États de l'Union, bientôt dépassant le Massachusetts, laissant loin derrière elles les petits États, rivalisant avec New-York ; elles eussent grandi avec l'Ouest, qui n'aurait pas connu

Version du 6 janvier 2011 à 19:03


Confédération, indépendance, annexion
conférence faite à l'Institut canadien de Québec, le 15 mars 1871.




Source : [1]. Plus : [2]


Cette ancienne colonie française, qui n'est plus qu'une province et qui a conservé l'ambition d'être une nationalité, a passé depuis un siècle à travers toutes les luttes qui forment les peuples libres. Au lendemain de sa séparation d'avec la France, la liberté politique s'est présentée à elle sous une forme étrangère à ses habitudes, antipathique à ses sentiments ; elle lui a été accordée, non comme un don qu'un vainqueur généreux fait au vaincu pour l'aider à se relever et se le concilier, mais comme une épreuve redoutable dans laquelle il espère le voir périr. L'octroi des plus précieux droits constitutionnels, artificieusement entourés des restrictions les mieux faites pour en altérer l'exercice, loin donc d'exciter en nous un sentiment de joie et de reconnaissance, y fit naître des craintes bien naturelles. Le dessein de l'Angleterre éclatait visiblement aux yeux de tous. Ce n'était pas pour nous permettre de rester Français qu'elle nous accordait des institutions parlementaires, mais pour nous transformer graduellement à son image, pour fondre en une seule nationalité la majorité ancienne et la minorité nouvelle. Ce dessein, elle l'a poursuivi patiemment, ardemment, durant près d'un demi-siècle, par des moyens parfois indignes d'elle, à l'aide d'agents et de collaborateurs qui ont souvent tenté de hâter par la violence le lent accomplissement d'une politique sourde et mesurée.

Reconnaissons cependant qu'à la place de l Angleterre, toute autre nation en eût fait autant. Il est naturel que le vainqueur cherche à s'assimiler le vaincu ; et, pour amener cette fusion, il n'y a pas de régime à la fois plus doux et plus sûr que le régime constitutionnel. Si une colonie anglaise fût tombée sous le joug de la France, elle aurait eu à subir une tentative du même genre servie par des moyens tout autres, et probablement plus arbitraires, comme les institutions de notre ancienne mère-patrie elles-mêmes. Il n'y a donc pas lieu de conserver rancune à l'Angleterre ; mais ce qu'il faut flétrir hautement devant l'histoire, c'est l'esprit de tyrannie et de persécution qui a animé la plupart de ceux qui, de 1791 à 1840, ont été préposés à cette tâche de dénationalisation ; ce qu'il faut honorer à jamais, c'est le patriotisme et la fermeté montrés par ces fortes générations dont M. Papineau restera dans l'histoire, est encore sous nos yeux, la noble personnification.

Ces luttes pour la conservation de nos droits sous un régime qui cachait, voilées par les apparences de la liberté, quelques-unes des pires violences de la tyrannie, forment un épisode aussi saisissant qu'instructif. On y voit une race française, un peuple d'ancien régime se former à l'art de se gouverner lui-même, se modifier graduellement dans l'exercice viril des immunités constitutionnelles qu'on lui dispute, tout en conservant la vieille physionomie qu'il a emportée d'Europe. Sans doute, il eût mieux valu pour noue rester toujours Français, indissolublement unis à la France, aussi bien par les liens politiques que par les sentiments du cœur. Nous aurions passé par des épreuves aussi cruelles que celles que nous avons traversées, mais toutes différentes. Nous aurions gagné en grandeur nationale, en force et en éclat intellectuel ; nous y aurions perdu en aptitudes politiques. En somme, nous eussions été moins libres que nous l'avons été, et surtout que nous le sommes. La France n'aurait pu, malgré son amour pour nous, nous laisser une liberté d'action qu'elle n'avait pas elle-même : cette liberté que l'Angleterre, même en voulant nous faire disparaître, nous a tout naturellement communiquée.

Et cependant, on ne peut se défendre d'un amer sentiment de regret en songeant à ce que nous serions devenus en restant sous l'aile de la France : comme nous aurions souffert et grandi avec elle; à quels événements prodigieux nous aurions participé ; quelle part de gloire nous avons perdue : de quelle lumière nous eût inondé, dans ce coin perdu de l'Amérique, l'astre éclatant dont les rayons ne nous parviennent qu'à travers les ombres épaisses qu'a amassées sur nos têtes un siècle de séparation ! Le plus grand malheur qui puisse frapper un peuple naissant, c'est d'être séparé de la nationalité dont il sort, d'être isolé de sa source ; de voir tout à coup se fermer derrière lui le passé, tandis qu'il s'achemine, seul et sans appui, vers un avenir incertain. L'horizon se rétrécit tout à coup autour de lui et le souffle qui le soutenait, s'épuise. Insensiblement, son esprit se rapetisse. De même que l'homme n'atteint son complet développement intellectuel, la pleine possession de lui-même que dans un grand centre, dans les agitations d'une vie bien remplie, de même aussi un petit peuple ne prend essor que lorsqu'il est en communication régulière, soutenue, en sympathie intime, avec un grand pays. Laissé à ses propres forces, il languit, et c'est miracle s'il se conserve vivant. Ce prodige, nous l'avons accompli ; et à sa force même, nous pouvons juger de ce qu'aurait fait de nous l'intimité d'un peuple puissant. Le voisinage des Etats-Unis nous eût communiqué les qualités qu'on remarque aujourd'hui en nous : le bon sens, le sens pratique, la modération, la sagesse ; nos relations avec la France nous eussent élevés au niveau de la plus haute civilisation, eussent amené à maturité cette vigoureuse tige française transplantée sur le sol américain.

En voyant ainsi notre population placée par le sort dans une position d'infériorité vis-à-vis de la nouvelle population anglaise, alimentée et soutenue elle, par la nation maîtresse de nos communes destinées, les hommes politiques qui, les premiers, s'élevèrent parmi nous, durent songer, puisque l'accès de l'Europe nous était interdit, à nous ménager accès en Amérique. La conviction se forma de suite dans leur esprit, qu'à la place laissée vide par la France, et que l'Angleterre ne voulait pas prendre, il fallait mettre une autre grande nation qui nous ouvrît les portes du monde. Presque simultanément avec la résistance patriotique faite à la politique de dénationalisation suivie par l'Angleterre, le mouvement libéral commença, ayant pour but apparent, la conquête de tous les privilèges que la constitution nous accordait et qu'on nous disputait ; pour fin réelle, l'indépendance du pays et l'annexion aux États-Unis.

Ce mouvement s'accentuant chaque jour davantage, aboutit à l'insurrection de 1837, dont le succès n'était possible qu'avec le concours des États-Unis, et eût été immédiatement suivi de l'entrée du Canada dans la Grande République. À l'aide de l'expérience acquise, nous pouvons envisager ce que l'annexion, survenue à cette époque, eût fait de nous ; quels changements, heureux ou malheureux, elle eût produit dans notre existence tout à coup détournée encore une fois de son cours et précipitée dans le torrent américain. En remontant ces quarante dernières années et en allant se placer pour envisager l'avenir du pays, sur les hauteurs que nos pères gravirent en luttant sans cesse et où quelques-uns d'entre eux versèrent leur sang, 0n voit s'ouvrir devant le regard un si vaste horizon, de si larges perspectives, que si on le reporte ensuite sur notre situation actuelle, on reste frappé et comme interdit du contraste. Ce que serait aujourd'hui le Canada si, en 1837, il avait réussi à entrer dans la vaste sphère où se meuvent les États de l'Union américaine, il est à peine possible de se le figurer, tant le progrès est rapide, la maturité précoce dans ce milieu fertile où rien de réel ne languit. Si, sous un régime qui n'offre aucun stimulant extraordinaire, Ontario a atteint un haut degré de prospérité, Québec a joui durant longtemps d'une honnête aisance, quels développements n'eussent pas pris, à quel degré de force et de puissance ne laissent pas arrivées ces deux belles provinces ? Elles eussent formé deux des grands États de l'Union, bientôt dépassant le Massachusetts, laissant loin derrière elles les petits États, rivalisant avec New-York ; elles eussent grandi avec l'Ouest, qui n'aurait pas connu