« Confédération, indépendance, annexion » : différence entre les versions
Aucun résumé des modifications |
Aucun résumé des modifications |
||
| Ligne 46 : | Ligne 46 : | ||
toujours grandissant, et auxquels il n'y a qu'un seul remède, que personne n'a le courage d'indiquer, quoique chacun soupire après le moment où il sera hardiment appliqué et où il produira guérison complète. Politiquement, le pays se débat sous le fardeau que l'Angleterre lui a mis sur les épaules et' qui est mille fois trop lourd pour ses forces. La Confédération ne lui a rien apporté qu'il n'eût déjà, et lui fait payer des semblants d'avantages et des simulacres de force aussi cher que s'ils étaient des biens réels, des gages assurés de grandeur. Les Provinces ont uni ensemble leurs faiblesses, mis en commun leurs misères ! Pas une n'a gagné à se rapprocher des autres ; pas une n'a trouvé dans cette union nouvelle les capitaux ou l'esprit d'entreprise qui manquaient à son industrie, le marché qui lui faisait défaut pour ses produits. Sauf Ontario qui poursuit sa marche, il semble que nous nous sommes tous entendus pour rester stationnaires. Ce grand changement politique n'a pas produit le plus léger remous. Faut-il s'en étonner ? faut-il s'étonner de ce que l'union contractée avec de petits peuples aussi nécessiteux que nous, soit restée sans fruit, tandis que le contact de quarante millions d'habitants en pleine activité nous eût transformés ? | toujours grandissant, et auxquels il n'y a qu'un seul remède, que personne n'a le courage d'indiquer, quoique chacun soupire après le moment où il sera hardiment appliqué et où il produira guérison complète. Politiquement, le pays se débat sous le fardeau que l'Angleterre lui a mis sur les épaules et' qui est mille fois trop lourd pour ses forces. La Confédération ne lui a rien apporté qu'il n'eût déjà, et lui fait payer des semblants d'avantages et des simulacres de force aussi cher que s'ils étaient des biens réels, des gages assurés de grandeur. Les Provinces ont uni ensemble leurs faiblesses, mis en commun leurs misères ! Pas une n'a gagné à se rapprocher des autres ; pas une n'a trouvé dans cette union nouvelle les capitaux ou l'esprit d'entreprise qui manquaient à son industrie, le marché qui lui faisait défaut pour ses produits. Sauf Ontario qui poursuit sa marche, il semble que nous nous sommes tous entendus pour rester stationnaires. Ce grand changement politique n'a pas produit le plus léger remous. Faut-il s'en étonner ? faut-il s'étonner de ce que l'union contractée avec de petits peuples aussi nécessiteux que nous, soit restée sans fruit, tandis que le contact de quarante millions d'habitants en pleine activité nous eût transformés ? | ||
Réduite à notre seul marché, notre industrie ne peut faire que des progrès fort limités ; et les demandes ne sauraient augmenter qu'en proportion de l'accroissement de la population. On connaît d'avance le chiffre approximatif que peuvent | Réduite à notre seul marché, notre industrie ne peut faire que des progrès fort limités ; et les demandes ne sauraient augmenter qu'en proportion de l'accroissement de la population. On connaît d'avance le chiffre approximatif que peuvent atteindre les affaires dans chaque branche ; et on | ||
remuerait le pays de fond en comble, qu'on ne saurait faire qu'il y ait cette année-ci beaucoup plus de gens à pourvoir que l'année précédente. | |||
Les concurrences se disputent un nombre presque invariable de clients ; et tout ce que l'on peut faire c'est de déplacer le gain ; c'est que Québec enlève cette année à Montréal cent mille piastres d'affaires que la ville rivale s'efforcera de reprendre l'année prochaine. La masse générale des richesses n'augmente pas, ou à peine. Il y a plus encore : le nombre de ceux qui s'enrichissent devient de plus en plus restreint. Nommez-moi ceux qui, au sein de la population française, ont fait fortune depuis dix ans ; ceux qui la doivent, cette fortune, à une entreprise hardie et féconde, à des affaires véritables ? Il n'y en a guère, et la liste en serait fort courte. L'économie est devenue notre seule ressource. C'est en épargnant et non en créant des affaires, non en montant des entreprises, qu'on s'enrichit. | |||
(p. | Notre commerce est stationnaire. C'est en vain que nous multiplierions les voies de communication : il n'y a pas assez d'échanges ; c'est en vain que nous couvririons de chemins de fer un pays qui n'a guère de besoins auxquels la diligence ne suffise. Ces chemins de fer, s'ils devaient exister jamais autrement que sur le papier, ne serviraient qu'à transporter des émigrants aux États-Unis. Il faut que l'homme pauvre, qu'une population en quête d'emploi, ne désespèrent Jamais ; il faut qu'ils ne disputent pas sur la plausibilité des espérances qu'on leur offre, pour que nous ayons pu accepter comme sérieuse, dans les conditions actuelles du pays, une série de projets qu'un grand changement | ||
(p. 16-34) | |||
Version du 9 janvier 2011 à 04:17
Cette ancienne colonie française, qui n'est plus qu'une province et qui a conservé l'ambition d'être une nationalité, a passé depuis un siècle à travers toutes les luttes qui forment les peuples libres. Au lendemain de sa séparation d'avec la France, la liberté politique s'est présentée à elle sous une forme étrangère à ses habitudes, antipathique à ses sentiments ; elle lui a été accordée, non comme un don qu'un vainqueur généreux fait au vaincu pour l'aider à se relever et se le concilier, mais comme une épreuve redoutable dans laquelle il espère le voir périr. L'octroi des plus précieux droits constitutionnels, artificieusement entourés des restrictions les mieux faites pour en altérer l'exercice, loin donc d'exciter en nous un sentiment
de joie et de reconnaissance, y fit naître des craintes bien naturelles. Le dessein de l'Angleterre éclatait visiblement aux yeux de tous. Ce n'était pas pour nous permettre de rester Français qu'elle nous accordait des institutions parlementaires, mais pour nous transformer graduellement à son image, pour fondre en une seule nationalité la majorité ancienne et la minorité nouvelle. Ce dessein, elle l'a poursuivi patiemment, ardemment, durant près d'un demi-siècle, par des moyens parfois indignes d'elle, à l'aide d'agents et de collaborateurs qui ont souvent tenté de hâter par la violence le lent accomplissement d'une politique sourde et mesurée.
Reconnaissons cependant qu'à la place de l Angleterre, toute autre nation en eût fait autant. Il est naturel que le vainqueur cherche à s'assimiler le vaincu ; et, pour amener cette fusion, il n'y a pas de régime à la fois plus doux et plus sûr que le régime constitutionnel. Si une colonie anglaise fût tombée sous le joug de la France, elle aurait eu à subir une tentative du même genre servie par des moyens tout autres, et probablement plus arbitraires, comme les institutions de notre ancienne mère-patrie elles-mêmes. Il n'y a donc pas lieu de conserver rancune à l'Angleterre ; mais ce qu'il faut flétrir hautement devant l'histoire, c'est l'esprit de tyrannie et de persécution qui a animé la plupart de ceux qui, de 1791 à 1840, ont été préposés à cette tâche de dénationalisation ; ce qu'il faut honorer à jamais, c'est le patriotisme et la fermeté montrés par ces fortes générations dont M. Papineau restera dans l'histoire, est encore sous nos yeux, la noble personnification.
Ces luttes pour la conservation de nos droits sous un régime qui cachait, voilées par les apparences de la liberté, quelques-unes des pires violences de la tyrannie, forment un épisode aussi saisissant qu'instructif. On y voit une race française, un peuple d'ancien régime se former à l'art de se gouverner lui-même, se modifier graduellement dans l'exercice viril des immunités constitutionnelles qu'on lui dispute, tout en conservant la vieille physionomie qu'il a emportée d'Europe. Sans doute, il eût mieux valu pour noue rester toujours Français, indissolublement unis à la France, aussi bien par les liens politiques que par les sentiments du cœur. Nous aurions passé par des épreuves aussi cruelles que celles que nous avons traversées, mais toutes différentes. Nous aurions gagné en grandeur nationale, en force et en éclat intellectuel ; nous y aurions perdu en aptitudes politiques. En somme, nous eussions été moins libres que nous l'avons été, et surtout que nous le sommes. La France n'aurait pu, malgré son amour pour nous, nous laisser une liberté d'action qu'elle n'avait pas elle-même : cette liberté que l'Angleterre, même en voulant nous faire disparaître, nous a tout naturellement communiquée.
Et cependant, on ne peut se défendre d'un amer sentiment de regret en songeant à ce que nous serions devenus en restant sous l'aile de la France : comme nous aurions souffert et grandi avec elle; à quels événements prodigieux nous aurions participé ; quelle part de gloire nous avons perdue : de quelle lumière nous eût inondé, dans ce coin perdu de l'Amérique, l'astre éclatant dont les rayons ne nous parviennent qu'à travers les ombres épaisses qu'a amassées sur nos têtes un siècle de séparation ! Le plus grand malheur qui puisse frapper un peuple naissant, c'est d'être séparé de la nationalité dont il sort, d'être isolé de sa source ; de voir tout à coup se fermer derrière lui le passé, tandis qu'il s'achemine, seul et sans appui, vers un avenir incertain. L'horizon se rétrécit tout à coup autour de lui et le souffle qui le soutenait, s'épuise. Insensiblement, son esprit se rapetisse. De même que l'homme n'atteint son complet développement intellectuel, la pleine possession de lui-même que dans un grand centre, dans les agitations d'une vie bien remplie, de même aussi un petit peuple ne prend essor que lorsqu'il est en communication régulière, soutenue, en sympathie intime, avec un grand pays. Laissé à ses propres forces, il languit, et c'est miracle s'il se conserve vivant. Ce prodige, nous l'avons accompli ; et à sa force même, nous pouvons juger de ce qu'aurait fait de nous l'intimité d'un peuple puissant. Le voisinage des États-Unis nous eût communiqué les qualités qu'on remarque aujourd'hui en nous : le bon sens, le sens pratique, la modération, la sagesse ; nos relations avec la France nous eussent élevés au niveau de la plus haute civilisation, eussent amené à maturité cette vigoureuse tige française transplantée sur le sol américain.
En voyant ainsi notre population placée par le sort dans une position d'infériorité vis-à-vis de la nouvelle population anglaise, alimentée et soutenue elle, par la nation maîtresse de nos communes destinées, les hommes politiques qui, les premiers, s'élevèrent parmi nous, durent songer, puisque l'accès de l'Europe nous était interdit, à nous ménager accès en Amérique. La conviction se forma de suite dans leur esprit, qu'à la place laissée vide par la France, et que l'Angleterre ne voulait pas prendre, il fallait mettre une autre grande nation qui nous ouvrît les portes du monde. Presque simultanément avec la résistance patriotique faite à la politique de dénationalisation suivie par l'Angleterre, le mouvement libéral commença, ayant pour but apparent, la conquête de tous les privilèges que la constitution nous accordait et qu'on nous disputait ; pour fin réelle, l'indépendance du pays et l'annexion aux États-Unis.
Ce mouvement s'accentuant chaque jour davantage, aboutit à l'insurrection de 1837, dont le succès n'était possible qu'avec le concours des États-Unis, et eût été immédiatement suivi de l'entrée du Canada dans la Grande République. À l'aide de l'expérience acquise, nous pouvons envisager ce que l'annexion, survenue à cette époque, eût fait de nous ; quels changements, heureux ou malheureux, elle eût produit dans notre existence tout à coup détournée encore une fois de son cours et précipitée dans le torrent américain. En remontant ces quarante dernières années et en allant se placer pour envisager l'avenir du pays, sur les hauteurs que nos pères gravirent en luttant sans cesse et où quelques-uns d'entre eux versèrent leur sang, 0n voit s'ouvrir devant le regard un si vaste horizon, de si larges perspectives, que si on le reporte ensuite sur notre situation actuelle, on reste frappé et comme interdit du contraste. Ce que serait aujourd'hui le Canada si, en 1837, il avait réussi à entrer dans la vaste sphère où se meuvent les États de l'Union américaine, il est à peine possible de se le figurer, tant le progrès est rapide, la maturité précoce dans ce milieu fertile où rien de réel ne languit. Si, sous un régime qui n'offre aucun stimulant extraordinaire, Ontario a atteint un haut degré de prospérité, Québec a joui durant longtemps d'une honnête aisance, quels développements n'eussent pas pris, à quel degré de force et de puissance ne laissent pas arrivées ces deux belles provinces ? Elles eussent formé deux des grands États de l'Union, bientôt dépassant le Massachusetts, laissant loin derrière elles les petits États, rivalisant avec New-York ; elles eussent grandi avec l'Ouest, qui n'aurait pas connu d'autre route vers l'Atlantique que le St-Laurent : le St-Laurent qui, au lieu de n'être comme aujourd'hui, qu'une simple rivière, que la voie de communication entre deux ou trois millions d'habitants et l'Europe, serait devenu le grand fleuve de l'Amérique. En même temps que ce merveilleux développement commercial et industriel, un mouvement intellectuel et politique égal se fut produit. Au lieu de s'user dans des luttes stériles entre petites nationalités jalouses l'une de l'autre, notre activité se fût exercée sur un vaste théâtre, se fût mêlée à la vie d'un peuple puissant et jamais en repos. Nous aurions participé à tout ce qui s'est accompli de fécond, de glorieux si près de nous ; à tous ces événements qui ont porté à un si haut degré la puissance des États-Unis ; à cette guerre entre le Nord et le Sud, où l'Europe elle-même a trouvé à apprendre dans l'art qu'elle croyait mieux connaître, l'art de la guerre, et qui, peut-être, a révélé à la Prusse le secret de sa force. Ce serait douter de nous-mêmes, nous faire injure cruelle, que de penser que nous eussions échoué dans un si grand nombre de carrières ouvertes devant nous, que nous eussions laissé se perdre de si favorables occasions ; et que quelques-uns des nôtres ne fussent pas parvenus à ces postes élevés où l'on peut à la fois illustrer son nom et jeter sur son pays un reflet d'honneur et de gloire.
La destinée en décida autrement ; et, au lieu de s'unir à plus forts qu'eux, le Haut et le Bas-Canada mirent en commun leurs faibles ressources et acceptèrent, l'un, comme un moyen de salut, l'autre, comme une épreuve plus redoutable encore que celles qu'il venait de subir, le régime dont on peut dire, comme du règne de Louis-Philippe, qu'il nous a donné vingt ans de prospérité et de liberté. Au souvenir du succès si complet qui a couronné l'Union politique du Haut et du Bas-Canada, on se demande tout naturellement pourquoi l'Angleterre n'étendit pas de suite ce régime à l'Amérique britannique tout entière ; pourquoi elle n'établit pas dès lors la Confédération ? C'était, à coup sûr, le moment. Elle aurait eu vingt-cinq ans devant elle pour donner un rival aux États-Unis. Pour cela, il lui fallait jeter un chemin de fer entre les Provinces Maritimes et le Canada ; diriger de notre côté toute l'émigration dont elle pouvait disposer, et qui a été grossir la masse américaine ; pousser notre population dans toutes les voies de l'industrie et du commerce, en la stimulant sans cesse ; la doter enfin d'une marine. En même temps il lui fallait appeler nos hommes publics à siéger dans ses Conseils, à participer aux délibérations du Parlement impérial ; les initier aux secrets de sa politique, nous identifier complètement avec elle ; en un mot, faire, politiquement, du Canada une Nouvelle-Angleterre, comme la France avait rêvé d'en faire une Nouvelle-France. Le programme est vaste, mais il était alors facile à réaliser. Elle aurait été promptement récompensée de ses sacrifices, largement remboursée de ses avances; elle aurait vu s'élever, grandir une puissance qui ne l'eût pas été seulement de nom.
Lorsqu'à éclaté la guerre entre le Nord et le Sud, elle se fût trouvée en mesure d'en profiter et de scinder à jamais en deux la nation rivale. La soudaine transformation de la grande République en puissance militaire, ne l'aurait pas prise au dépourvu, et frappée de stupeur au point de l'empêcher d'accepter les offres hardies de la France et de risquer la fortune de son drapeau avec ses alliés naturels. S'il entrait dans les desseins de sa politique de garder sa place dans le Nouveau-Monde, de disputer l'Amérique aux Américains, elle a manqué de prévoyance ; et lorsque tout à coup, éclairée par les événements, elle a voulu improviser ce qu'elle aurait dû préparer de longue main, il était probablement trop tard. La diplomatie anglaise n'a pas justifié sur ce continent le renom d'adresse et d'habileté qu'elle avait conquis en Europe.
Le vœu et le but du parti national avant 1837, étaient certainement l'annexion aux États-Unis. Des dissentiments cependant s'étaient produits; et, à côté des chefs de la majorité, il s'était formé un groupe d'esprits modérés, constitutionnels, qui souhaitaient s'arrêter à mi-chemin et ne pas effacer la frontière qui nous sépare de la République voisine. La cause populaire vaincue et M. Papineau en exil, leur influence prévalut dans nos conseils. Il faut les louer d'avoir conseillé à nos compatriotes d'accepter l'Union et de chercher bravement dans l'exercice sincère du régime nouveau, la réparation des injustices passées et la sécurité pour nos droits. Le plus complet succès couronna leur entreprise ; et l'histoire dira que l'influence dominante pendant presque toute la durée de l'Union, a été l'influence canadienne-française ; et que cette influence a même été assez forte pour disputer au Haut-Canada jusqu'au dernier moment, une chose, à coup sûr, juste en elle-même : la représentation d'après la population. M. LaFontaine est resté le type de ces hommes d'État à vues sages, modérées, à la fois fermes et conciliantes. Ils unissaient le respect de nos droits au souci des intérêts généraux ; ils étaient convaincus que la population française ne doit rien céder de ce qui lui est cher, mais qu'elle ne doit pas, non plus, rompre en visière aux autres populations, ni mettre obstacle à la marche générale des choses, sous prétexte que cela lui fait courir quelque péril particulier ; ils croyaient, en un mot, qu'elle ne doit pas causer embarras et gêne aux autres par l'excès de sa prudence ou les ombrages de son patriotisme.
Si les hommes d'État qui acceptèrent l'Union, au milieu des circonstances les plus propres à les détourner d'un aussi sage parti, firent preuve d'un rare esprit politique, ceux qui cherchèrent à tirer l'Angleterre de sa fausse sécurité ou de son indifférence, même avant que la guerre américaine eût fait sentir toute l'imminence du péril que nous courrions, et combien notre situation était exposée et précaire, montrèrent une perspicacité et une fermeté de conduite supérieures encore. En 1858, l'Angleterre pouvait à la rigueur réparer sa faute de 1840, mais cette fois au prix d'une guerre prochaine avec les États-Unis. Elle devait mettre toutes les ressources de l'Empire à la disposition de la Confédération pour lui permettre de se constituer promptement, et réparer par là, autant que possible, le temps perdu. Un peu plus tard, elle aurait dû seconder les Français au Mexique, secourir le Sud; et ainsi diviser à jamais les États-Unis, et assurer à la Confédération canadienne des alliés fidèles.
Au lieu de tenir une pareille conduite, qu'a fait l'Angleterre ? Elle a laissé tomber le Sud, s'évanouir la monarchie mexicaine, sans, pour cela, se concilier les États-Unis ; et elle a rejeté presque tout entière sur nos épaules la tâche herculéenne d'établir sur ses bases la Confédération.
Le secours qu'elle nous a donné est bien loin d'être celui auquel nous devions nous attendre. Sauf de nous prêter sa garantie pour un emprunt ou deux, elle n'a fait pour nous aucun sacrifice et n'a songé qu'à diminuer l'étendue de sa responsabilité à notre égard. Nous n'avons obtenu librement l'adhésion que d'une seule province. Il nous a fallu doter la Nouvelle-Écosse, acheter le Nord-Ouest : les offres que nous avons faites à Terre-Neuve sont magnifiques, et l'île du Prince- Édouard se dit sans prix. La Colombie nous coûtera cependant plus cher que toutes nos autres conquêtes ; et avant même d'avoir terminé le chemin de fer Intercolonial, il nous faudra commencer le chemin de fer du Pacifique. Or, l'Intercolonial et le Pacifique sont, avant tout, des chemins de fer politiques. C'est la Confédération qui en fait une nécessité. Sans la Confédération, on n'aurait pas songé à les construire, et l'annexion les rendrait à peu près inutiles. C'est de l'argent placé à fonds perdus, comme l'argent consacré à l'achat du Nord-Ouest et des autres provinces. Il reste, pour achever de nous accabler, des fortifications à construire et une milice à organiser. Ainsi, la nouvelle Confédération, aussitôt terminée, aura à porter une dette énorme, contractée uniquement pour faire face aux frais d'installation, dont pas un denier n'aura été dépensé utilement, dont pas un denier ne rapportera bénéfice.
Non contente de nous laisser accomplir seuls une œuvre qui devrait être la sienne autant que la nôtre, l'Angleterre n'a pas même 1a patience d'attendre que cette œuvre soit terminée pour commencer son mouvement de retraite, et pour nous signifier, par ses actes, qu'elle n'entend pas nous protéger une heure de plus qu'il ne faudra, et qu'aussitôt que le drapeau fédéral flottera de l'Atlantique au Pacifique, le drapeau anglais repassera les mers. Pour accuser encore davantage sa résolution bien arrêtée de nous abandonner à nos propres forces, elle a ordonné le retrait des troupes et du matériel de guerre. Elle fait ainsi au grand jour, sous les yeux de tous, ses préparatifs de départ; elle veut que personne n'ignore que bientôt elle quittera pour toujours l'Amérique.
Par une déplorable fatalité, ou plutôt par suite d'une intention bien arrêtée chez nos voisins et d'un dessein dont le but apparaît clairement, la rupture du traité de réciprocité a coïncidé avec l'établissement de la Confédération. Nous nous sommes vus privés tout à coup de notre principal marché, et réduits à nos seules ressources. Les États-Unis nous ont retiré tous les avantages qu'ils nous offraient, et l'Angleterre ne nous en a pas accordé un seul de plus qu'auparavant. Sans issue du côté de l'Europe, nous sommes pris, resserrés entre les frontières américaines qui s'élèvent à côté de nous comme des barrières infranchissables, et les glaces du Nord. Les États-Unis nous étouffent lentement. Nous ne pouvons pas échapper à la famine ; et notre capitulation, comme celle de Metz et de Paris, n'est qu'une question de temps. Tôt ou tard, il faudra nous livrer aux Américains, et aller sur la ligne 45 leur demander de rendre la vie à notre industrie, l'activité à notre commerce, le pain à notre population.
Notre situation est de celles qu'on n'ose à peine analyser, tant elle ne présente de tous côtés qu'aspect désolé, que surface stérile. Il faut pourtant dire enfin tout haut ce que tous disent tout bas ; écarter le voile qui couvre des maux qui vont toujours grandissant, et auxquels il n'y a qu'un seul remède, que personne n'a le courage d'indiquer, quoique chacun soupire après le moment où il sera hardiment appliqué et où il produira guérison complète. Politiquement, le pays se débat sous le fardeau que l'Angleterre lui a mis sur les épaules et' qui est mille fois trop lourd pour ses forces. La Confédération ne lui a rien apporté qu'il n'eût déjà, et lui fait payer des semblants d'avantages et des simulacres de force aussi cher que s'ils étaient des biens réels, des gages assurés de grandeur. Les Provinces ont uni ensemble leurs faiblesses, mis en commun leurs misères ! Pas une n'a gagné à se rapprocher des autres ; pas une n'a trouvé dans cette union nouvelle les capitaux ou l'esprit d'entreprise qui manquaient à son industrie, le marché qui lui faisait défaut pour ses produits. Sauf Ontario qui poursuit sa marche, il semble que nous nous sommes tous entendus pour rester stationnaires. Ce grand changement politique n'a pas produit le plus léger remous. Faut-il s'en étonner ? faut-il s'étonner de ce que l'union contractée avec de petits peuples aussi nécessiteux que nous, soit restée sans fruit, tandis que le contact de quarante millions d'habitants en pleine activité nous eût transformés ?
Réduite à notre seul marché, notre industrie ne peut faire que des progrès fort limités ; et les demandes ne sauraient augmenter qu'en proportion de l'accroissement de la population. On connaît d'avance le chiffre approximatif que peuvent atteindre les affaires dans chaque branche ; et on remuerait le pays de fond en comble, qu'on ne saurait faire qu'il y ait cette année-ci beaucoup plus de gens à pourvoir que l'année précédente. Les concurrences se disputent un nombre presque invariable de clients ; et tout ce que l'on peut faire c'est de déplacer le gain ; c'est que Québec enlève cette année à Montréal cent mille piastres d'affaires que la ville rivale s'efforcera de reprendre l'année prochaine. La masse générale des richesses n'augmente pas, ou à peine. Il y a plus encore : le nombre de ceux qui s'enrichissent devient de plus en plus restreint. Nommez-moi ceux qui, au sein de la population française, ont fait fortune depuis dix ans ; ceux qui la doivent, cette fortune, à une entreprise hardie et féconde, à des affaires véritables ? Il n'y en a guère, et la liste en serait fort courte. L'économie est devenue notre seule ressource. C'est en épargnant et non en créant des affaires, non en montant des entreprises, qu'on s'enrichit.
Notre commerce est stationnaire. C'est en vain que nous multiplierions les voies de communication : il n'y a pas assez d'échanges ; c'est en vain que nous couvririons de chemins de fer un pays qui n'a guère de besoins auxquels la diligence ne suffise. Ces chemins de fer, s'ils devaient exister jamais autrement que sur le papier, ne serviraient qu'à transporter des émigrants aux États-Unis. Il faut que l'homme pauvre, qu'une population en quête d'emploi, ne désespèrent Jamais ; il faut qu'ils ne disputent pas sur la plausibilité des espérances qu'on leur offre, pour que nous ayons pu accepter comme sérieuse, dans les conditions actuelles du pays, une série de projets qu'un grand changement
(p. 16-34)