L'Acadie politique?

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L’Acadie politique?
19 octobre 1974

Transcrit par Benoît Rheault de:

Le Jour



Tout près de nous—et la proximité n’est pas seulement géographique, un petit peuple va peut-être savoir une fois pour toutes, le mois prochain, s’il lui reste encore quelque espoir d’être «reconnu» au moins partiellement.

René Lévesque, Premier ministre du Québec de 1976 à 1985.

Pour la première fois, en effet, les Acadiens du Nouveau-Brunswick ont un parti qui vise à leur donner une voix spécifique dans la politique provinciale. Le scrutin du 18 novembre leur fournira donc l’occasion de montrer s’ils veulent ou s’ils osent, autant que le permet leur statut minoritaire, se munir de l’instrument le plus indispensable à la survivance de toute identité collective, surtout les petites et les fragiles : un poids politique propre.

Cette affirmation tardive peut elle encore se produire? Depuis que s’est à jamais dissipé le vieux rêve d’une «reconquête» démographique et que la proportion acadienne est maintenant tombée à moins de 35% de la population totale de la province, il est évident qu’une sorte de ressort s’est cassé. Car rien n’est plus difficile pour un groupe minoritaire que de mettre la main sur des leviers politiques, à moins que l’histoire ne l’ait d’abord fait riche et dominant. Or, les Acadiens ont toujours été la plus pauvre et la plus craintive des deux communautés qui se partagent le Nouveau-Brunswick. Leur seul appui traditionnel venait, cahin-caha, d’un Québec français, lui-même minorité «poignée» à l’échelle pan-canadienne. Tout le contraire du bloc anglophone qui, chez nous, n’a cessé de jouir d’une position de force imposée il y a deux siècles et sans cesse étayée depuis lors par la majorité anglophone du pays et l’énorme masse des États-Unis voisins...

Si le Parti acadien arrive quand même à émerger un peu sérieusement, ce sera donc la preuve que rien n’est jamais perdu... sauf quand on s’y résigne. Pour des Québécois qui ont encore la force du nombre et, s’ils parviennent à se brancher, un gouvernement présentement diminué mais toujours susceptible d’encadrer un véritable État national, un tel résultat aurait valeur de stimulant.

Dans le cas contraire, il faudrait bien se dire que ce projet des jeunes élites acadiennes n’était que baroud d’honneur, comme un sursaut sans lendemain sur la voie d’un déclin qu’accentuent depuis trop longtemps l’érosion culturelle aussi bien que la vieille magie également «dénationalisante» des vieux partis. Ce qui, cette fois, serait pour nous un sérieux pensez-y bien.

De toute façon, l’affaire promet donc d’être instructive.

Fédéralisme rentable... À propos de choses instructives, justement, j’en ai une en mains en ce moment, grâce à un citoyen qui avait des affaires à régler de ce côté-là : c’est l’annuaire téléphonique (édition de mai 1974) de la Commission canadienne des Transports.

Ce puissant organisme s’occupe, fort mal la plupart du temps, de régir des secteurs aussi stratégiques que l’aviation, les chemins de fer, les pipelines, les transports interprovinciaux et internationaux, etc... Le tout se trouve donc, soit dit en passant, dans le vaste royaume ministériel où règne l’un des nôtres, et pas le moindre : M. Jean Marchand, ce bon vieux poids-lourd de la machine libérale. Voilà certes, pense-t-on d’emblée, un coin où le fédéralisme rentable doit avoir pris un sacré développement des dernières années. Voyons voir...

Au sommet d’abord. Ils sont seize, président, vice-présidents et commissaires. Des noms francophones dont l’un plus que douteux, j’en trouve... deux. Un huitième ou un seizième du total!

Mais ne nous décourageons pas pour si peu. La tête officielle d’un grand organisme public, ce n’est souvent qu’une façade truffée de protégés et de fins de carrière. Le vrai pouvoir est ailleurs, chez ces cadres supérieurs et moyens qui font les politiques l’administration de la boîte. Voilà ce qui compte et c’est par là, bien sûr que l’avancement des nôtres ne peut être que spectaculaire...

Eh bien, je les ai comptés, les cadres. Tous ceux que l’annuaire permet d’identifier sans risque d’erreur. À quelques poussières près, j’arrive à un total de 122. Et nous autres là-dedans, nous qui comptons encore pour 27% de l’ensemble canadien? Perdus dans les coins, jamais plus haut qu’aux barreaux les plus moyens de l’échelle, je nous trouve un nombre faramineux de 18, y compris naturellement le «conseiller en bilinguisme» de la Commission... Soit un peu moins de 15%.

Voilà ce que nous coûte, en emplois clés, en traitements confortables et en influence, dans un seul secteur de la grande jungle outaouaise, ce fédéralisme rentable qui, par ailleurs, maintient dans la pagaille et hors de nos mains l’ensemble des chemins de fer, aéroports, liaisons aériennes et ports de mer du Québec pour lesquels nous payons également.

Elles coûtent vraiment cher à tout un peuple, les brillantes carrières de nos honorables piliers du régime.