Aux électeurs du comté de Champlain

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Aux électeurs du comté de Champlain
dans L'Avenir, le 28 novembre 1851.




RÉSUMÉ : Profession de foi politique de Jean-Baptiste-Éric Dorion, candidat à l'élection dans le comté de Champlain. [1]



Messieurs,

Je viens aujourd'hui accomplir la promesse que je vous ai faite de vous expliquer par écrit ma profession de foi politique, avant de briguer vos suffrages à l'élection qui doit avoir lieu sous peu de jours. En le faisant, je n'entends pas prendre une voie détournée pour en imposer momentanément à qui que ce soit d'entre vous. Je serai ouvert et et franc.

Élevé au milieu de vous, je connais vos sentiments et vos besoins; n'ayant eu l'avantage de recevoir d'autre éducation que celle que l'on pouvait si difficilement acquérir, de 1834 à 1840, sur les bancs de l'école d'un village, je ne ferai point de tours de force pour embellir mon style; mon langage sera uni et vrai, je parlerai le langage du peuple.

Je serai d'autant plus libre dans l'expression de mes opinions, sur notre état politique actuel, que je m'adresse à bon nombre de vieillards qui m'ont vu naître, d'hommes mûrs qui m'ont vu grandir, de jeunes gens dont le souvenir me sera toujours cher parce qu'ils ont été les compagnons de mon enfance et qu'ils foulent encore le sol du comté de ma naissance.

Une absence de dix années du comté de Champlain n'a pas effacé de ma mémoire, que lors de nos grands événements politiques, j'avais déjà appris à prononcer les mots de patriotes et bureaucrates et à sentir, comme vous, toute l'infamie qui se rattachait aux Canadiens qui, par leur conduite, avaient mérité d'être classés au nombre de ces derniers, au nombre de ceux qui voulaient par la corruption, la violence et l'arbitraire dominer sur la masse du peuple du Bas-Canada. J'aime à rappeler le souvenir de cette époque de notre histoire, parce qu'alors l'opinion publique était toute patriotique, toute progressive et si forte qu'elle faisait trembler les tyrans de notre population. Ma première pensée, mon premier cri politiques ayant été en faveur des patriotes; ayant été inspiré par l'esprit de patriotisme et de liberté qui s'infiltraient alors par tous les pores dans le cœur de la presque totalité de mes compatriotes, je suis demeuré le même en entrant activement dans la vie publique; parce que j'ai vue et senti que la cause des patriotes qui demandaient des réformes salutaires pour le pays était une cause toute démocratique et que la démocratie produit la prospérité, élève l'humanité en la rendant libre; parce qu'elle tire sa source de ce qu'il y a de plus pur et de plus fort dans la société : la souveraineté populaire.

Avec ces quelques réflexions préliminaires, j'entre en matière.

Rappel de l'Union

L'histoire de notre pays est intimement liée avec celle d'un petit peuple de braves dont le sang était notre sang, mais qui a disparu devant le droit du plus fort en laissant à peine une trace légère de son existence dans le passé. Je veux faire allusion aux Acadiens, descendants de Français, comme nous, qui habitaient l'Acadie ou ce territoire que l'on appelle maintenant la Nouvelle-Écosse et le Nouveau Brunswick et qui avoisine le Canada.

Ouvrez le troisième volume de l'histoire du Canada par notre savant et estimable compatriote, M. Garneau de Québec, et vous y trouverez quelques pages éloquentes sur l'expulsion des Acadiens par l'Angleterre.

L'évacuation de l'Acadie laissa à la merci des Anglais les habitants de cette province, qui portaient le nom de Neutres, et qui n'avaient pu se résoudre à abandonner leur terre natale. Ce qui nous reste à raconter de ce peuple intéressant, rappelle un de ces drames douloureux dont les exemples sont rares même aux époques barbares de l'histoire, alors que les lois de la justice et de l'humanité sont encore à naître avec les lumières de la civilisation.

Sur 15 à 18 mille Acadiens qu'il y avait dans la péninsule au commencement de leur émigration, il n'en restait qu'environ 7 000 des plus riches, dont les mœurs douces ont fournit à Raynal un tableau si touchant et si vrai.

Après avoir cité une peinture de la prospérité, de l'innocence des mœurs et de la tranquillité de cette heureuse peuplade, et dans laquelle on se demandait qui est-ce qui ne ferait pas des vœux pour la durée de son bonheur? M. Garneau continue:—

Vains souhaits! La guerre de 1744 commença les infortunes de ce peuple; celle de Sept Ans consomma sa ruine totale. Depuis quelques temps les agents de l'Angleterre agissaient avec la plus grande rigueur; les tribunaux, par des violations flagrantes de la loi, par des dénis systématiques de justice, étaient devenus pour les pauvres habitants un objet à la fois de terreur et de haine. Le moindre employé voulait que sa volonté fût la loi. «Si vous ne fournissez pas de bois à mes troupes», disait un capitaine Murray, «je démolirait vos maisons pour en faire du feu.» «Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité, ajoutait le gouverneur Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages.» Rien ne pouvait engager ces hommes honorables à faire un acte qui répugnait à leur conscience, et que, dans l'opinion de bien des gens, l'Angleterre n'avait pas même le droit d'exiger. «Les Acadiens», observe M. Haliburton, «n'étaient pas des sujets britanniques, puisqu'ils n'avaient point prêté le serment de fidélité, et ils ne pouvaient être conséquemment regardés comme des rebelles; ils ne devaient pas être non plus considérés comme prisonniers de guerre, ni envoyés en France, puisque depuis près d'un demi-siècle on leur laissait leurs possessions à la simple condition de demeurer neutre.» Mais beaucoup d'intrigants et d'aventuriers voyaient ces belles fermes acadiennes avec un oeil de convoitise; quels beaux héritages! et par conséquent quel appât! Il ne fut pas difficile de trouver des raisons politiques pour justifier l'expulsion des Acadiens. La très grande majorité n'avait fait aucun acte pour porter atteinte à la neutralité; mais dans la grande catastrophe qui se préparait l'innocent devait être enveloppé avec le coupable. Pas un habitant n'avait mérité grâce. Leur sort fut décidé dans le conseil du gouverneur Lawrence, auquel assistèrent les amiraux Boscawen et Mostyn, dont les flottes croisaient sur les côtes. Il faut résolu de disperser dans les colonies anglaises ce qui restait de ce peuple infortuné; et afin que personne ne pût échapper, le secret le plus profond fut ordonné jusqu'au moment fixé pour l'exécution de la sentence, laquelle aurait lieu le même jour et à la même heure sur tous les points de l'Acadie à la fois. On décida aussi, pour rendre l'exécution plus complète, de réunir les habitants dans les principales localités. Des proclamations, dressées avec une habileté perfide, les invitèrent à s'assembler dans certains endroits qui leur étaient désignés, sous les peines les plus rigoureuses. 418 chefs de famille, se fiant sur la foi britannique, se réunirent le 5 septembre dans l'église du Grand-Pré. Le colonel Winslow s'y rendit avec un grand appareil. Après leur avoir montré la commission qu'il tenait du gouverneur, il leur dit qu'ils avaient été assemblés pour entendre la décision finale du roi à leur égard; et que, quoique ce fût pour lui un devoir pénible à remplir, il devait, en obéissance à ses ordres, leur déclarer «que leurs terres et leurs bestiaux de toutes sortes étaient confisqués au profit de la couronne avec tous leurs autres effets, excepté leur argent et leur linge, et qu'ils allaient être eux-mêmes déportés hors la province.» Aucun motif ne leur fut donné de cette décision. Un corps de troupes, qui s'était tenu caché jusque-là, sortit de sa retraite et cerna l'église: les habitants surpris et sans armes ne firent aucune résistance. Les soldats rassemblèrent les femmes et les enfants; 1 023 hommes, femmes et enfants se trouvèrent réunis au Grand-Pré seulement. Leurs bestiaux consistaient en 1 269 bœufs, 1 557 vaches, 5 007 veaux, 493 chevaux, 8 690 moutons, 4 197 cochons. Quelques Acadiens s'étant échappés dans les bois, on dévasta le pays pour les empêcher d'y trouver des subsistances. Dans les Mines l'on brûla 276 granges, 155 autres petits bâtiments, onze moulins et une église. Ceux qui avaient rendu les plus grands services au gouvernement comme le vieux notaire Le Blanc, qui mourut à Philadelphie de chagrin et de misère en cherchant ses fils dispersés dans les différentes colonies, ne furent pas mieux traités que ceux qui avaient favorisés les Français. À leur instantes prières, il fut permis aux hommes, avant de s'embarquer, de visiter, dix par dix, leurs familles, et de contempler pour la dernière fois ces champs fertiles où ils avaient joui de tant de bonheur, et qu'ils ne devaient plus revoir. Le 10 fut fixé pour l'embarquement. Une résignation calme avait succédé à leur premier désespoir. Mais lorsqu'il fallut s'embarquer, quitter pour jamais le sol natal, s'éloigner de ses parents et de ses amis sans espérance de jamais se revoir, pour aller vivre dispersés au milieu d'une population étrangère de langue, de coutumes, de mœurs et de religion, le courage abandonna ces malheureux, qui se livrèrent à la plus profonde douleur. En violation de la promesse qui leur avait été faite, et, par un raffinement de barbarie sans exemple, les mêmes familles furent séparées et dispersées sur différents vaisseaux. Pour les embarquer on rangea les prisonniers sur six de front, les jeunes en tête. Ceux-ci ayant refusé de marcher, réclamant l'exécution de la promesse d'être embarqués avec leurs parents, on leur répondit en faisant avancer contre eux les soldats la baïonnette croisée. Le chemin de la chapelle du Grand-Pré à la rivière Gaspareaux avait un mille de longueur; il était bordé des deux côtés de femmes et d'enfants, qui, à genoux et fondant en larmes, les encourageaient en leur adressant leurs bénédictions. Cette lugubre procession défilait lentement en priant et en chantant des hymnes. Les chefs de famille marchaient après les jeunes gens. Enfin la procession atteignit le rivage. Les hommes furent mis sur des vaisseaux, les femmes et les enfants sur d'autres, pêle-mêle, sans qu'on prit le moindre soin pour leur commodité. Des gouvernements ont ordonné des actes de cruauté dans un mouvement spontané de colère; mais il n'y a pas d'exemple dans les temps modernes de châtiment infligé sur tout un peuple avec autant de calcul, de barbarie et de froideur, que celui dont il est question en ce moment.

Tous les autres établissements des Acadiens présentent le même jour et à la même heure le même spectacle de désolation.

Les vaisseaux firent voile pour les différentes provinces où devaient être jetés ces proscrits. On les dispersa sur le rivage depuis Boston jusqu'à la Caroline. Pendant plusieurs jours après leur départ, l'on vit les bestiaux se rassembler à l'entour des ruines fumantes des habitations de leurs maîtres, et le chien fidèle passer les nuits à pleurer, par ses longs hurlements, la main qui lui donnait sa subsistance et le toit qui lui prêtait son abri. Heureux encore dans leur douleur, ils ignoraient jusqu'à quel excès l'avarice et l'ambition peuvent porter les hommes, et quels crimes elle peuvent leur faire commettre.

Le gouvernement anglais n'était pas animé par des sentiments plus humains, vis-à-vis des Canadiens, lors de la capitation du Canada, qu'il ne l'était envers les Acadiens, lors de la prise de l'Acadie. Si la chose eût été possible, rien ne nous prouve que l'on n'aurait pas agi avec la même barbarie à l'égard de nos pères et que l'on n'aurait pas adopté le moyen de l'exportation sur une plus grande échelle, pour se débarrasser d'eux et de leur postérité. Mais il se présentait une grande difficulté; les Canadiens étaient au nombre de 60 000 et occupaient un vaste territoire. Le transport de tout ce monde n'eut pas été chose facile à accomplir. On aurait pourtant bien voulu se débarrasser de cette population française qui était «un obstacle à la prospérité des colonies anglaises» suivant le style anglais d'alors. On songea donc à adopter d'autres moyens.

L'or anglais, le pouvoir et le patronage appuyés sur la force ont fait pourrir la société politique de l'Irlande. La gangrène de la corruption politique s'est infiltrée dans tous les rangs de sa population, au grand détriment de ses intérêts nationaux et politiques. L'Irlande vendue et livrée à l'Angleterre par sa propre représentation; l'Irlande unie à l'Angleterre et soumise à une législation étrangère; l'Irlande sans représentation, pour ainsi dire, dans le parlement anglais; l'Irlande tyrannisée par des lois injustes et arbitraires se débat dans les angoisses de la mort depuis plus d'un demi-siècle. L'Irlande s'anglifiant par l'effet de ses institutions contre-nature, s'appauvrissant de jour en jour par les énormes impôts dont elle est surchargée, dépérit, se dépeuple d'une manière extraordinaire; on la dirait morte ou mourante sous les coups de ses assassins politiques.

Cependant, il y a encore de grandes étendues de terre non cultivée, mais il n'y pas plus d'espace; il y a encore de l'air mais il n'y a pas de liberté; il y a encore du travail, mais le fardeau est lourd et sa population traverse les mers pour respirer, — se rend aux États-Unis, pour acquérir de la prospérité et jouir de la bienheureuse liberté américaine.

On a voulu détruire les Acadiens, on les a chassés, transportés, dispersés au sein d'une population étrangère, loin du sol natal, en un seul jour, après avoir confisqué leurs troupeaux et leurs propriétés. L'Acadie n'existe plus...

On a voulu assassiner l'Irlande politique; le coup a été mortel, elle s'est affaiblie, elle s'est énervée, elle se détruit elle-même. L'Irlande est dégénérée, elle ne présente plus que l'aspect d'un cadavre politique.

On a voulu perdre les Canadiens; l’œuvre est commencée, elle se continue, mais s'accomplira-t-elle? L'or anglais, le pouvoir, le patronage et la corruption jouent un grand rôle. Prenons garde d'être les instruments de l'Angleterre dans l’œuvre de notre propre destruction comme cela est malheureusement trop souvent arrivé.

Je n'entreprendrai pas de récapituler tous les faits de notre histoire politique depuis 1760 à 1837 pour faire ressortir les moyens détournés que l'on a adoptés pour opérer notre extinction comme peuple. Tantôt on voyait un conseil gouvernant le pays d'une manière arbitraire; tantôt on entendait la proposition d'un parlement d'où les catholiques seraient exclus; plus tard l'abolition de la langue française dans les affaires publiques et une foule d'autres propositions toutes aussi iniques dans leurs tendances, aussi mauvaises pour nous dans leurs résultats.

Arrivons de suite au grand rêve de l'Angleterre: à l'anglification des Canadiens, à leur perte par une union forcée et désavantageuse avec une population étrangère à sa langue, à ses mœurs, à ses habitudes et qui nous aurait dans sa dépendance.

Lord Durham, envoyé extraordinaire du gouvernement anglais, pour s'enquérir de la véritable cause des troubles de 1837 et 38 a fait un rapport dans lequel il déclara que s'il avait été canadien, il se serait révolté contre le gouvernement de la colonie cinquante ans avant 1837. Il recommanda à l'Angleterre de changer sa politique envers nous; d'unir les deux Canadas; d'inventer un système de gouvernement dont les apparences seraient populaires et par lequel on donnerait des places aux principaux chefs canadiens; de faire construire un chemin de fer à travers toutes les colonies anglaises du Lac supérieur à Halifax et d'unir ensuite toutes les provinces britanniques sous un même gouvernement. Par ce moyen, disait-il, vous ferez taire les chefs canadiens et vous noierez la population française au milieu de la population anglaise; elle disparaîtra et tout ira bien.

Le rapport de lord Durham menace de s'accomplir à la lettre.

L'union des deux Canadas imposée à notre population malgré sa volonté fortement exprimée et bien connue de l'Angleterre a été faite dans le but de nous perdre et si l'on en juge d'après les fruits qu'elle a déjà portés, nous touchons certainement à l'abîme qui devra nous engloutir.

Examinons un instant l'Acte d'Union et voyons si nous devons aujourd'hui plus qu'il y a dix ans en approuver le contenu, en subir les conséquences, sans protester ou sans en demander le rappel ou des modifications telles qu'elles puissent nous amener à un meilleur état de choses.

Le Bas-Canada était sous l'effet de la loi martiale; sa constitution avait été suspendue; bon nombre de ses représentants étaient expatriés; ses revenus étaient votés par l'Angleterre sans son consentement; un Conseil spécial composé presque exclusivement de ce que notre population avait d'ennemis les plus acharnés avait été créé par le gouvernement anglais pour nous imposer ses volontés. Le juge en chef actuel, sir James Stuart, qui présidait ce conseil fut chargé de préparer l'Acte d'Union en 1839. Son projet accordait une représentation basée en grande partie sur le chiffre de la population, mais le juge Robinson, du Haut-Canada, obtint un congé de dix-huit mois qu'il employa à intriguer en Angleterre pour faire introduire dans l'Acte d'Union le système des bourgs pourris et le rendre pire qu'il ne l'aurait été sans cela. Le Conseil spécial accepta la proposition de l'union et pour compléter son infamie, il le fit au nom du peuple du Bas-Canada

Dans le Haut-Canada, la proposition fut acceptée par un parlement élu par la fraude et la force brutale, que lord Durham dénonça comme vil et sans dignité et dont il prolongea injustement l'existence afin de faire approuver la proposition.

L'Angleterre ayant obtenu l'assentiment du fameux Conseil spécial dans le Bas-Canada et de son servile Parlement du Haut-Canada, le parlement anglais passa l'Acte d'Union qui est la base et l'essence de notre système gouvernemental. Les quatre-vingt mille signatures des habitants des districts des Trois-Rivières, envoyées en Angleterre pour protester énergiquement contre la proposition de l'union n'eurent aucun poids dans la balance.

L'opinion du conseil spécial et la détermination de l'Angleterre l'emportèrent et la province du Bas-Canada violée, mariée malgré son consentement fut livrée au Haut-Canada.

Les élections de 1841, les premières élections générales faites sous l'Acte d'Union, ont laissé dans la mémoire de chacun de ceux qui en ont été témoins des souvenirs qui ne s'effaceront jamais. La corruption, l'intimidation, la violence, tout fut mis en jeu pour assurer au gouvernement une majorité disposée à ratifier l'union inique des deux provinces, le mariage forcé du Haut et du Bas-Canada. On voulait enfin avoir le consentement du père de la mariée et pour cela, on essaya de le corrompre, de l'enivrer; on lui donna même de forts coups de bâtons pour lui faire signer le contrat, mais le peuple du Bas-Canada refusait toujours obstinément parce qu'il avait la conscience de ses devoirs envers lui-même et sa postérité.

La démoralisation produite par les élections à la Syndenham de 1841 a laissé de profondes couches dans la société politique du Canada et dont elle ne se relèvera probablement pas de sitôt.

Comment se fait-il donc, me direz-vous, qu'après des élections faites sur la question de l'union, pas une seule voix ne se soit fait entendre dans le premier parlement uni pour en demander le rappel? Ah! il est pénible d'avoir à l'avouer, c'est que la corruption du gouvernement avait déjà gagné bien des cœurs ci-devant canadiens.

L'Angleterre avait inventé le beau et dérisoire gouvernement responsable au bureau colonial. Lord Durham lui avait recommandé de faire partager le pouvoir par les Canadiens et qu'elle les amuserait, les affaiblirait, les détruirait par ce système de bascule qui n'a produit aucun bine, toujours et toujours du mal au Bas-Canada. L'on se rappelle que le district de Montréal n'a pas envoyé une seule requête à l'Angleterre contre la passation de l'Acte d'Union. Cependant le peuple de ce district était aussi opposé à l'union que partout ailleurs. Mais le mouvement d'opposition fut étouffé par les gros bonnets de Montréal, M. Lafontaine en tête, qui prévoyait déjà que deux années plus tard il gouvernerait le pays et jouirait d'un patronage sans limite et capable de détruire les trois quarts des plus belles consciences politiques de notre pays. Et voilà pourquoi notre parlement à l'exemple du Parlement irlandais a accepté l'union tandis que le peuple qu'il représentait la maudissait et la maudit encore.

Quels avantages avez-vous retirés de votre union avec le Haut-Canada? — Aucuns. Toujours des avantages pour le Haut-Canada. Rien pour le Bas. Nous n'avions pas de dette publique, nous en avons une qui est énorme pour les ressources du pays. Nous ne payions que peu d'impôts, nous en avons maintenant qui sont exorbitants.

Le rapport de lord Durham s'accomplit à la lettre, on nous a unis au Haut-Canada sans nous consulter et malgré nous. On nous a imposé l'entreprise du chemin de fer d'Halifax sans consulter le peuple du pays et prenez y garde! demain on nous imposera l'union de toutes les provinces britanniques de l'Amérique du Nord sans que vous sachiez comment ni pourquoi si vous envoyez encore en Chambre un représentant prêt à approuver le gouvernement en tout et partout.

Oui, le mal qui qui nous a été fait est grand, irréparable peut-être. La condition faite au pays devient de plus en plus mauvaise. Ne sentez-vous pas le mal dans votre pays appauvri, dans votre comté, dans vos paroisses, dans vos propriétés, dans vos familles, dans votre sang et même jusque dans la moelle des os de vos enfants?

Habitants de Champlain, écoutez la voix d'un des enfants de votre comté: voyez les centaines, les milliers de jeunes canadiens intelligents, actifs, forts et robustes qui émigrent aux États-Unis tous les ans. C'est la jeunesse, la sève, la vie de votre vie comme peuple qui s'éloigne de vous pour aller vivre avec plus de liberté, de bonheur et de prospérité que notre pays peut leur en offrir actuellement. Sortez de vos maisons. Empressez-vous de voter pour un représentant qui travaillera pour vous obtenir le rappel de l'union; le rappel de la loi qui crée une nouvelle dette pour le chemin de fer d'Halifax, et qui sera prêt à combattre de toutes ses forces contre la proposition de l'union des provinces britanniques. Songez que vous vous le devez à vous-mêmes et à vos descendants; si vous restiez inactifs, l’œuvre de la destruction s'accomplirait. Encore une fois, voyez enfants forcés de s'expatrier pour aller à l'étranger chercher de quoi subvenir à leur existence. Il y a ici encore plus de place qu'en Irlande, mais l'espace n'est pas libre, il y a du travail, mais le fardeau est lourd et si nous continuons l'œuvre effectivement commencée depuis dix ans, bientôt, l'on dira de nous: les Canadiens se sont endormis sur le bord du précipice, l'esclavage colonial a épuisé leurs forces; leur population ne présente plus que l'aspect d'un cadavre politique, et quelques années plus tard: les Canadiens n'existent plus.

Votez pour le rappel de l'union.

Gouvernement responsable

Notre gouvernement responsable qui ne l'est même pas en théorie et encore moins dans la pratique a pour base l'Acte d'Union. Je l'ai dit plus haut, je désire le rappel de l'union, et s'il est impossible de l'obtenir je veux que l'on demande de nombreux amendements à notre constitution, que l'on obtienne en réalité la responsabilité du gouvernement envers le peuple.

Parmi ces modifications que je désire voir s'accomplir immédiatement dans notre constitution, il y en a de très importantes. Il faut assurer l'indépendance de la Chambre. Il faut ôter autant que possible au gouvernement les moyens de la corrompre en demandant la «Défense par une loi spéciale à tout représentant du peuple d'accepter aucune charge lucrative de la couronne pendant l'exercice de son mandat et un an après son expiration, à moins que cette nomination ne soit ratifiée par l'élection.»

Vous sentez tous que le gouvernement ayant le pouvoir de donner des places, et les représentants étant libres de les accepter, durant l'exercice de leurs mandats, il est arrivé souvent que des représentants ont toujours voté avec le gouvernement et qu'après avoir rempli un rôle servile, le gouvernement les a payés pour leurs votes. Rien moins qu'une loi ou une clause de notre constitution dans le genre de la proposition ci-dessus, ne pourra remédier à ce mal qui menace d'augmenter de jour en jour.

La constitution est principalement vicieuse parce qu'elle ne nous accorde pas la faculté d'élire ceux qui doivent nous servir et nous gouverner. Pour ne pas prostituer le mot de responsabilité il nous faudrait des «Institutions électives dans toute leur plénitude. — Gouverneur électif. — Conseil législatif électif. — Magistrature élective. — Tous les chefs de bureaux publics électifs.»

Les démocrates ont toujours voulu le système électif. Sans cela il n'y a pas de responsabilité réelle. Mais on dit, les employés publics sont responsables au gouverneur, le gouverneur aux ministres, les ministres à la Chambre, la Chambre au peuple, donc vous avez le système électif et le véritable gouvernement responsable. Leurre et déception, mensonge et prostitution de la volonté populaire!

Si vous aviez un employé, un commis qui travaillerait pour vous loin de votre maison; et que ce commis dirigerait de grands travaux pour vous et qu'il emploierait un chef d'atelier, que ce chef aurait un sous-chef dirigeant dix ouvriers; que ces ouvriers ne vous verraient jamais ou que très rarement; qu'ils ne seraient responsables qu'au sous-chef; que ce dernier le serait au chef; que le chef le serait au commis et que vous mettriez toute votre confiance dans votre commis qui seul vous serait responsable des travaux qu'il ferait exécuter, pensez-vous que les ouvriers pourraient se donner comme vous étant bien directement responsables? À qui vous en prendriez-vous pour les fautes d'exécution de vos travaux? N'est-ce pas que vous poseriez la main sur votre commis, le seul que vous pourriez atteindre?

Il en est de même de votre machine gouvernementale; plus vous éloignez de vous la responsabilité directe, moins vous avez de contrôle sur vos affaires. Vous pouvez par l'élection atteindre vos commis, vos serviteurs, vos membres de la Chambre, mais vous ne pouvez pas aller plus loin. Ceux que vous payez pour vous servir sont vos maîtres; on dirait leur personne inviolable, car quelque justes que soient vos plaintes contre des officiers publics, quelle que soit la dissatisfaction qu'ils aient donner au public, le gouvernement a en maintes occasions intérêt à les maintenir en place en dépit de la volonté populaire. La réponse banale du gouvernement aux plaintes bien souvent fondées, se résume en ces mots: le gouverneur est satisfait de monsieur un tel.

Le Conseil législatif, qui a tant fait de mal au pays autrefois, qui en fait et peut en faire encore plus d'un jour à l'autre, parce qu'il a la tête plus haute que jamais, se composant comme toujours, d'hommes choisis à vie par le gouverneur, d'ordinaire perdus dans l'opinion publique et dont les sept-huitième des membres ne pourraient pas se faire lire par le peuple; le Conseil législatif, dis-je, a encore la faculté de rejeter les lois passées en Chambre, comme il rejeta à plusieurs reprises différentes lois passées dans l'ancienne Chambre, pour faire instruire la jeunesse du pays. Ce Conseil, qui mérita par sa conduite le surnom de vieillards malfaisants, sert de refuge aux rebuts de l'opinion publique; à des hommes serviles et nuls, par l'esprit et par le cœur; à des hommes qui ne représentent rien dans la société, si non des privilèges qui vous ont fait toujours du mal. Ils sont, pour la plupart, la négation de tout mouvement progressiste dans le Canada.

Sous notre prétendu gouvernement responsable, ce Conseil a pris de la force; son nombre s'est augmenté et toutes les administrations, tories comme libérales, s'en sont servis, tour à tour, pour se maintenir au pouvoir, disposer du patronage, démoraliser la société politique et jouir des bénéfices. Sous la pauvre et défunte administration Lafontaine-Baldwin, le Bas-Canada avait quatre ministres dont trois étaient seigneurs et trois dans le Conseil législatif, MM. Bourret, Taché et Leslie; un seul était responsable au peuple!

Dans un temps où tout le peuple demandait l'abolition de la tenure seigneuriale, la même administration, plaçait dans ce Conseil, comme pour faire injure à l'opinion publique, trois seigneurs d'un seul coup, entre autres l'honorable Saveuse DeBeaujeu, qui n'aurait jamais reçu la centième partie des voix qui se trouvent dans le comté de Vaudreuil, où il réside et possède deux grandes seigneuries, s'il avait été obligé de se faire élire, tant il y est impopulaire.

C'est avec des faits comme ceux-là devant vous, que vous voyez encore des hommes intéressés qui vous disent que nous n'avons rien à envier, que nos institutions politiques sont les plus libres du monde!

Demandons, messieurs, demandons les institutions électives. Travaillons à obtenir un Conseil législatif électif ou l'abolition complète du présent Conseil qui est une nuisance publique tel qu'il est constitué. La proposition d'un gouverneur électif scandalise les loyaux Canadiens français que l'on désigne comme ministériels. Leur grande objection c'est que l'Angleterre ne l'accordera pas, mais n'a-t-elle pas accordée au Nouveau-Brunswick, la permission de modifier son Conseil l'année dernière? Et c'est en face de ce fait que l'on nous dit de ne pas le demander. Quant au gouverneur, l'Angleterre n'avait-elle pas accordé à quelques unes des colonies américaines le droit d'élire leurs gouverneurs avant leur révolution? Demandez et vous obtiendrez. Frappez et l'on vous ouvrira. N'est-ce pas?

La constitution est encore défectueuse parce qu'elle accorde à vingt membres le droit de faire des lois pour le pays, ce qui l'expose à être gouverné par la minorité.

La constitution est vicieuse parce qu'elle donne trop de patronage au gouvernement dans la nomination de tous les officiers publics depuis l'enseigne de milice jusqu'au juge en chef, lequel patronage, outre qu'il est un moyen de corruption, fait perdre un temps précieux aux administrateurs et les engage à descendre dans des intrigues indignes, pour vendre avec le plus d'avantage possible, pour leur popularité, l'immense patronage dont ils disposent.

La constitution est défectueuse parce qu'elle rend nulle la responsabilité des ministres envers le peuple en les exemptant de l'élection et les appelant au Conseil législatif lorsqu'ils ont été repoussés par le peuple.

La constitution est défectueuse parce que la réserve de nos lois à la sanction de la métropole, qu'elle lui accorde est un grand obstacle au progrès du pays et que la liberté absolue de législater, malheureusement incompatible avec le régime colonial, ne devrait être entravée que quand il s'agit de relations avec les nations étrangères.

La constitution est défectueuse parce qu'elle ne limite pas le droit qu'a la législature d'endetter le pays sans son consentement et surtout de lier les générations futures; ce que notre législature a fait pour des sommes énormes et spécialement pour le chemin de fer d'Halifax. Voilà autant de changements qu'il faudrait obtenir au plus vite. Votez pour les institutions électives seul moyen d'avoir un vrai gouvernement responsable.

Réforme électorale basée sur la population

L'Acte d'Union nous a imposé une répartition de représentation que j'ai toujours répudiée. On a donné au Haut-Canada autant de représentants qu'au Bas-Canada quoique sa population fut d'un tiers moindre. On déclarait par là, pratiquement, que deux Haut-Canadiens valaient trois Bas-Canadiens. Les divisions territoriales étaient aussi iniques. On voulait noyer les Canadiens en Chambre et le résultat invariable des élections depuis dix ans est venu donner gain de cause à cette œuvre diabolique. La Chambre se compose de 84 membres. Les origines étrangères à la nôtre ont tout l'avantage par ce système de représentation. Elles envoient en Chambre en moyenne 56 représentants tandis que les Canadiens qui sont aussi nombreux que toutes les autres n'en envoient que 28, ou un tiers. Voilà, messieurs, comme nous sommes représentés en Chambre!

Votre comté qui contient quinze mille âmes canadiennes-françaises n'envoie qu'un représentant en Chambre, tandis que le bourg pourri de Sherbrooke avec 92 électeurs qualifiés d'origine étrangère en voie un. La ville des Trois-Rivières avec ses 4 000 âmes, qui a souvent élu un homme d'origine étrangère, envoie un représentant en Parlement; tandis que le comté de St-Maurice avec 40 000 âmes n'en envoie aussi qu'un seul. Pour ma part, je veux que les habitants des campagnes soient représentés comme ceux des villes dans le Parlement et je n'accepterai d'autre réforme électorale que celle qui sera basée sur la population. C'est la seule réforme qui puisse satisfaire le pays, la seule réforme équitable et l'unique réforme électorale qui puisse satisfaire un démocrate. Votez pour la réforme électorale basée sur la population.

Le suffrage universel

Je désire cette réforme parce qu'elle est raisonnable, qu'elle rétablira l'ordre et la morale publique dans nos élections contestées, surtout dans les villes où bien souvent la violence et la corruption l'emportent sur la volonté du plus grand nombre. Toute qualification territoriale devrait être abolie pour les électeurs parce que tous les citoyens pauvres ou riches ont le même intérêt à être bien gouvernés et que tous les habitants de ce pays paient des impôts indirects pour le soutien du gouvernement. Accordez à chaque citoyen, né ou naturalisé dans le pays, le droit de vote et faites faire les élections au scrutin secret, vous verrez de suite disparaître les mauvaises passions et le désordre que créent ceux que l'on prive du droit de voter et qui le prennent bien souvent par la force brutale.

Pour faire sentir l'odieux et le ridicule de toutes ces qualifications territoriales, Franklin disait un jour qu'autrefois un électeur avait le droit de voter quand il était propriétaire d'une cheval ou d'un âne. Une année, un homme propriétaire d'un âne se présente pour voter, son vote est admis. L'année suivante il se présente à nouveau, mais son âne étant mort, on lui dit qu'il ne pouvait plus voter; il n'était plus qualifié. Franklin se demande avec raison: est-ce l'âne ou l'homme qui avait voté la première année? L'âne était plus que l'homme alors, comme aujourd'hui l'habit est encore plus que le moine bien souvent, aux yeux de lois exceptionnelles et ridicules. Votez pour la justice, l'égalité, l'humanité: le suffrage universel.

Éligibilité dépendant de la confiance publique

L'éducation, l'intelligence, l'activité, l'intégrité, et le patriotisme devraient être les seules qualifications exigibles de la part de candidats à quelque charge publique que ce soit et le peuple devrait en être le juge. Votez pour l'éligibilité dépendant de la confiance publique.

Convocations et durées des sessions du Parlement fixées par la loi

Les sessions devraient être fixées par la loi. Le peuple saurait quand il lui faudrait faire parvenir ses demandes, la législation serait plus régulière, moins précipitée et meilleure. La durée devrait aussi en être limitée car alors on n'aurait pas d'intérêt à traîner les affaires en langueur pour recevoir une meilleure part d'indemnité. Votez pour les convocations et durées des sessions du Parlement fixées par la loi.

Décentralisation du pouvoir

Cette réforme salutaire pourrait s'effectuer avantageusement pour le pays, en accordant aux municipalités ou au peuple directement l'élection de tous les officiers locaux, tels que: officiers de milice, magistrats, régistrateurs, officiers rapporteurs, recenseurs, etc., etc., et en donnant plus de pouvoir aux conseils municipaux. Votez pour la décentralisation du pouvoir.

Municipalités de paroisse

Le système municipal est l'une des plus belles institutions des peuples libres. C'est une école d'enseignement politique où le peuple peut puiser des connaissances et apprendre à se gouverner lui-même. Le conseil est en petit pour le comté ce que la Chambre d'assemblée est en grand pour le pays. L'un gouverne les affaires de la localité, l'autre administre la politique du pays. Il importe donc que le système municipal soit aussi bien organisé que possible et l'expérience a démontré que les municipalités de comtés, avec des officiers tous électifs seraient ce qu'il y aurait de plus avantageux pour le Canada. Le peuple des États-Unis doit en grande partie son éducation politique à son système municipal. Votez pour les municipalités de paroisses.

Éducation aussi répandue que possible

L'éducation, c'est la vie d'un peuple. Un peuple ignorant est un peuple déchu, sa mort politique et sociale ne peut être éloignée. Pour nous surtout, il importe que nous nous instruisions et que nous fassions instruire nos enfants. Le moyen le plus efficace de maintenir un bon système d'école, de répandre l'éducation d'une manière générale, c'est d'adopter, d'accepter, le faire fonctionner avec toute la facilité possible le mode actuel de procurer de l'éducation aux enfants du peuple. La loi peut avoir des défauts, modifions-là, mais n'en changeons pas la base.

Un bon moyen de répandre l'éducation pratique, serait d'engager le gouvernement à sacrifier une légère somme par année pour faire progresser efficacement l'agriculture, toujours négligée dans ce pays par toutes les administrations.

Le progrès agricole ne s'accomplira efficacement que par l'établissement de fermes modèles. C'est par l'exemple et la pratique qu'il faut enseigner au peuple le moyen d'obtenir de bons résultats. Votez pour l'éducation aussi répandue que possible et l'établissement de fermes modèles.

Colonisation des terres incultes mises à la portée des classes pauvres

TRANSCRIPTION EN COURS...


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