Aux électeurs du comté de Champlain

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Aux électeurs du comté de Champlain
dans L'Avenir, le 28 novembre 1851.




RÉSUMÉ : Profession de foi politique de Jean-Baptiste-Éric Dorion, candidat à l'élection dans le comté de Champlain. [1]



Messieurs,

Je viens aujourd'hui accomplir la promesse que je vous ai faite de vous expliquer par écrit ma profession de foi politique, avant de briguer vos suffrages à l'élection qui doit avoir lieu sous peu de jours. En le faisant, je n'entends pas prendre une voie détournée pour en imposer momentanément à qui que ce soit d'entre vous. Je serai ouvert et et franc.

Élevé au milieu de vous, je connais vos sentiments et vos besoins; n'ayant eu l'avantage de recevoir d'autre éducation que celle que l'on pouvait si difficilement acquérir, de 1834 à 1840, sur les bancs de l'école d'un village, je ne ferai point de tours de force pour embellir mon style; mon langage sera uni et vrai, je parlerai le langage du peuple.

Je serai d'autant plus libre dans l'expression de mes opinions, sur notre état politique actuel, que je m'adresse à bon nombre de vieillards qui m'ont vu naître, d'hommes mûrs qui m'ont vu grandir, de jeunes gens dont le souvenir me sera toujours cher parce qu'ils ont été les compagnons de mon enfance et qu'ils foulent encore le sol du comté de ma naissance.

Une absence de dix années du comté de Champlain n'a pas effacé de ma mémoire, que lors de nos grands événements politiques, j'avais déjà appris à prononcer les mots de patriotes et bureaucrates et à sentir, comme vous, toute l'infamie qui se rattachait aux Canadiens qui, par leur conduite, avaient mérité d'être classés au nombre de ces derniers, au nombre de ceux qui voulaient par la corruption, la violence et l'arbitraire dominer sur la masse du peuple du Bas-Canada. J'aime à rappeler le souvenir de cette époque de notre histoire, parce qu'alors l'opinion publique était toute patriotique, toute progressive et si forte qu'elle faisait trembler les tyrans de notre population. Ma première pensée, mon premier cri politiques ayant été en faveur des patriotes; ayant été inspiré par l'esprit de patriotisme et de liberté qui s'infiltraient alors par tous les pores dans le cœur de la presque totalité de mes compatriotes, je suis demeuré le même en entrant activement dans la vie publique; parce que j'ai vue et senti que la cause des patriotes qui demandaient des réformes salutaires pour le pays était une cause toute démocratique et que la démocratie produit la prospérité, élève l'humanité en la rendant libre; parce qu'elle tire sa source de ce qu'il y a de plus pur et de plus fort dans la société : la souveraineté populaire.

Avec ces quelques réflexions préliminaires, j'entre en matière.

Rappel de l'Union

L'histoire de notre pays est intimement liée avec celle d'un petit peuple de braves dont le sang était notre sang, mais qui a disparu devant le droit du plus fort en laissant à peine une trace légère de son existence dans le passé. Je veux faire allusion aux Acadiens, descendants de Français, comme nous, qui habitaient l'Acadie ou ce territoire que l'on appelle maintenant la Nouvelle-Écosse et le Nouveau Brunswick et qui avoisine le Canada.

Ouvrez le troisième volume de l'histoire du Canada par notre savant et estimable compatriote, M. Garneau de Québec, et vous y trouverez quelques pages éloquentes sur l'expulsion des Acadiens par l'Angleterre.

L'évacuation de l'Acadie laissa à la merci des Anglais les habitants de cette province, qui portaient le nom de Neutres, et qui n'avaient pu se résoudre à abandonner leur terre natale. Ce qui nous reste à raconter de ce peuple intéressant, rappelle un de ces drames douloureux dont les exemples sont rares même aux époques barbares de l'histoire, alors que les lois de la justice et de l'humanité sont encore à naître avec les lumières de la civilisation.

Sur 15 à 18 mille Acadiens qu'il y avait dans la péninsule au commencement de leur émigration, il n'en restait qu'environ 7 000 des plus riches, dont les mœurs douces ont fournit à Raynal un tableau si touchant et si vrai.

Après avoir cité une peinture de la prospérité, de l'innocence des mœurs et de la tranquillité de cette heureuse peuplade, et dans laquelle on se demandait qui est-ce qui ne ferait pas des vœux pour la durée de son bonheur? M. Garneau continue:—

Vains souhaits! La guerre de 1744 commença les infortunes de ce peuple; celle de Sept Ans consomma sa ruine totale. Depuis quelques temps les agents de l'Angleterre agissaient avec la plus grande rigueur; les tribunaux, par des violations flagrantes de la loi, par des dénis systématiques de justice, étaient devenus pour les pauvres habitants un objet à la fois de terreur et de haine. Le moindre employé voulait que sa volonté fût la loi. «Si vous ne fournissez pas de bois à mes troupes», disait un capitaine Murray, «je démolirait vos maisons pour en faire du feu.» «Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité, ajoutait le gouverneur Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages.» Rien ne pouvait engager ces hommes honorables à faire un acte qui répugnait à leur conscience, et que, dans l'opinion de bien des gens, l'Angleterre n'avait pas même le droit d'exiger. «Les Acadiens», observe M. Haliburton, «n'étaient pas des sujets britanniques, puisqu'ils n'avaient point prêté le serment de fidélité, et ils ne pouvaient être conséquemment regardés comme des rebelles; ils ne devaient pas être non plus considérés comme prisonniers de guerre, ni envoyés en France, puisque depuis près d'un demi-siècle on leur laissait leurs possessions à la simple condition de demeurer neutre.» Mais beaucoup d'intrigants et d'aventuriers voyaient ces belles fermes acadiennes avec un oeil de convoitise; quels beaux héritages! et par conséquent quel appât! Il ne fut pas difficile de trouver des raisons politiques pour justifier l'expulsion des Acadiens. La très grande majorité n'avait fait aucun acte pour porter atteinte à la neutralité; mais dans la grande catastrophe qui se préparait l'innocent devait être enveloppé avec le coupable. Pas un habitant n'avait mérité grâce. Leur sort fut décidé dans le conseil du gouverneur Lawrence, auquel assistèrent les amiraux Boscawen et Mostyn, dont les flottes croisaient sur les côtes. Il faut résolu de disperser dans les colonies anglaises ce qui restait de ce peuple infortuné; et afin que personne ne pût échapper, le secret le plus profond fut ordonné jusqu'au moment fixé pour l'exécution de la sentence, laquelle aurait lieu le même jour et à la même heure sur tous les points de l'Acadie à la fois. On décida aussi, pour rendre l'exécution plus complète, de réunir les habitants dans les principales localités. Des proclamations, dressées avec une habileté perfide, les invitèrent à s'assembler dans certains endroits qui leur étaient désignés, sous les peines les plus rigoureuses. 418 chefs de famille, se fiant sur la foi britannique, se réunirent le 5 septembre dans l'église du Grand-Pré. Le colonel Winslow s'y rendit avec un grand appareil. Après leur avoir montré la commission qu'il tenait du gouverneur, il leur dit qu'ils avaient été assemblés pour entendre la décision finale du roi à leur égard; et que, quoique ce fût pour lui un devoir pénible à remplir, il devait, en obéissance à ses ordres, leur déclarer «que leurs terres et leurs bestiaux de toutes sortes étaient confisqués au profit de la couronne avec tous leurs autres effets, excepté leur argent et leur linge, et qu'ils allaient être eux-mêmes déportés hors la province.» Aucun motif ne leur fut donné de cette décision. Un corps de troupes, qui s'était tenu caché jusque-là, sortit de sa retraite et cerna l'église: les habitants surpris et sans armes ne firent aucune résistance. Les soldats rassemblèrent les femmes et les enfants; 1 023 hommes, femmes et enfants se trouvèrent réunis au Grand-Pré seulement. Leurs bestiaux consistaient en 1 269 bœufs, 1 557 vaches, 5 007 veaux, 493 chevaux, 8 690 moutons, 4 197 cochons. Quelques Acadiens s'étant échappés dans les bois, on dévasta le pays pour les empêcher d'y trouver des subsistances. Dans les Mines l'on brûla 276 granges, 155 autres petits bâtiments, onze moulins et une église. Ceux qui avaient rendu les plus grands services au gouvernement comme le vieux notaire Le Blanc, qui mourut à Philadelphie de chagrin et de misère en cherchant ses fils dispersés dans les différentes colonies, ne furent pas mieux traités que ceux qui avaient favorisés les Français. À leur instantes prières, il fut permis aux hommes, avant de s'embarquer, de visiter, dix par dix, leurs familles, et de contempler pour la dernière fois ces champs fertiles où ils avaient joui de tant de bonheur, et qu'ils ne devaient plus revoir. Le 10 fut fixé pour l'embarquement. Une résignation calme avait succédé à leur premier désespoir. Mais lorsqu'il fallut s'embarquer, quitter pour jamais le sol natal, s'éloigner de ses parents et de ses amis sans espérance de jamais se revoir, pour aller vivre dispersés au milieu d'une population étrangère de langue, de coutumes, de mœurs et de religion, le courage abandonna ces malheureux, qui se livrèrent à la plus profonde douleur. En violation de la promesse qui leur avait été faite, et, par un raffinement de barbarie sans exemple, les mêmes familles furent séparées et dispersées sur différents vaisseaux. Pour les embarquer on rangea les prisonniers sur six de front, les jeunes en tête. Ceux-ci ayant refusé de marcher, réclamant l'exécution de la promesse d'être embarqués avec leurs parents, on leur répondit en faisant avancer contre eux les soldats la baïonnette croisée. Le chemin de la chapelle du Grand-Pré à la rivière Gaspareaux avait un mille de longueur; il était bordé des deux côtés de femmes et d'enfants, qui, à genoux et fondant en larmes, les encourageaient en leur adressant leurs bénédictions. Cette lugubre procession défilait lentement en priant et en chantant des hymnes. Les chefs de famille marchaient après les jeunes gens. Enfin la procession atteignit le rivage. Les hommes furent mis sur des vaisseaux, les femmes et les enfants sur d'autres, pêle-mêle, sans qu'on prit le moindre soin pour leur commodité. Des gouvernements ont ordonné des actes de cruauté dans un mouvement spontané de colère; mais il n'y a pas d'exemple dans les temps modernes de châtiment infligé sur tout un peuple avec autant de calcul, de barbarie et de froideur, que celui dont il est question en ce moment.

Tous les autres établissements des Acadiens présentent le même jour et à la même heure le même spectacle de désolation.

Les vaisseaux firent voile pour les différentes provinces où devaient être jetés ces proscrits. On les dispersa sur le rivage depuis Boston jusqu'à la Caroline. Pendant plusieurs jours après leur départ, l'on vit les bestiaux se rassembler à l'entour des ruines fumantes des habitations de leurs maîtres, et le chien fidèle passer les nuits à pleurer, par ses longs hurlements, la main qui lui donnait sa subsistance et le toit qui lui prêtait son abri. Heureux encore dans leur douleur, ils ignoraient jusqu'à quel excès l'avarice et l'ambition peuvent porter les hommes, et quels crimes elle peuvent leur faire commettre.

Le gouvernement anglais n'était pas animé par des sentiments plus humains, vis-à-vis des Canadiens, lors de la capitation du Canada, qu'il ne l'était envers les Acadiens, lors de la prise de l'Acadie. Si la chose eût été possible, rien ne nous prouve que l'on n'aurait pas agi avec la même barbarie à l'égard de nos pères et que l'on n'aurait pas adopté le moyen de l'exportation sur une plus grande échelle, pour se débarrasser d'eux et de leur postérité. Mais il se présentait une grande difficulté; les Canadiens étaient au nombre de 60 000 et occupaient un vaste territoire. Le transport de tout ce monde n'eut pas été chose facile à accomplir. On aurait pourtant bien voulu se débarrasser de cette population française qui était «un obstacle à la prospérité des colonies anglaises» suivant le style anglais d'alors. On songea donc à adopter d'autres moyens.

L'or anglais, le pouvoir et le patronage appuyés sur la force ont fait pourrir la société politique de l'Irlande. La gangrène de la corruption politique s'est infiltrée dans tous les rangs de sa population, au grand détriment de ses intérêts nationaux et politiques. L'Irlande vendue et livrée à l'Angleterre par sa propre représentation; l'Irlande unie à l'Angleterre et soumise à une législation étrangère; l'Irlande sans représentation, pour ainsi dire, dans le parlement anglais; l'Irlande tyrannisée par des lois injustes et arbitraires se débat dans les angoisses de la mort depuis plus d'un demi-siècle. L'Irlande s'anglifiant par l'effet de ses institutions contre-nature, s'appauvrissant de jour en jour par les énormes impôts dont elle est surchargée, dépérit, se dépeuple d'une manière extraordinaire; on la dirait morte ou mourante sous les coups de ses assassins politiques.

Cependant, il y a encore de grandes étendues de terre non cultivée, mais il n'y pas plus d'espace; il y a encore de l'air mais il n'y a pas de liberté; il y a encore du travail, mais le fardeau est lourd et sa population traverse les mers pour respirer, — se rend aux États-Unis, pour acquérir de la prospérité et jouir de la bienheureuse liberté américaine.

On a voulu détruire les Acadiens, on les a chassés, transportés, dispersés au sein d'une population étrangère, loin du sol natal, en un seul jour, après avoir confisqué leurs troupeaux et leurs propriétés. L'Acadie n'existe plus...

On a voulu assassiner l'Irlande politique; le coup a été mortel, elle s'est affaiblie, elle s'est énervée, elle se détruit elle-même. L'Irlande est dégénérée, elle ne présente plus que l'aspect d'un cadavre politique.

On a voulu perdre les Canadiens; l’œuvre est commencée, elle se continue, mais s'accomplira-t-elle? L'or anglais, le pouvoir, le patronage et la corruption jouent un grand rôle. Prenons garde d'être les instruments de l'Angleterre dans l’œuvre de notre propre destruction comme cela est malheureusement trop souvent arrivé.

Je n'entreprendrai pas de récapituler tous les faits de notre histoire politique depuis 1760 à 1837 pour faire ressortir les moyens détournés que l'on a adoptés pour opérer notre extinction comme peuple. Tantôt on voyait un conseil gouvernant le pays d'une manière arbitraire; tantôt on entendait la proposition d'un parlement d'où les catholiques seraient exclus; plus tard l'abolition de la langue française dans les affaires publiques et une foule d'autres propositions toutes aussi iniques dans leurs tendances, aussi mauvaises pour nous dans leurs résultats.

Arrivons de suite au grand rêve de l'Angleterre: à l'anglification des Canadiens, à leur perte par une union forcée et désavantageuse avec une population étrangère à sa langue, à ses mœurs, à ses habitudes et qui nous aurait dans sa dépendance.

Lord Durham, envoyé extraordinaire du gouvernement anglais, pour s'enquérir de la véritable cause des troubles de 1837 et 38 a fait un rapport dans lequel il déclara que s'il avait été canadien, il se serait révolté contre le gouvernement de la colonie cinquante ans avant 1837. Il recommanda à l'Angleterre de changer sa politique envers nous; d'unir les deux Canadas; d'inventer un système de gouvernement dont les apparences seraient populaires et par lequel on donnerait des places aux principaux chefs canadiens; de faire construire un chemin de fer à travers toutes les colonies anglaises du Lac supérieur à Halifax et d'unir ensuite toutes les provinces britanniques sous un même gouvernement. Par ce moyen, disait-il, vous ferez taire les chefs canadiens et vous noierez la population française au milieu de la population anglaise; elle disparaîtra et tout ira bien.

Le rapport de Lord Durham menace de s'accomplir à la lettre.

L'union des deux Canadas imposée à notre population malgré sa volonté fortement exprimée et bien connue de l'Angleterre a été faite dans le but de nous perdre et si l'on en juge d'après les fruits qu'elle a déjà portés, nous touchons certainement à l'abîme qui devra nous engloutir.

TRANSCRIPTION EN COURS...


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