Un bonheur de lecture: Lionel Groulx

De La Bibliothèque indépendantiste
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Un bonheur de lecture: Lionel Groulx
dans L'Action nationale, vol. 84, no 6, juin 1994, pp. 840-850




Conférencière invitée au troisième déjeuner-causerie de L'Action indépendantiste du Québec qui le 22 novembre 1993, réunissait plus de 130 personnes dont Mme Louise Harel, Andrée Ferretti rendait ce vibrant hommage à l'oeuvre de notre historien national.


Introduction

Lionel Groulx, abbé, historien, professeur, écrivain
Andrée Ferretti, militante indépendantiste, écrivaine
J'ai lu ou relu, en quelques jours, plus d'un millier de pages de l'oeuvre de notre illustre historien. J'ai alors redécouvert avec plaisir un intellectuel d'une immense envergure, tant par l'ampleur de son érudition que par la nouveauté de sa conception de l'histoire et de ses méthodes de reconstruction du passé, comparable à celle des meilleurs penseurs et chercheurs en sciences humaines de la première moitié du XXe siècle. J'ai de plus savouré la beauté d'une langue et d'un style qui font de l'œuvre savante de Lionel Groulx une véritable oeuvre littéraire.

Or, ce bonheur de lecture ne pouvait chez moi qui aime partager mes enthousiasmes que s'accompagner du désir de faire lire cet auteur considérable, particulièrement aujourd'hui où autant ses épigones que ses détracteurs le desservent, soit en le magnifiant dans des présentations et des analyses glorificatrices et désuètes, soit en le réduisant aux formules infamantes de leur vision d'essayistes ignares et malveillants.

Il importe effectivement, pour le lire aujourd'hui avec intelligence, de ne pas considérer Lionel Groulx comme un contemporain, aussi actuelle que demeure son œuvre sous plusieurs aspects, mais comme une figure historique marquée par son temps. Sa vision du monde et les nôtres ont été nourries à des sources trop différentes pour ne pas être forgées par des valeurs souvent divergentes.

Nous ne devons jamais perdre de vue que Lionel Groulx est né en 1878, qu'à la fin de la Grande guerre (première guerre mondiale), il était âgé de 36 ans, qu'il était donc un homme déjà accompli, d'autant plus qu'il avait été remarquablement précoce. Or, s'il est vrai, comme le soutient la majorité des historiens, que le XXe siècle ne commence vraiment qu'à la fin de cette guerre, on doit admettre que Lionel Groulx, jusqu'à environ 1920, est un homme du 19e siècle, entièrement imprégné par l'idéologie ultramontaine.

Il est bien connu qu'au Canada français l'Église ultramontaine impose alors, et depuis longtemps déjà, sa foi, ses dogmes et ses idées. Reçus presque universellement par la population canadienne-française de tous les milieux sociaux, ses enseignements et ses valeurs sont comme indissociablement liés à toute l'activité intellectuelle, activité qui ne se borne pas à composer avec cette donnée, mais qui s'y conforme. Les liens de la pensée et de ce catholicisme ne sont, en effet, pas seulement ceux de la croyance, mais ceux de la culture et de l'institution, avec ce que cela comporte de monolithisme dans les domaines de l'éducation et du savoir. Or, faut-il le rappeler, Lionel Groulx a été, dès 1891, élève, puis étudiant dans un séminaire, formé en vue de la prêtrise.

Comment, dès lors, ne pas s'étonner que le jeune abbé ait réussi assez vite, sitôt l'avènement de la nouvelle ère, à se dégager de l'emprise d'une formation si rigoureusement dominante, à s'en dégager substantiellement, sans pour autant la renier. Au contraire, tout au long de sa vie, cet homme a trouvé dans la fidélité aux principes fondamentaux de son éducation familiale, sociale et religieuse, le point d'appui qui lui a permis d'élaborer une interprétation renouvelée de notre histoire. Cette attitude est une autre marque de son intelligence, puisque aussi bien, il n'est pas d'exercice créateur de la pensée qui ne soit nourri d'acquis culturels spécifiques, suffisamment reconnus pour être dépassés sans être effacés. Il n'y a, par exemple, de logique nodale que tributaire de la logique aristotélicienne.

Tout un chacun, néanmoins, ne devient pas le héros d'une aventure intellectuelle insigne. Comment Lionel Groulx y est-il arrivé? Pour ma part, je suis convaincue que c'est l'amour qu'il a éprouvé pour son peuple qui en est la véritable armature. Il m'apparaît évident que son œuvre créatrice d'explications, de débats et d'engagements non encore épuisés, où est constamment présente une intelligence sensible de notre histoire, n'est que l'autre face de son amour lumineux pour son « petit peuple ». J'admire que pendant les 70 ans de sa vie active, il n'ait poursuivi d'autre but, à travers ses multiples recherches, écrits, cours, conférences et toutes autres actions, que celui de développer chez les Canadiens français une conscience nationale suffisamment orientée pour élaborer des projets cohérents, susceptibles de servir leur épanouissement. Et, aujourd'hui, devant la représentation positive que le peuple québécois se fait de lui-même, je m'émerveille de la puissante réussite de ce travail, en me rappelant qu'il a été accompli au sein d'un peuple qui était alors plus profondément aliéné que jamais, après avoir subi, depuis 1840, non seulement sans révolte, mais dans la plus débilitante résignation, la domination politique et économique du Canada anglais, avec ses effets corrosifs sur tous les aspects de son développement, particulièrement sur l'affirmation de son identité nationale.

Aussi, même si je ne peux voir l’œuvre groulxienne, de quelque point de vue où je me place, comme engagée sur la voie de l'indépendance du Québec, je ne la considère pas moins comme le matériau d'origine du mouvement indépendantiste contemporain, comme la charpente intellectuelle de la réflexion qui lui a donné naissance. Et c'est finalement comme militante indépendantiste qu'elle m'a touchée.

Être humain, c'est tenir à sa différence

Claude-Lévi Strauss, anthropologue, ethnologue, philosophe
La différence et l'opposition entre les cultures, soutient Claude Lévi-Strauss dans Le regard éloigné (1983), loin de manifester quelque relent de racisme que ce soit, exprime au contraire les conditions essentielles et constantes de l'autodéveloppement de l'humanité. « Que chaque peuple ait tenu à ses racines et ait pris conscience de leur prix a été la manière spécifique à chacun d'assurer son existence et la survie de l'humanité. »

Lionel Groulx n'a pas attendu Lévi-Strauss pour comprendre que c'est en persévérant dans son propre être que chaque peuple, comme chaque individu, assume pleinement son humanité et participe ainsi à l'humanisation de tous; il n'a eu aucun besoin de s'appuyer sur une théorie savante pour être convaincu que la conscience de son identité est le fondement de toute création et que la création est la voie royale qui mène aux autres.

Ainsi, défendre son identité nationale, écrivait-il dans Si Dollard revenait (1919), « Cela ne veut pas dire, comme d'aucuns essaient de le faire croire, que l'on veuille cloîtrer son esprit ni s'interdire la vérité et la beauté universelles; mais cela veut dire, par exemple, que l'on entend mettre sur toutes choses le reflet de son âme à soi, que l'oeuvre originale vaut mieux que l'oeuvre pastichée; et qu'agir ainsi n'est point servir fanatiquement la vérité et la beauté de son pays, mais la vérité et la beauté dans son pays. »

Il poussait encore plus loin sa démonstration du lien indissociable entre identité et créativité dans Notre mission française (1941): « Au surplus, qu'artistes ou intellectuels ne s'effraient point; je ne leur demande pas de faire chrétien ou catholique. Je ne leur demande pas davantage de faire canadien-français; Canadiens français, je leur demande simplement de l'être. Qu'ils soient hommes en plénitude; et que pour l'être, ils soient racés et racinés (...) et je ne m'inquiète plus de leur œuvre. Qu'ils n'imaginent pas, non plus, je ne sais quelle antinomie entre l'originalité et l'universalité, entre la culture nationale et la culture humaine. L'originalité jaillit, avons-nous dit, lorsque l'homme arrive à révéler son fond d'homme. Sans l'ombre d'un paradoxe, l'on peut soutenir que plus une littérature, plus un art sont originaux, plus ils sont humains, et par cela même, plus ils portent en eux de l'universel. »

Cette conviction de la nécessaire affirmation de soi, pour soi-même et non contre les autres, est la ligne directrice majeure de l'entreprise groulxienne qui tient le peuple canadien-français comme premier responsable de son destin, de sa servitude comme de son éventuel épanouissement. Elle est si inhérente à toute l'œuvre qu'il m'apparaît restrictif de n'en donner qu'une preuve particulière. Je n'en citerai pas moins quelques lignes tirées de L'économique et le national, conférence prononcée deux fois, en février 1936, devant les publics respectifs de la Chambre cadette de Commerce de Montréal et du Jeune-Barreau de Québec. Groulx s'applique alors à démontrer l'indissociabilité des liens entre la maîtrise de l'économie et le développement national. Dans un passage, il impute l'infériorité économique du peuple canadien-français et la dépendance qu'elle entraîne, à sa « désorientation essentielle »: « Quand on s'est perdu pour avoir tourné le dos au principe de sa vie, on ne se sauve que par un retour à son principe vital. (...) L'on n'agit d'une certaine façon que si l'on est de cette façon.»

Ailleurs, après avoir tracé les grandes lignes d'une politique économique qui favoriserait notre développement, il prend la peine de préciser: « Une politique canadienne-française n'est pas nécessairement, que je sache, une politique d'agression ni d'injustice à l'égard de qui que ce soit. Nous ne songeons à dépouiller personne; seulement nous n'entendons pas, non plus, être dépouillés. Nous n'empêchons personne de vivre, mais nous voulons vivre nous aussi. Et j'estime que ce n'est pas prendre la place des autres que de prendre la nôtre. Je ne suis, ai-je besoin de le dire, ni anti-Anglais, ni anti-Juif. Mais je constate que les Anglais sont pro-Anglais et que les Juifs sont pro-Juifs. Et dans la mesure où pareille attitude ne blesse ni la charité, ni la justice, je me garderai bien de leur en faire reproche. Mais alors je me demande pourquoi, et dans la même mesure, les Canadiens français seraient tout, excepté pro-Canadiens français? »

Il n'en demeure pas moins vrai que cette propension de Groulx à parfois louer exagérément son peuple, au nom de valeurs dont certaines sont devenues complètement désuètes, a, par moments, gêné ma lecture. J'attribue cette conduite de Groulx à son espoir de conjurer par le discours une médiocrité réelle qui l'inquiétait jusqu'à l'angoisse, qui le heurtait douloureusement. Historien éminemment cultivé, il savait que l'idéal fascine et entraîne, qu'il domine les consciences et impose ses exigences. D'où son insistance à proposer à l'admiration des Canadiens français, et à leur imitation, un idéal humain fondé sur la valorisation des luttes courageuses des ancêtres pour survivre, pour conserver leur langue et leur foi, propriétés culturelles qui les rattachaient à deux très hautes civilisations, celles de la France et de la Rome catholique. Car Groulx savait parfaitement que seules les cultures en situation d'échange et d'interaction ont su s'épanouir; qu'au contraire les cultures enfermées dans un espace politique clos n'ont pu survivre. C'est ainsi qu'il considérait le catholicisme comme un véhicule important de notre ouverture sur le monde.

Et c'est précisément ce que ne peuvent supporter les ennemis actuels du peuple québécois: que Groulx nous ait évité de devenir un peuple aphasique, en nous inculquant la conscience de notre identité nationale et la volonté de l'affirmer.

L'histoire: une création continue

Une nation existe par les représentations motrices et vitales qu'elle puise dans son passé, non pour s'y fixer, mais pour se propulser vers l'avenir. Une nation ne peut s'affirmer qu'appuyée sur ses lignes de force, car la nation est une communauté qui pousse sur des racines pour le truchement de l'histoire dont la mission est de remodeler constamment les héritages d'où elle part. « Rien de plus faux que l'histoire définitive, ai-je pu constater une nouvelle fois », nous confie Groulx dans le tome 4 de ses Mémoires, en nous parlant du travail ardu consacré à la réédition dans son ouvrage: La découverte du Canada - Jacques Cartier, « pour remplumer, rhabiller à la mode ce vieux rossignol. Mais il me permit de constater unes des grandes conférences qu'il a prononcées entre 1928 et 1945 pour constater l'influence profonde qu'il exerce toujours sur nos politiciens, nos intellectuels, nos écrivains, nos artistes. Personne parmi nous qui ne reprenne à sa manière l'analyse groulxienne du mal québécois, de ses causes proches et lointaines, des moyens d'y remédier.

« Maître chez nous », par exemple, a été pendant longtemps le concept articulateur du programme de redressement national prôné par Groulx. « Égalité ou indépendance » est aussi une problématique qu'il a soulevée, sans oublier l'idée d'envoyer à Ottawa un bloc de députés exclusivement dévoués aux intérêts du Québec. Jusqu'à René Lévesque qui, sous le concept de souveraineté-association, n'a fait que reprendre la proposition de Groulx, formulée à maintes reprises, de faire de l'État du Québec un État national et français qui n'en partagerait pas moins sa souveraineté avec l'État canadien dans plusieurs domaines dont l'économie et les relations extérieures. On peut aussi souligner qu'il a démontré avant les rédacteurs de Parti Pris, l'indissociabilité des liens entre l'économique, le social, le politique et le culturel dans l'appropriation de notre destin national, tout comme il a dénoncé, avant Pierre Vallières et tout aussi farouchement que lui, les méfaits de l'impérialisme américain, non seulement pour le Québec, mais pour le monde. Et n'a t'il pas célébré, dès 1915, l'universalité de « l'homo quebecensis » si chère à Gaston Miron.

Répéter en croyant inventer, n'est-ce pas la manifestation la plus éloquente de la culture?

Une œuvre à compléter

Et pourtant! Pourtant, cet homme qui a eu comme passion le plein épanouissement de son peuple, cet homme qui a vécu « en angoisse que chaque jour ce peuple jouait son destin », est demeuré impuissant à assumer dans toutes ses propriétés la dimension politique de son entreprise qui est l'indépendance nationale.

Il n'a en effet soutenu cette option qu'en 1922. Et encore parce qu'il a cru que la Confédération serait bientôt emportée par la dégringolade sans cesse accélérée de l'Empire britannique. Compte tenu de cette éventualité, il dirige alors une vaste enquête sur les conditions de réalisation et les conséquences immédiates de l'indépendance, dans le but de préparer l'avenir.

Mise à part cette exception, Lionel Groulx a été autonomiste. Il a défendu l'union confédérative voulue, selon lui, par les Canadiens français qui y sont entrés de plein gré. Basée sur l'égalité des deux nations fondatrices, sur la reconnaissance de leurs différences et la volonté exprimée de les respecter, la Confédération était à ses yeux une victoire emportée de haute lutte par le peuple canadien-français. Bien qu'il ait chaque jour noté la faillite de l'institution, il n'a jamais cessé de croire à la dimension constructive de l'« esprit » qui avait présidé, selon lui, à sa création, comme il n'a jamais cessé d'exiger le retour à cet « esprit ». Car, s'il était respecté, estimait Groulx, nous pourrions vivre avantageusement dans une véritable confédération, c'est-à-dire dans une union harmonieuse et efficace de provinces aussi autonomes que possible, fières de leur originalité propre et, également, de leur patrie commune.

Ainsi, il ne lui paraît pas contradictoire de servir la Confédération puisque loin d'exiger que les Canadiens français se fondent dans la majorité anglophone, elle leur permet d'affirmer leur spécificité. Fort de cette Groulx s'est assigné, pendant plus de cinquante ans, la tâche d'éveiller et de développer la conscience nationale de ses compatriotes qu'il jugeait chaque jour plus déficiente depuis leur victoire de 1867, afin qu'ils exigent de leur gouvernement provincial qu'il exerce pleinement tous les pouvoirs de sa juridiction et qu'il lutte sans relâche contre le moindre empiétement du gouvernement fédéral.

C'est ce nationalisme provincialiste qui tient encore, aujourd'hui, le Québec enfermé dans la dialectique majorité-minorité qui l'« oblige à un perpétuel recommencement des mêmes luttes, nées des mêmes revendications, en vue des mêmes objectifs », comme Miron et moi-même le démontrons dans l'introduction aux Grands textes indépendantistes.

On pourrait ainsi soutenir que Lionel Groulx a objectivement oeuvré contre l'indépendance du Québec. Je l'ai déjà pensé. Je ne le crois plus. Le projet indépendantiste, comme tout projet de libération, est un processus historique de longue haleine et il suppose, pour se réaliser, de multiples points d'appui. Or, comme la mémoire est le levain de l'avenir, Lionel Groulx, en nous faisant cadeau de notre histoire, a construit les fondations sur lesquelles nous bâtissons, depuis, notre pays.

Et je lui en suis infiniment reconnaissante.