Rapport du Comité politique central adopté au Congrès de Québec le 10 juin 1962

De La Bibliothèque indépendantiste
Aller à : navigation, rechercher


Rapport adopté au Congrès de Québec le 10 juin 1962
dans L'Indépendance, volume 1, numéro 1, septembre 1962, p. 4 et 5.



Le comité politique du R.I.N. a été créé par le conseil central pour répondre à l’intérêt que manifeste un nombre croissant de nos membres à l’égard de la réalité politique québécoise, c’est-à-dire de tous les problèmes de la société.

Il était clair, depuis quelque temps déjà, que pour beaucoup, proposer l’indépendance tout court devenait insuffisant. “Comment atteindrons-nous l’indépendance et, après l’indépendance, que sera le Québec libre ?” se demande-t-on de plus en plus.

Le comité politique s’est donc réuni. Il a étudié la nature du R.I.N et de son action dans le passé. Il s’est demandé si cette action était efficace et si elle pouvait nous garantir le succès. Il s’est interrogé sur l’avenir du R.I.N. Aujourd’hui, nous vous livrons les conclusions de notre étude.

Proposer l’indépendance de son pays, c’est engager ses compatriotes dans une aventure qui, éventuellement, va bouleverser profondément leur vie personnelle. A-t-on suffisamment songé à tout ce qu’entraîne une option comme la nôtre ?

Jusqu’ici, le citoyen du Québec a pu se désintéresser de la politique parce qu’il était un étranger dans son propre pays. Les partis politiques qui briguaient ses suffrages étaient soudoyés par les capitaux anglo-américains et pris dans l’étau de la Confédération. Ils n’ont jamais servi les intérêts de la nation qu’après avoir servi d’abord les intérêts de leurs bailleurs de fonds et ceux de leurs maîtres à Ottawa.

De plus, et ce qui est beaucoup plus grave, la Confédération a privé le Québec de tout pouvoir politique véritable, de tout pouvoir politique national. Pendant que nos élus, ici à Québec, construisent des routes et des ponts, la véritable politique, c’est à Ottawa qu’elle se fait. Et là-bas, est-il besoin de le rappeler, le Québécois francophone était et demeure doublement étranger.

Cette situation a eu pour résultat de maintenir le peuple dans une insouciance, pour ne pas dire une léthargie totale à l’égard de tous les véritables problèmes politiques nationaux. Le citoyen québécois, à part le ridicule privilège qu’il a de voter pour des représentants dont on ne tient aucun compte à Ottawa — et c’est pour condamner cette parodie de la démocratie que nous devons nous faire un devoir de nous abstenir de voter le 18 juin — à part ce dérisoire droit de vote, le citoyen québécois, depuis un siècle et plus, a été tenu à l’écart de la vie politique de son pays.

Nous nous retrouvons, sous ce rapport, dans une situation psychologique pire que celle des peuplades les plus primitives soumises au joug d’un pays colonisateur.

Ajoutons, à cette situation déjà critique, une éducation qui, depuis un siècle, enseigne à nos élites comme à tout le peuple que la première des vertus est la soumission à l’autorité, le respect du statu quo, la méfiance à l’égard de la politique et le refus de tout changement.

Et aujourd’hui, c’est à ce peuple contre lequel se sont conjuguées toutes les forces de l’asservissement, ce peuple qui, désabusé, est de plus en plus enclin à placer au premier rang de ses préoccupations la poursuite de la sécurité et du confort matériel, qu’il veut sublimer en les appelant les “facteurs économiques”, c’est à ce peuple que nous proposons l’indépendance. Or, l’indépendance est une aventure. Une aventure qui peut déboucher sur la liberté de l’homme, sur sa grandeur et sur sa dignité, mais une aventure pleine de risques et qui peut apporter aussi, avec l’indépendance politique, une sujétion économique encore plus grande, une tyrannie nouvelle sur les esprits.

Au comité politique, nous avons songé à ces choses et nous sommes persuadés que cette aventure de l’indépendance, le peuple n’en assumera les risques que si nous orientons l’action du R.I.N. vers une transformation profonde des esprits et de la société dans laquelle nous vivons.

Sans doute, l’indépendance, nous pourrions la faire très bientôt. En renonçant à la ligne de conduite que le R.I.N. a suivie jusqu’ici, en misant sur le fanatisme que l’on peut soulever chez les foules, par la description des injustices dont nous sommes victimes, en ayant recours à tous les trucs de la démagogie, nous pourrions faire descendre dans la rue des phalanges d’hystériques qui feraient l’indépendance contre les Anglais.

Mais nous nous retrouverions, au lendemain de l’indépendance, dans un état pire que celui dans lequel nous sommes, avec un peuple mal préparé à assumer les lourdes responsabilités des citoyens d’un État libre, avec une élite en grande partie hostile, avec une politique nationale incohérente, à la merci de tous les aventuriers, tous les exploiteurs, tous les colonisateurs qui ne manqueraient pas de nous asservir de nouveau.

Nous voulons faire l’indépendance non pas contre le Canada, mais pour le peuple québécois. Nous voulons la faire non pas par simple vanité, parce qu’il convient d’être indépendant. Nous voulons l’indépendance parce qu’elle est la solution de la fierté, de la dignité, de l’honneur. Mais que deviendraient notre fierté, notre honneur, s’il nous fallait remettre les destinées du Québec libre entre les mains d’incompétents et d’irresponsables qui iraient montrer — et à la face du monde cette fois — qu’ils n’ont jamais eu à cœur les intérêts et le bien-être de notre peuple, et qui iraient compromettre après l’indépendance ce pourquoi nous luttons aujourd’hui ? Nous devrons mettre le temps et les efforts qu’il faudra à réaliser l’indépendance pour en faire un succès.

Les méthodes démagogiques ont été répudiées par le R.I.N. depuis sa fondation. Nous devons continuer dans le même esprit, mais à compter d’aujourd’hui, aucun aspect de la réalité politique québécoise ne peut nous être indifférent. Ce que le comité politique vous propose, en somme, c’est de travailler dès maintenant à une véritable révolution nationale qui ne pourra se compléter que par l’indépendance et dans l’indépendance.

L’expression n’est pas trop forte si l’on se rappelle qu’il ne s’agit pas pour nous de chambarder toutes les institutions existantes, mais bien de leur faire donner ce qu’elles auraient dû donner si, pour des raisons historiques, elles n’avaient pas été détournées de leur rôle véritable.

Qui prétendra que la société dans laquelle nous vivons respecte les principes dont elle se réclame ? Nous devons travailler à revaloriser chez nous la démocratie, la politique, la religion, l’éducation, toutes les valeurs sur lesquelles repose une société vraiment humaniste. Il nous faudra nous ouvrir aux dimensions de l’homme. Voilà l’ampleur de la révolution que nous avons à accomplir, et à laquelle nous vous convions.

Nous aurons à étudier des sujets délicats, à nous prononcer sur des sujets tabous.

Lorsque le Québec sera libre, nous devrons décider nous-mêmes si, dans notre société, la peine de mort devra être abolie ou maintenue. Nous ne pourrons plus laisser à Ottawa le soin de décider si nous acceptons ou non des armes nucléaires des Américains.

Lorsque le Québec sera libre, nous ne pourrons plus envoyer à Ottawa, chaque année, quelques cinq cents pétitionnaires canadiens-français et catholiques demander humblement à des sénateurs protestants et anglais, de dissoudre leur mariage. Qu’en ferons-nous ?

Pouvons-nous tolérer que des parents de langue française, mais non catholiques, soient obligés d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise protestante qui respecte leur croyance ou leur incroyance, parce que nous, nous n’avons pas cette maturité ? Pouvons-nous tolérer ce crime contre la nation, tout en réclamant la liberté de la nation ?

Voilà des problèmes épineux que nous devons étudier et sur lesquels nous serons appelés à nous prononcer. Si nous n’avons pas la force de caractère nécessaire pour les aborder avec sérénité, avec confiance, on ne fera croire à personne que nous avons la maturité nécessaire pour être indépendants.

Voilà quelques-uns seulement des aspects de la réalité politique globale dont nous devons prendre conscience et que nous devons étudier au sein du R.I.N. pour faire nous-mêmes l’apprentissage du rôle que nous serons appelés à jouer en tant que citoyens d’un État démocratique libre et en tant qu’artisans de l’indépendance.

Vous serez donc appelés, à la fin de ce rapport, à vous prononcer sur un certain nombre de résolutions qui ont pour objet de pousser plus loin l’action du R.I.N. et d’entreprendre cette transformation nouvelle des esprits et de la société qui doit déboucher sur l’indépendance.

Voici la première de ces résolutions :

1o) — Le R.I.N., poursuivant son action de libération, s’engage à opérer une réforme profonde de notre société dans les domaines politiques, économiques, social et culturel.

Pour exercer une action de cette envergure, il va sans dire que le R.I.N. doit demeurer un mouvement d’éducation nationale ou, faudrait-il dire, doit devenir un mouvement d’éducation nationale. D’éducation de ses membres d’abord, d’éducation de tout le peuple ensuite et cela, dans tous les domaines. C’est dire que nous avons un travail acharné d’étude à accomplir. Ce travail est indispensable si nous voulons être nous-mêmes les artisans de l’indépendance du Québec. Voici donc la deuxième résolution que nous proposons :

2o) — Le R.I.N. doit poursuivre, en l’accentuant, sa tâche d’éducation nationale, auprès de ses membres d’abord et auprès du public.

Et voici la troisième résolution :

3o) — Le R.I.N. doit étudier tous les problèmes de la société québécoise, repenser les structures de la démocratie et il doit élaborer un programme politique national pour résoudre ces problèmes, afin d’être prêt à une action politique directe, lorsque cette action deviendra nécessaire.

Il s’agit donc pour nous, après avoir étudié les problèmes de notre société, de leur trouver des solutions en nous inspirant de certains principes que nous devrons préciser, et d’en faire un programme que nous proposerons au peuple pour réaliser l’indépendance et pour régir le Québec libre, lorsque l’indépendance sera faite.

Il ne saurait être question pour nous de nous déclarer parti politique avant d’avoir élaborer une pensée et un programme politique.

Mais il nous semble inadmissible que le R.I.N., après avoir lancé le peuple sur la voie de l’indépendance, se lave les mains de cette aventure et laisse à d’autres le soin de la pousser jusqu’au bout.

Nous devons nous-mêmes prendre l’initiative de ce grand mouvement populaire qui doit aboutir à l’indépendance et rallier toutes les bonnes volontés à notre cause. C’est de cette façon seulement que le R.I.N. aura mérité son nom de Rassemblement pour l’indépendance nationale.

Nous vous proposons donc, comme quatrième résolution, ce qui suit :

4o) — Le R.I.N. entend réaliser l’indépendance, d’après une pensée définie; par conséquent, il refuse toute fusion avec d’autres mouvements et ne peut s’en remettre à aucun parti existant pour réaliser ses objectifs.

Une telle résolution n’exclut pas, bien entendu, une action concertée avec un autre mouvement sur un point particulier, ni même que le R.I.N. appuie une mesure qu’un parti existant préconiserait s’il s’agissait d’une nécessité immédiate dans un domaine particulier. Mais l’indépendance doit devenir “notre” affaire, de telle sorte que ce soit nous qui la fassions éventuellement.

Voilà donc les quatre résolutions de base qui doivent orienter l’action du R.I.N. dans une voie nouvelle. Si vous les adoptez, cela signifiera que vous ne vous contenterez plus de convaincre les Québécois qu’ils devraient être indépendants, mais que vous vous engagez à travailler dès aujourd’hui à faire l’indépendance, que vous assumez dès aujourd’hui vos obligations à titre de futurs citoyens du Québec libre.

La Confédération a dépouillé le gouvernement du Québec de tout pouvoir politique véritable. Le pouvoir politique, à Québec comme à Ottawa, a été systématiquement exercé au détriment du bien-être général de la nation québécoise qu’il était tenu de favoriser, et contre les valeurs culturelles qui identifient la nation. Dans les domaines de l’éducation, de la langue, de l’enseignement universitaire, l’État a négligé ses devoirs envers elle. Dans notre démocratie à l’anglo-américaine, le pouvoir politique est systématiquement asservi aux intérêts économiques qui, chez nous, sont en réalité des intérêts particuliers anglo-américains.

Nous croyons en la primauté du pouvoir politique sur la puissance de l’argent et ce pouvoir doit être mis au service de la nation. Nous devons donc exiger, dès maintenant, le rapatriement de tout le pouvoir politique à Québec.

Vous aurez compris, de tout ce qui précède, que cette étude et cette action d’éducation sur les masses sont destinées, éventuellement, à déboucher sur l’action politique; si nous acceptons de réaliser nous-mêmes l’indépendance, c’est dès maintenant qu’il nous faut songer à une action politique possible. Nous vous proposons donc comme dernière résolution :

5o) — Afin de rapatrier tout le pouvoir politique au Québec et afin d’être en mesure d’appliquer ses solutions aux problèmes de la nation, le R.I.N. doit, dès maintenant, préparer les cadres d’un éventuel parti politique.

Que le R.I.N. lui-même devienne éventuellement ce parti politique, ou que le parti soit une émanation du R.I.N., c’est vous qui en déciderez. Mais de cette façon, nous serons assurés que les politiciens qui réaliseront l’indépendance auront été formés à notre école, car seul le R.I.N. pense la politique québécoise en fonction de l’indépendance, seul il offre des garanties de réaliser au Québec cette société française, libre, démocratique et humaniste dans laquelle nous voulons vivre demain.