Réquisitoire contre Dalhousie

De La Bibliothèque indépendantiste
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Néron, incendiaire de Rome,
ajouta à l'horreur de son forfait
l'abomination de l'attribuer aux chrétiens,
de punir des hommes innocents d'un crime
dont lui seul était l'auteur.

(Insérer ici textuellement les trois premiers paragraphes du discours du gouverneur.)

Milord,

En échange des éternelles adulations que vous ont si mal à propos prodiguée vos Conseils asservis, vous leur distribuez les flatteries les moins méritées, avec une exagération que rien ne peu surpasser, si ce n'est l'exagération plus grande avec laquelle vous vous louangez vous-même, et en même temps vous insultez à la représentation du pays sur lequel vous présidez en passant, avec un degré de rudesse que n'avait pas su atteindre, auquel n'avait pas su descendre le plus grossièrement trompé et le plus violent de vous prédécesseurs. Mais, Milord, pour flatter ainsi ceux que vous avez louangés, vous avez été contraint de leur attribuer un mérite et des vertus qu'ils n'ont point; et pour les torts, de leur prêter les fautes de vos Conseils et les vôtres; de les attaquer par des insinuations accusatrices qui sont en contradiction avec les faits, avec les déclarations formelles et répétées en leur faveur de votre souverain, de vos prédécesseurs, et de vous-même enfin dans vos moments de calme et de raison.

Vous louez le Conseil sur son assiduité. Il y a eu peu de sessions où il ait été aussi vide que durant la première; peu de sessions où la Chambre ait été plus pleine. À l'exception de ceux des membres du Conseil que vous payez ou de ceux qui résident dans Québec, combien peu d'entre eux qui se soient soumis aux privations, aux sacrifices auxquels se soumettent la plupart des membres de l'Assemblée, qui ne reçoivent, n'attendent, ne demandent rien de vous. À leur avis, leurs services gratuits sont-ils moins méritoires que des services salariés? Lorsque, la veille de la prorogation, vous voyiez présents trente-sept quarante des représentants, la force de la vérité ne vous obligeait-elle pas de reconnaître qu'ils avaient plus que les conseillers droit de s'attendre, par rapport à leur application aux affaires, au moins à une expression honnête dans tout votre long discours, et que vous condescendriez à vous répéter, à leur dire, cette année à peu près comme l'an dernier, « que cependant vous aviez le plaisir de leur rendre la justice due à l'assiduité soutenue avec laquelle ils s'étaient livrés à leur travaux. » Mais à leur égard vous n'avez su vous montrer juste sous aucun rapport.

Il faut rétablir les vérités que vous n'avez pas dites. Les pays a de justes reproches à faire à un grand nombre des conseillers qui n'ont point du tout paru au Parlement, de plus graves reproches à faire à plusieurs de ceux qui y sont demeurés, acteurs souples et dociles dans le rôle dont vous les avez chargés, celui de rendre inutiles les efforts de l'Assemblée pour promouvoir la prospérité que vous attaquez par d'injurieuses déclamations et qui, par leur conduite dans la dernière session, plus que dans aucune autre peut-être, se sont acquis les plus justes titres à la reconnaissance nationale. Mais la voix du pays et la vôtre jamais ne se sont élevées, jamais ne s'élèveront pour faire entendre les mêmes sentiments à leur égard.

Si les conseillers avaient eu plus de zèle à occuper un siège qui, avant qu'ils l'eussent obtenu, fût pour eux l'objet de la plus vive ambition, le résultat de la session eût été différent de ce que nous l'avons vu, puisqu'ils se sont divisés six contre six, en l'absence des membres qui n'occupent pas des charges lucratives durant plaisir, sur la détermination de rejeter toutes les appropriations faites par l'Assemblée pour des améliorations dans le pays. La Chambre avait eu la modération de se dire que quoiqu'elle ne dût pas se soumettre à vos décisions qu'elle croit être des usurpations, elle devait d'ailleurs faire tout le bien qui était en son pouvoir, éloigner autant que les règles de la décence et l'usage parlementaire le permetaient, la discussion de ces demandes auxquelles elle devait donner un refus, sous une administration assez inconsidérée pour se porter, en conséquence de ce refus, à la mesure violente d'interrompre les travaux parlementaires les plus pressants. Dans le Conseil, au contraire, les circonstances désastreuses où se trouve la province ont pu donner à six hommes la puissance de résoudre efficacement - comme vous seul l'aviez fait l'an dernier - de dire à un demi-million de libres sujets anglais si vous représentants ne se soumettent pas à un système sou l'opération duquel le gouvernement actuel a dépensé des sommes énormes en notre faveur sans y être autorisé par la loi et sans que vos représentants puissent jamais prévenir la répétition de pareils et de plus grands excès. Pas un chemin ne sera ouvert, pas un canal ne sera creusé, nulle amélioration locale ou publique, nul don pour le soutien des détenus, des insensés, des enfants trouvés, des établissements d'éducation et de charité d'auront lieu. Nous seuls pouvons, voulons tout paralyser, voir votre oeuvre et jouir de vos maux. Ainsi Néron, entendant quelqu'un répéter le proverbe « que le monde brûle quand je serai mort » s'écrie : Qu'il brûle et que je le voie! puis, s'applaudissant, ajoute : « J'aime bien mieux être haï qu'aimé, car il ne dépend pas de moi seul d'être aimé, au lieu qu'il ne dépend que de moi seul d'être haï. »

Le petit nombre des conseillers législatifs qui sont vraiment qualifiés à remplir cette charge importante, comme les auteurs et comme l'esprit de l'Acte constitutionnel voulaient qu'ils le fussent tous, par de grandes propriétés foncières jointes à des lumières, doivent réfléchir avec amertume sur tout le mal que leur désertion du poste qu'ils s'étaient volontairement engagés à occuper occasionne au pax, qui leur est cher, auquel ils sont chers, et pour lequel ils n'ont fait les sacrifices que leu malheur des temps actuels leur commandait de faire. Ils ont, par leur absence, armé six personnes des moyens d'opprimer la patrie, à un degré qu'il n'était pas possible de concevoir avant de l'éprouver. Eh bien! Milord, ces membres indépendants du Conseil sont autant à plaindre comme à blâmer, s'ils sont découragés, s'ils croient que, sous votre administration, la province est livrée à l'empire du mal, qu'ils n'ont pas les moyens d'en retarder le funeste développement, que leur zèle à défendre les droits de leur pays ne le sauverait pas parce que l'on peut requérir, d'un grand nombre de eux avec qui ils ont à délibérer, et qui dépendent, pour recevoir leur pain quotidien, d'emplois tenus sous votre bon plaisir, une soumission si entière qu'il n'est point d'acte si avillissant que l'on ne puisse exiger de cette partie nécessiteuse de notre noblesse. Vos flatteurs, Milord, vous peignent souvent le monstre hideux de la démocratie comme le plus cruel des fléaux qui puisse peser sur un pays. Vous nous en avez fait connaître un plus oppresseur encore. C'est une aristrocratie avare, pauvre, mendiante, avec toute la bouffissure, l'orgueil, les prétentions à l'avancement, que peuvent faire naître le rang et la naissance, jointes à toute la souplesse, l'esprit d'intrigue, la bassesse qui fait dévorer les humiliations les plus flétrissantes, pourvu qu'elles soient payées. Ce sont des nobles de cette trempe avec qui vous vous êtes ligué et qui, lorsque vous vous êtes momentanément absenté, lorsque vous n'avez pu leur dire ce qu'ils devaient sentir, penser ou feindre, vous ont tourné le dos, ont abandonné tous les principes qu'ils avaient professés avec vous. Ils avaient rampé pour vous suivre dans toutes les contradictions auxquelles vous vous étiez livré pendant quatre déplorables années, durant lesquelles vous avez demandé une appropriation permanente pour toute la dépense, reconnaissant ainsi que l'Assemblée devait une fois du moins la contrôler en entier; puis ensuite une appropriation durant la vie du roi pour toute la dépense, reconnaissant ainsi que l'Assemblée devait au commencement de chaque règne la contrôler en entier; après quoi, vous avez découvert la distinction tardivement imaginée d'établissements permanents basés que vous régleriez et payeriez à discrétion, sans que l'Assemblée pût jamais contrôler les abus dans cette partie de la dépense, d'établissements permanents basés pour leurs salaires sur les caprices d'un seul homme, changeant aussi fréquemment comme le font les gouverneurs des colonies; et d'établissements locaux, payés annuellement par l'Assemblée et sujets de votre aveu à son contrôle annuel, et qui en effet n'ont eu dans votre esprit aucune permanence, tant vous les avez bizarrement étendus, restreints, ou modifiés différemment chaque année, jusqu'à la présente inclusivement.

C'est hommes serviles vous avaient adressé leurs actes d'humilité, de foi, d'amour et de reconnaissance; ils vous avaient juré fidélité, constance (non sans espoir de récompense); ils s'étaient engagés à n'avoir pas d'autres notions de l'inaltérable constitution d'Angleterre, que les quatre diverses définitions que nous leur en aviez apprises, jusqu'à ce qu'il vous plût leur en enseigner une cinquième. Vous pensiez les avoir enchaînés à votre cause par des enchantements invincibles. Erreur : un autre aura le talisman vainqueur qui rompt tous vos charmes sur des êtres de la trempe de ceux que vous avez maîtrisés. Ils vous ont joué, ils vous ont trompé, ils vous ont trahi et vous trahiront encore dans les mêmes circonstances. Sir Francis Burton prend les rênes du gouvernement et l'agitation qui tourmentait le pays et les passions que vous aviez soulevées contre ses représentants se calment. Vos conseillers s'accordent avec eux, rescindent leurs résolutions désorganisatrices, dans leur âge avancé aprennent enfin les véritables principes de la constitution anglaise, l'entendent comme l'a toujours fait l'Assemblée, comme vous refusez de l'entendre, et consentent à un arrangement honorable par lequel l'intérêt du gouvernement, les droits du peuple, les privilèges de l'Assemblée et ceux de toutes les branches de la législature coloniale étaient sagement préservés. Cet arrangement, si vous l'aviez suivi comme vous étiez autorisé à le faire, vous sauvait la honte de revenir sur vos pas et vous réconciliait avec le pays. Vous l'avez rejeté. L'on connaît bien les deux agents principaux et les deux intriguants subalternes qui vous ont précipité dans ce dédale d'erreurs inextricables. On ne les nommera pas. À peine les blâmerait-on. Dans la situation où vous vous trouviez, l'homme qui veut bien donner dans un piège aussi grossier que celui qui vous était tendu, est si fautif d'avoir accepté un emploi trop au-dessus de ses forces, il fait tant de mal à la société que'lle ne doit se plaindre que de lui, sans presque faire attention aux fripons qui l'ont égaré.

Tous les désastres qu'ont produits et que produiront les dissensions ressuscitées à votre retour, l'activité renouvelée des méchants conseillers, le dégoût, l'absence ou l'inactivité des bons; le retardement occasionné à l'avancement du pays par le refus que vous avez vous-même donné l'an dernier à l'emploi de près de 10 000 £ pour cet objet; par celui qu' donné le Conseil cette année à l'emploi de plus fortes sommes pour cet objet; par celui qu'il donne à l'emploi de plus fortes prison à Montréal, et par votre clôture précipitée de la session qui, vu l'harmonie et la diligence qui y régnait, promettait à la province les résultat les plus heureux et les plus multipliés, vous seront imputés par tout homme impartial, et bientôt sans doute, dès qu'il sera mieux informé qu'il ne peut l'être par vos rapports intéressés, vous seront imputés par notre auguste Souverain qui aime la justice, qui aime ses sujets, et qui respecte les lois, l'opinion publique et la vérité.

Examinons si vous l'avez respectée dans le discours par lequel vous avez terminé la session et terminé préparé aussi le terme de votre administration, si enfin le pays est traité avec justice. Vous débutez par proclamer que les procédures dans la session vous imposent un devoir dont, quelque pénible qu'il soit, vous vous acquittez comme un fidèle serviteur du roi et un ami sincère de la province. Il n'y a pas grand mérite à vous à prétendre l'être : vous êtes bien payé pour cela. Que vous deviez être tel que vous vous représentez est une vérité si triviale que n'aviez nul motif de la trompeter, à moins que vous n'ayez conçu le soupçon que les habitants de pa province n'en croyaient rien. Mais s'il était, à votre avis, nécessaire de les désabuser, ce n'était ni la force avec laquelle vous entonniez vous-même un cantique de louange en votre honneur, ni le torrent des propos injurieux dont vous alliez inonder leur représentants, qui devait produire l'effet que vous vous proposiez. Le mérite des actes de votre administration, s'ils sont bons, ne sera pas détruit par des actes de calomnies contre vous; le démérite des actes de votre administration, s'ils sont mauvais, ne sera pas excusé par des calomnies contre les représentants. Lorsque vous vous jugez si digne d'estime pour être serviteur fidèle du roi et ami sincère de la province, prétendez-vous insinuer que les représentants que vous jugez si digne de blâme, que vous réprimandez si durement d'étaient pas fidèles sujets du roi et amis sincères de la province? Pourquoi vous mettre en contraste, vous présenter en opposition avec eux, leur rappeler qu'ils sont liés par leur serment de fidélité au roi? Vous donnez par là occasion aux plus fougueux de vos partisans de dire que vous avez porté contre eux l'atroce accusation qu'ils lui étaient peu fidèles.

Notes et commentaires

Réquisitoire contre Dalhousie, 1827, dans Lettres à divers correspondants. Tome I : 1810-1845, pp. 158 à 190