Réponse du Comité central et permanent du comté de Montréal à l'adresse de l'Association des travailleurs de Londres

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Réponse du Comité central et permanent du comté de Montréal à l'adresse de l'Association des travailleurs de Londres
1837



Frères, – Nous avons bien reçu l'Adresse de l'Association des travailleurs de Londres au peuple canadien. Elle a été lue à une séance de notre Comité central et permanent, au milieu de vives acclamations, et publiée dans nos journaux. Diffusée par tout le continent américain, elle prouve que l'intrépide esprit démocratique, qui a secoué le joug des barons infâmes et imposé des limites aux prérogatives de souverains despotiques, anime encore une partie des citoyens de votre pays.

Votre nation s'est toujours enorgueillie de la démocratie qui lui a permis, au fil de longues et dures batailles, de conserver une liberté et un pouvoir politique supérieur à ceux de ses voisins d'Europe. Nous acceptons donc avec gratitude la sympathie d'une démocratie dotée de sentiments aussi élevés et justes sur la nature du gouvernement.

L'aristocratie nous est étrangère. Nous n'avons aucun principe en commun avec elle. Grâce à la facilité avec laquelle nos ancêtres ont pu obtenir des terres fertiles sur un immense territoire, grâce à nos lois contre l'accumulation des fortunes héréditaires, presque toute notre population tire sa subsistance du travail manuel ou intellectuel. Nous respectons les hommes pour leurs bonnes œuvres; nous les méprisons pour leurs méfaits, peu importe les mérites de leurs pères. Nous honorons celui qui fait germer deux pousses de blé là où une seule croissait auparavant; celui qui va de l'avant et fait disparaître la forêt devant ses pas. Nous méprisons l'oisif qui végète sur la terre en se contentant de consommer ce que produisent des hommes meilleurs que lui. Les noms bien caractéristiques de vos divers métiers sont plus respectables à nos yeux que les titres pompeux, les privilèges oppressifs et les lois contre nature fondées sur l'hérédité, toutes choses qui ont été usurpées et accordées par les souverains et enregistrées au bureau des armoiries dans l'intention futile de créer deux ordres d'intelligence là où la nature n'en a fait qu'un.

Nous vivons dans un hémisphère dont le destin est de voir la démocratie s'exercer et croître en toute liberté, loin d'une aristocratie dont les racines profondes épuiseraient le sol. Les rares éléments exotiques de cette tribu qui ont été transplantés d'un autre monde se flétrissent et disparaissent de cette terre qui n'offre aucun aliment à leur ordre et sur laquelle les mots « Égalité des droits » ont été gravés en caractères éternels dès qu'elle a émergé du chaos.

Les maîtres aborigènes des contrées sauvages de l'Amérique ne connaissaient ni seigneurs ni rois; ils choisissaient librement le plus méritant comme chef du conseil et chef de guerre. Lorsque, épris de liberté, les pèlerins d'Angleterre ont abordé pour la première fois les rivages désolés de la Nouvelle-Angleterre, ils apportaient de bonnes semences à une terre qui était déjà préparées à les recevoir et d'où elles se propageraient et fructifieraient. Et, bien que l'Europe ait entrepris de cantonner ses nations en différentes parties de ce sanctuaire, les corruptions venues dans leur sillage ont disparu sous l'intense lumière des principes reconnus, proclamés et appliqués par un groupe de sages et vertueux démocrates qui ont bravé et vaincu les difficultés de leur nouvelle colonie, non pour quelque motif lié à la richesse ou par soif de butin, mais pour établir sur des principes plus solides la science et l'économie du gouvernement.

Depuis longtemps liés à vous en tant que sujets d'un même souverain, nous avons subi comme vous l'influence desséchante d'une aristocratie, qui, choyée dans l'hémisphère oriental, a été autorisée, par malheur pour nous, à gêner l'hémisphère occidental. Bien que nous ayons confiance que notre continent démocratique ne saurait rester longtemps assujetti à un principe aussi funeste et contraire à la nature, nous craignons comme vous que la vénération héréditaire envers certaines familles, la dangereuse accumulation d'immenses richesses dans les mains de quelques-uns et les pratiques corruptrices d'un gouvernement perverti par la distribution des faveurs, n'aient tellement gâché les bénéfices que devrait vous rapporter la glorieuse charte de vos droits que, sans doute, il faudra des années avant que nous ne touchiez l'héritage de liberté de vos ancêtres et n'en jouissiez pleinement. L'accession d'une jeune reine au trône a créé une occasion propice au renouvellement des termes du contrat social et de votre contrat d'allégeance. Cohéritiers avec elle des institutions de votre pays – ce pays pour la défense duquel vous avez maintes fois versé votre sang –, vous avez, par le persévérant labeur de votre travail quotidien, porté ce pays au faîte de la richesse; et voilà que, au milieu de cette aveuglante splendeur, fruit de votre énergie indomptable, on vous vole par des lois inégales et injustes, voilà que l'on vous accable d'impôts, vous privant du nécessaire afin d'assurer l'abondance à une caste arrogante occupée à vous empêtrer dans ses rets, vous qui travaillez honnêtement et consciencieusement à créer et à maintenir son immense fortune, qui est tout à la fois sa quote-part et l'instrument de votre sujétion politique. Bien que certains de vos actes, accomplis dans la dignité que confère la conscience de sa propre force, aient été couronnés de succès, trop souvent avons-nous eu le chagrin de voir certains de vos plus valeureux amis laissés pour compte à vos élections récentes et une portion du peuple se comporter en spectateurs indifférents, en auxiliaires consentants ou en serviles mercenaires de l'une ou l'autre des factions aristocratiques qui se disputent le privilège de vous tenir sous leur joug, totalement indifférentes à vos intérêts, sauf dans la mesure où la réforme d'un abus tend à raffermir leur propre pouvoir.

Dans le libre exercice des privilèges qui nous sont reconnus – pour défendre les chers droits qui nous sont garantis, nous avons tenu des assemblées publiques dans nos divers comtés, à titre de démarche préliminaire, afin de protester solennellement contre une infâme violation de nos pouvoirs fondamentaux. Conscients de notre force et de notre bon droit, nous avons traité avec mépris la stupide proclamation émise contre de telles assemblées par un gouverneur ignorant. Nous espérons que cette leçon sera comprise. Nous avons confiance qu'elle empêchera dans l'avenir, ici comme ailleurs, toute atteinte présomptueuse aux prérogatives du peuple. Nous sommes heureux que notre prompte riposte à l'attaque du Parlement britannique contre nos possessions ait recueilli votre approbation. Avez-vous songé combien est énorme la responsabilité dont le peuple de notre province se trouve investi envers tout l'Empire britannique? – Jamais le cabinet britannique n'aurait pu faire adopter par votre Parlement une mesure monstrueuse en vue de détruire les pouvoirs d'une démocratie, à seule fin de hâter le versement de quelques dérisoires salaires de fonctionnaires, alors que cet objectif aurait pu être atteint par des voies simples et honnêtes, si votre aristocratie ne tramait pas un complot impie contre vos propres libertés. On fait du Bas-Canada le théâtre de cette expérience parce que l'on s'imagine que malgré les abus constants ou les exactions arbitraires dont elle est victime, la majorité de la population, étant d'ascendance française, n'éveillera aucune sympathie parmi la race anglaise qui l'entoure.

La conscience de porter cette lourde responsabilité, loin de nous décourager, nous revigore, car nous savons que, d'un bout à l'autre de l'Empire, tous les esprits énergétiques et libres suivent avec le plus grand intérêt notre lutte courageuse – nous envoient leurs voeux et souhaitent nous voir défendre avec succès les droits de tous. Pour notre part, soyez-en sûrs, nous sommes résolus à ne jamais nous soumettre aux desseins usurpateurs du ministère – à ne jamais vivre en étant pour le monde entier un objet de dérision, tel un peuple qui, plus ignorant que des esclaves dont on fait la traite, s'est laissé arracher le droit qui lui revenait de naissance, créant ainsi un précédent pour qu'une agression semblable soit perpétrée contre les libertés de ses frères dans toutes les autres colonies de l'Empire.

Ne croyez point que, étant peu nombreux, nous craignons les conséquences de notre détermination. La nature a donné à notre pays des places fortes et à notre peuple des cœurs vaillants. Pour l'heure, les arguments de la justice et de la raison sont nos armes. Ils peuvent aisément être remplacés par des armes plus destructrices si les usurpateurs de nos droits continuent d'avoir les yeux trop faibles pour voir et d'être trop durs d'oreille pour entendre. Nous ne croyons pas que des bandes de soldats venus d'Europe livreraient maintenant une guerre d'extermination contre la démocratie de l'Amérique. Ils sont eux-mêmes les enfants d'une démocratie qui, au XIXe siècle, est unie par une communauté de sentiments dans tout le monde civilisé. Ils savent qu'ils ne sont pas les instruments aveugles d'un maître brutal, mais des êtres moraux, responsables de leurs actes devant Dieu et l'humanité. Au jour de l'épreuve, ils jetteront bas les emblèmes de leurs cruelles besognes pour entrer dans le sein d'une fraternité américaine, au lieu de prêter leur concours à des desseins meurtriers contre le sang généreux d'un peuple qui défend les droits de tout homme.

Si nous nous adressons à votre gouvernement sur un ton de défi, c'est que nous y sommes forcés. Nos griefs ne sont ni récents ni d'un caractère nouveau. Ils ont été énoncés publiquement et clairement; le mode et les mesures de redressement ont été bien définis. Depuis des années, nos concitoyens les réitèrent dans des assemblées publiques. Ils ont présenté à ce sujet d'humbles requêtes à votre Parlement, lequel, après avoir fait la sourde oreille, ajoute maintenant l'agression au mépris. En pareilles circonstances, nous pouvons en appeler sans crainte au jugement du monde entier pour légitimer notre détermination à ne plus entretenir le vain espoir d'obtenir réparation d'outre-mer et à compter plutôt sur notre seule énergie ainsi que sur la sympathie de nos frères du continent américain, sympathie qu'une cause aussi juste ne peut manquer d'inspirer.

Nous n'avons pas évoqué l'indépendance à l'endroit de la Couronne britannique, mais nous n'oublions pas que la destinée des colonies continentales est de se séparer de l'État métropolitain lorsque l'action inconstitutionnelle d'un pouvoir législatif résidant en pays lointain n'est plus supportable. Dans cette éventualité, la communauté d'intérêts qui devrait exister entre la démocratie de l'Ancien Monde et celle du Nouveau ne disparaîtrait point. Si les colonies deviennent l'instrument du favoritisme corrompu qui sert à abriter et à entretenir la portion la plus pauvre de votre aristocratie, une excuse pour maintenir des armées de métier, pour priver le peuple de sa subsistance afin d'empiler pierres et mortier et d'en faire des fortifications, ou encore un prétexte pour restreindre les libre mouvement de votre commerce, alors la séparation de celles qui peuvent se suffire à elles-mêmes ne peut que donner stabilité à vos libertés et favoriser la prospérité de votre nation. Voyez l'exemple des États-Unis qui, en une année, à titre d'enfant indépendant, contribuent davantage à l'honneur et au bénéfice de la mère patrie qu'ils n'auraient pu le faire en des siècles de faiblesse et de dépendance.

Encore une fois, nous vous remercions de la sympathie que vous exprimez envers le peuple canadien. Il est agréable d'en recevoir pareil témoignage de la part de citoyens anglais. Vous avez posé un geste noble: un peuple étant responsable des actes de ses gouvernants, vous avez fait preuve d'une détermination virile et vertueuse en faisant savoir à l'humanité que vous vous dissociez de l'énormité que tentent de commettre ceux sur les actions desquels vous n'avez, hélas pour vous-mêmes et pour nous, aucune prise. Quel que soit le résultat de votre noble patriotisme et de votre généreuse abnégation, nous sommes sûrs que vos enfants seront mieux armés contre votre oligarchie dominatrice que vous ne l'étiez, vous, au moment d'entrer dans la vie.

Nous désirons, par l'entremise de notre association, proclamer que, peu importe la voie que nous serons contraints d'emprunter, nous n'avons rien contre le peuple d'Angleterre. Nous luttons uniquement contre les agressions de ses oppresseurs tyranniques, qui sont aussi les nôtres.

Signé sur l'ordre et au nom du Comité central et permanent,

RAYMOND PLESSIS, président
L.-J. PAPINEAU
C.-H. CÔTÉ
JOSEPH LE TOURNEUX
PIERRE CADIEUX
CHAMILLY DE LORIMIER
ANDRÉ OUIMET
J. PHELAN
C.-O. PERRAULT
E. B. O'CALLAGHAN
ROBERT NELSON
J. BOULANGET
LOUIS PERRAULT
W. GALT
E.-R. FABRE
T. S. BROWN
E.-N. DUCHESNOIS
JOSHUA BELL
CHEVALIER DE LORIMIER, secrétaire
GEORGE-ÉTIENNE CARTIER, secrétaire


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