Mémoire de Mgr Bailly au sujet de l'université, 5 avril 1790

De La Bibliothèque indépendantiste
Aller à : navigation, rechercher


Mémoire au sujet de l'université
5 avril 1790




SOURCE(S): Henry Têtu et Charles-Octave Gagnon, Mandements, lettres pastorales et circulaires des évêques de Québec, volume deuxième, Québec : Imprimerie générale A. Coté et Cie, 1888, p. 398-409.



A l'Honorable Président et les autres Membres du Comité nommé par le Très Honorable Guy Lord Dorchester, Gouverneur Général et Commandant en Chef dans les Provinces de Sa Majesté en l'Amérique du Nord, pour examiner l'état actuel de l'éducation en cette Province et trouver des moyens efficaces pour empêcher les progrès de l'ignorance.

Monsieur et Messieurs,

Dans un rapport du comité au sujet de l'éducation, qui m'a dernièrement été remis, j'ai vu une lettre signée Jean-François Hubert, Evêque de Québec. Après l'avoir lue avec la plus sérieuse attention, ne reconnaissant ni la façon de penser ni les expressions de l'Illustre Prélat que les Canadiens se félicitent d'avoir à leur tête, j'ai, malgré le profond respect dont je suis pénétré pour l'Honorable Président et les membres du comité, conclu invinciblement que c'était une imposition faite au nom de notre cher Évêque, et une rapsodie mal cousue que l'on avait eu la hardiesse de présenter sous un nom si vénérable.

Qui se persuadera en effet qu'au moment qu'on nous permet d'approcher du pied du trône, avec une humble et douce confiance d'obtenir des faveurs royales, sous la protection et l'aide de notre Illustre et bienfaisant Gouverneur, l'Evêque de Québec, seul en opposition, sans avoir consulté son clergé, la noblesse et les notables citoyens de nos villes et de nos campagnes, aurait pris sur lui de répondre dans la négative, et il dit (Lettre du rapport, page 8) : cependant avant de faire aucune démarche vis-à-vis de mon clergé, vis-à-vis les Canadiens en général concernant, etc. Supposant même que cette lettre fût réellement de lui, elle ne contiendrait qu'un sentiment particulier et non celui de toute la Province, qu'on demande.

Permettez-moi, Messieurs, de vous communiquer mes observations pour vous convaincre de la vérité de ma proposition.

Le rapsodiste, sous le nom de l'Evêque de Québec, déclare d'abord la joie que lui cause l'établissement d'une Université : Que ce sont ses désirs. Il bénit Dieu d'en avoir inspiré le dessein et le prie d'en favoriser l'exécution. Mais à l'instant, cette joie, cette espérance en Dieu disparaissent. Dieu l'inspire et il ne donnera point actuellement les moyens de l'exécuter ; et ses bonnes prières seront donc inutiles. Pourquoi? Parce qu'il ne croit pas que la Province fournisse assez d'étudiants.

S'il faut attendre que nous ayons défriché les terres jusqu'au cercle polaire, et que sans maîtres et que sans professeurs la jeunesse se forme seule pour une Université, selon toutes les apparences nous pourrions bien nous trouver quelque beau matin transportés à la Vallée de Josaphat, et certainement à la gauche des Docteurs de l'Eglise.

(Lettre p. 7.) Un fermier aisé, ajoute-il, qui désirera laisser un héritage à ses enfants, aimera mieux les appliquer à l'agriculture et employer son argent à leur acheter des fonds qu'à leur procurer des connaissances dont il ne connaît pas le prix. Il suppose nos premiers colons descendus en droite ligne de ces hommes dont parle Saint Jean, au troisième chapitre de son Evangile, et dilexerunt homines tenebras magis quam lucem. Quoiqu'il en dise, c'est là directement le mal et le très grand mal, auquel le digne représentant de Sa Majesté dans cette Province veut remédier : c'est pour cela qu'il a établi un comité d'hommes choisis et éclairés, qui ont fait les recherches les plus exactes, afin de trouver les moyens d'empêcher qu'un père ne transmette à ses enfants, avec son héritage, son ignorance de génération en génération. Et quel remède plus efficace que l'établissement d'une Université ? Instruit des différents avantages d'une bonne éducation, des privilèges qui raccompagnent, le fermier, tout fier de voir revenir avec des manières décentes et affables le fils qu'il avait envoyé grossier et stupide au collège, conclura qu'il va de sa gloire et de son intérêt de redoubler ses travaux et ses sueurs, pour poursuivre et achever une éducation qui lui est devenue chère et précieuse.

Un coup d’œil sur les Colonies achèvera de nous convaincre que les sciences peuvent fleurir, et fleurissent en effet, dans les pays où la vaste étendue de terres à défricher excède de beaucoup le nombre des cultivateurs. La France avec vingt-deux Universités, l'Italie et l'Espagne qui en fourmillent, manquent néanmoins d'agriculteurs.

Accordons au rédacteur de la lettre que, sans université, un peuple nombreux peut végéter dans l'ignorance, la barbarie, et le fanatisme ; l'Asie, l'Afrique le prouvent, Sera-t-il en Canada un homme, quelqu'insensible que vous le supposiez, qui puisse, sans gémir dans toute l'amertume de son cœur, voir notre jeunesse, avec les plus belles dispositions, réduite à un tel abandon?

Québec, résidence du Commandant en chef dans l'Amérique du Nord, pourrait être le centre où se réuniraient en grand nombre des Etudiants de toutes les différentes Provinces de Sa Majesté en Amérique. Dans la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, les Etablissements Supérieurs, ainsi que dans les différents districts de Québec, il y a des villes qui, sans être ni Londres ni Paris, ne doivent point être appelées des villes désertes (page 7). Québec, Montréal, les Trois-Rivières, William Henry, sont plus peuplées que le Rapsodiste ne le dit. Est-ce par malice ou par ignorance qu'il ne parle ni de la nouvelle Johnstown, ni de Lunenburk, et plusieurs autres villes et bourgs considérables, soit en haut, soit en la Baie des Chaleurs, qui fourniraient grand nombre d'écoliers? Ne doit-il pas avouer qu'une grande partie de ceux qui fréquentent ce que l'on appelle collège en Canada, sortent de la campagne? Le clergé les admet, et certainement ils n'en font pas la partie la moins respectable, et il n'y a aucun doute que leur nombre ne s'augmentât considérablement, à proportion des fruits que leur procurerait une éducation libérale sous d'habiles maîtres. Rejeter les moyens d'éducation proposés, c'est donc préférer le plus grand malheur de la Province à son bien général et l'inestimable avantage de la voir fleurir en peu.

L'objection suivante est aussi très mal fondée : la France a subsisté (Lettre page 8) depuis le cinquième siècle jusqu'au douzième. Sans doute, sous des monarques aussi despotiques qu'ignorants elle aurait subsisté jusqu'à ce jour. Voudrait-il nous persuader que nous, qui ne datons guère que depuis deux cents ans, nous devons rester encore mille ans dans l'ignorance ? Nul homme sensé n'adoptera son idée et n'établira son système sur une telle conclusion. Que les sciences languissent sous le fetfa de l'ignorance et le lacet du despotisme, pour nous hâtons-nous de les inviter à s'établir parmi nous, allons les chercher, sollicitons-les.

Hoc agite ô juvenes, circumspicit et stimulât vos
Materiam que sibi ducis indulgentia quaerit. (Juv. s. 10.)

Remarquons ici que ce copiste n'est pas plus heureux dans sa chronologie que dans son opposition. Il prononce avec emphase que l'Université de Paris, établie au douzième siècle, est la plus ancienne du monde. S'il avait lu d'autres auteurs que l'Avocat et La Martinière, il aurait vu, qu'avant le neuvième siècle, un des plus grands Monarques qui ait porté la Couronne d'Angleterre, et que les historiens de toutes les nations appellent Grand, Alfred, avait fondé l'Université d'Oxford, que son confident le Saint abbé Neot en avait rédigé une partie des Statuts, et y avait professé la Théologie ; que le Pape Marin l'avait appelée Alma Oxoniensium universitas et l'avait décorée des plus beaux privilèges. Quoiqu'en dise le Président Hainaut et autres, l'Université de Paris date du commencement du neuvième siècle. Le rédacteur aime la nouveauté, mais deux ou trois siècles de plus ou de moins ne sont pas une légère faute d'orthographe.

(Lettre p. 8) Présentement la vue des Colonies l'enchante, l'idée du commerce du voisinage de la mer le ravit, il y trouve les moyens des facilités qui ont fait établir les Universités du Continent. Sans doute que, comme lui, les muses américaines ont un attrait invincible pour le bruit des calfats et surtout les cris des matelots arrivant d'un long voyage. Il ne faut pas disputer des goûts, dit un ancien proverbe, Trahit sua quemque voluptas. Pauvres sœurs de la Grèce, la verdure des bocages, des coteaux émaillés de mille et mille fleurs, les bords d'un clair ruisseau serpentant avec un doux murmure dans les vallons sacrés, faisaient vos délices. Immortel Virgile, sous l'épais feuillage d'un hêtre vous faisiez retentir les échos de vos chants innocents. Recubans sub tegmine fagi. Toutes les nations ont placé leurs Universités loin des bords de la mer et les embarras du commerce ; Padoue, Bologne, Salamanque, Cambridge, Paris, etc., etc., etc.

(Lettre p. 9) Quant aux différentes questions qu'il propose à regard de la direction de l'Université, elles sont puériles, etc. Il entend par une Université une corporation, une communauté (Je pense bien qu'il n'entend pas une communauté de Capucins) ; mais qu'il entende ce qu'il voudra, sans feuilleter le dictionnaire, je lui dirai qu'une Université n'a jamais été, et ne sera jamais, qu'un corps de professeurs et d'écoliers établi par autorité publique pour enseigner les hautes sciences et les arts. Qui en aura la direction ? Je lui demande : à qui appartiendra-t-il de l'établir ? — au Roi, eh bien ! au Roi en appartiendra la direction, selon cet axiome : Qui dut esse dat consequenter modum esse. Quelle place l'Evêque y aurait-il ou son coadjuteur ? — La place que donne la science et le mérite dans toute Université. Il n'y a aucune Université en Europe où la mitre ne le cède au bonnet et à la chausse d'Aristote. D'ailleurs les Evêques ne seront plus tirés que du corps de l'Université.

Une union qui protégerait le catholique et le protestant et il avoue (Lettre p. 9) qu'elle est à désirer; mais ce sont, dit-il, des termes bien vagues. Le sont-ils plus que ceux-ci de sa lettre : Je voudrais avant, etc. J'entends par ceci, etc. Un recteur serait-il amovible ou perpétuel, etc., etc., etc. Si ces termes sont vagues, pourquoi dit-il que ce qu'ils annoncent est à désirer? Il craint ; pour moi, tout animé j'y vois avec plaisir que le catholique et le protestant seront également protégés sous une administration sage et prudente. Il n'y aura dans les chaires de nos écoles que de savants professeurs ; sur les bancs que des écoliers studieux ; dans les rues et les places publiques que des citoyens qui se supportent et s'aiment les uns les autres selon l'Evangile. Je n'irai pas me cacher dans un coin de chambre pour voir si la mère de famille, après avoir bien travaillé dans l'intérieur de sa maison, et le père en avoir réglé les affaires au dehors, prennent de l'eau bénite et font le signe de la Croix avant de se mettre au lit. J'irai publiquement dans nos églises adorer Dieu et le prier dans le langage d'Horace et de Virgile. Je prierai de tout mon cœur le Dieu des miséricordes d'éclairer ceux que je crois être dans l'erreur; qu'ils sont l'ouvrage de ses mains, que par sa grâce ainsi que moi ils soient heureux dans l'Eternité. D'ailleurs qu'il remarque en passant que les édits des Rois Très Chrétiens, les arrêts des parlements, les traités de paix, les capitulations, enfin la prévoyance des législateurs n'ont pu mettre le clergé de France à l'abri des cris de l'assemblée nationale. Penserait-il qu'ici, quelqu'un pourrait le rendre supérieur et inaccessible à ces révolutions que la Divine Providence permet de temps en temps.

Des hommes sans préjugés paraissent aussi à son esprit un piège caché ; il craint de s'y prendre. Si toutefois il y a un piège, les feuilles et les fleurs qui lui cachent ne sont pas en grande abondance, mais nul autre que lui ne soupçonne pas même qu'il n'y en ait un. Des hommes sans préjugés, dans la force du terme, ne peuvent être que des hommes d'une bonne morale ; jamais un dissipateur, un avare, un débauché, quelque libre qu'il soit dans sa manière de penser, ne sera mis au nombre des hommes sans préjugés ; les Sibarites mêmes l'eussent exclu.

Quant à des fanatiques, monstres plus à craindre que tous ceux que produisent les déserts de l'Afrique, ils doivent être chassés et bannis pour toujours. L'homme uniquement calculé pour remplir une chaire dans notre Université, sera celui dont les leçons seront exemptes de toutes questions étrangères et inutiles.

Qui ne se pâmerait pas de rire, ainsi qu'à là vue du ridicule tableau dont Horace parle au commencement de son art poétique, s'il entendait son professeur de Philosophie ou d'Astronomie commencer, par le traité du droit des Evêques, à expliquer les lois du mouvement et le cours des planètes, ou un professeur d'Anatomie vouloir démontrer la circulation du sang dans nos veines par la canonicité de l'Epitre de Saint Paul aux Hébreux.

(Lettre p. 12) Est-il vrai, lui dit le président du comité, que sur un calcul de proportion il n'y a pas plus d'une demi-douzaine dans chaque paroisse qui sachent lire et écrire? Avant d'exposer sa réponse, je suppose que l'habile navigateur, que toutes les nations révèrent, eût écrit que dans Othaite il n'a trouvé qu'une douzaine d'hommes, et que l'Isle était presque déserte ; un de ses subalternes qui aurait découvert une douzaine de plus d'hommes ou femmes, infirmerait-il le témoignage de l'Immortel Cook, et nous ferait-il conclure que l'Isle est très peuplée? En disant qu'il y en a sur un calcul de proportion environ une douzaine de plus, il donne à penser que l'assertion n'est malheureusement que trop vraie et que l'ignorance est très grande dans les campagnes.

(Lettre p. 15) D'où procède le découragement? S'il s'était borné à répondre du peu d'émulation, de l'inconstance des enfants, du défaut de fermeté dans les pères et mères, passe ; mais il se permet une censure aussi hardie qu'injuste. Nos arrières neveux auront défriché et peupleront la vaste étendue de terre qui se trouve depuis le quarante-septième degré que nous habitons et le cercle polaire. Que le nom de Dorchester sera précieux! toujours on dira que par sa protection le clergé a été comblé des largesses de notre auguste monarque[1] ; la noblesse en a été accablée ; et que tous les Canadiens les ont ressenties et éprouvées. Imposerait-on silence à un méchant, s'il disait qu'il est extraordinaire qu'un peuple vaincu et conquis ose prescrire des lois et donner des leçons à ses vainqueurs et à ses conquérants!

Charlemagne appelle le Grand Alcuin des écoles d'Angleterre pour en établir en France. Il en fait son favori. Il accumule sur sa tète les plus riches bénéfices et tout le clergé l'en félicite. François Premier n'est appelé le Restaurateur des lettres que parce qu'il les fit fleurir par le secours des gens de lettres qu'il appela de tous les pays : les Buchanan d'Ecosse, les Govea de Portugal. Le pontificat de Léon X n'est le siècle des beaux arts en Italie que par la quantité de savants qu'il fit venir de la Grèce. Un juge en chef, dont la vaste érudition débrouille avec tant d'aisance le cahos de nos différentes lois, dont le nom est connu avec éloge dans l'un et l'autre hémisphère ; un médecin habile que les académies de France envient à l'Angleterre, et dont le savant professeur l'abbé Sauri a célébré au milieu de Paris les découvertes et les expériences ; ces sages et honorables conseillers constamment appliqués à nos intérêts; ces juges intègres qui avec un zèle infatigable visitent nos campagnes, pour rendre à la veuve et l'orphelin la justice qu'ils ne peuvent venir chercher dans la capitale ; ces conservateurs de la paix, l'élite de nos meilleurs citoyens placés dans tous les endroits de la Province, pour la tranquillité publique et personnelle ; ne nous disent-ils pas que notre gracieux gouverneur a prévu et pensé à tous nos besoins ; qu'il y a préparé des remèdes efficaces ; qu'il n'a oublié personne et que sa bienveillance est aussi impartiale qu'universelle?

Quel moyen peut-on prendre pour l'établissement des écoles préparatoires? Si le temps n'est pas venu pour une Université, à quoi aboutiront les écoles préparatoires? Il me semble et c'est un principe : l'humble créature doit autant qu'il est en elle imiter les œuvres du Créateur. Dieu créa le ciel et la terre et aussitôt la lumière fut produite, quoique les oiseaux, les quadrupèdes, enfin l'homme, pour qui seuls elle était nécessaire, n'existassent point. Ayons une Université et aussitôt des curés zélés, des seigneurs généreux, des agriculteurs de bon sens, réunis, trouveront les moyens d'établir des écoles préparatoires. Qui croira que, sans cela, des étudiants se rassembleront, pour attendre dans une oisive expectative un établissement qu'on réserve à des siècles futurs? Canadiens, vous continuerez donc d'envoyer au delà des mers vos enfants, compléter leur éducation.

(Lettre p. 16) Ici un nouvel ordre de choses se présente ; enhardi par la solidité de ses objections, le rédacteur s'élève, il prend son vol, et après avoir plané dans les airs, il fond sur de nouveaux droits, il les saisit et donne à l'Evêque de Québec le droit exclusif sur l'administration du bien des Jésuites, que dis-je, il lui en donne la propriété : Je ne serais pas éloigné de prendre des mesures pour assurer leur collège et autres biens au peuple canadien sous l'autorité de l'Evêque de Québec. Après la mort du Père Glapion, le gouvernement appartiendra, à celui qui lui sera substitué par l'Evêque. Au moins quand Hercule s'empara des bœufs de Gerion et Thamaskoulican de la Perse, ils avaient de quoi soutenir leur droit.

Vous, Messieurs nos Législateurs, les Représentants de Notre Auguste Souverain, que pensez-vous? Que pensera-t-on en Europe où votre rapport paraîtra, de ces timides expressions? Vous, Messieurs les Conseillers Canadiens, c'est une imposition. On dit que votre Evêque en a la pensée ; on lui en met les expressions à la bouche ; rendez hommages à son cœur, à sa vertu, à son attachement inviolable et connu pour son Souverain et son Gouvernement.

Comment inspirer dans les différentes paroisses le goût des sciences? — Pourquoi leur inspirer le goût des sciences, si on leur refuse les moyens de s'y perfectionner?

(Lettre p. 17) On accuse un écrivain d'avoir calomnié le Clergé en publiant dans un écrit que c'était une politique du Clergé de tenir les peuples dans l'ignorance. La réponse à cette calomnie est-elle bien satisfaisante ? il s'oppose aux gracieux moyens qui nous sont offerts par le Gouvernement et le Conseil. Le temps n'est pas venu d'établir une Université ; c'est-à-dire faire luire le soleil de la science sur les pauvres canadiens ; leurs yeux sont trop troublés. Il faut même opposer et élever des nuages pour en obscurcir jusqu'au moindre rayon. Mais les nombreuses Universités d'Europe et du Sud de l'Amérique, les essaims de missionnaires qui affrontent tous les jours les périls de mers sacrifient leur vie pour venir instruire et éclairer les peuples ignorants, démontrent que les catholiques ne rejettent pas les sciences, et qu'ils cultivent les arts dans toutes leurs différentes branches.

Je m'arrête ici ; je ne poursuivrai pas plus loin ces observations, qui sont plus que suffisantes pour démontrer que la lettre n'est point et ne peut être de l'Evêque de Québec ; au reste cette lettre est elle-même une preuve sensible que nous avons besoin de bons Logiciens pour rectifier nos idées, de Philologues, de Grammairiens pour nous donner les expressions, la concision, l'énergie, le style épistolaire. De noirs zoïles parleront, ils en ont la liberté. Quant au rédacteur, je le crois convaincu de son insuffisance et de sa trop grande suffisance. S'il persistait, proto-défenseur de l'ignorance au dix-huitième siècle, il ira en Arcadie chercher l'auréole et l'apothéose, et les rossignols du pays chanteront sa gloire.

Présentement, Monsieur, je ne puis différer plus longtemps une réponse que vous avez paru désirer. Vous demandez mon opinion sur le plan proposé et les moyens de l'exécuter ; me défiant de mes propres lumières, et rempli au contraire d'une entière confiance en les vôtres et cette affection si connue que vous avez pour le bien général de la Province, je vous avouerai que j'étais résolu de garder le silence, et attendre vos projets et vos résolutions avec une forte détermination de les seconder de tout mon faible pouvoir.

Oui, il est grand temps d'établir une Université en Canada ; se borner à en avoir exposer le projet au public et s'arrêter, serait inspirer un découragement universel, faire naître une défiance dont il serait difficile de faire revenir les esprits. Oserons-nous nous flatter de voir resortir de toutes parts des écoliers, tant qu'ils n'en verront pas l'exécution. Avec douleur nos meilleurs citoyens seront placés entre l'expatriation de leurs enfants, l'ignorance et l'oisiveté. Y a-t-il un établissement sur la terre dont le commencement n'ait été petit ? Qui vous assurera que notre Gracieux Souverain sera toujours aussi bien disposé à notre égard, et que la Province aura toujours à sa tète un aussi bon Gouverneur?

Les moyens, les fonds ne peuvent embarrasser ; sans fouiller bien avant dans les entrailles de la terre, des mains industrieuses les découvriront et des yeux clairvoyants les apercevront. Quel exemple, quelles espérances ne vient pas de nous donner le respectable défunt que nous regrettons! Monsieur Sanguinet, citoyen illustre, après avoir passé avec honneur par tous les différents états de la société, aussi bon patriote que zélé catholique, il nous laisse en mourant une somme d'argent considérable, une seigneurie dont le revenu ne peut que s'augmenter. Eclatant témoignage que les Canadiens ne soupirent qu'après une bonne éducation et ne le cèdent point à nos voisins dans l'amour et le zèle du bien public. Le projet d'une Université eût-il été connu plutôt, combien de citoyens auraient anticipé sur cet exemple?

Quant aux professeurs, on ne les trouvera pas tous dans la Province, mais une liberté réciproque nous en procurerait bientôt. Des mœurs irréprochables, un esprit orné par l'étude et le goût des sciences, doivent les qualifier et nous les faire choisir. La Théologie Chrétienne étant laissée aux soins de chaque communion, peu importe par qui Aristote, Euclide, seront expliqués. D'ailleurs les catholiques et les protestants étant l'objet d'une juste et constante protection, toute jalousie disparaîtra, et notre sage et aimable Gouvernement donnera le bel exemple de cette union si longtemps désiré.

L'épaisseur des murs, les spacieux appartements, le nombre des collèges ne doivent point nous embarrasser. Telle Université est très fameuse en Europe qui n'a qu'un très petit collège. Le mérite et la réputation des professeurs sont l'essentiel. Quatre professeurs et un recteur, ainsi que le pense l'honorable président, sont tout ce que l'on peut demander.

Quant au nombre des paroisses et des habitants, ainsi que du produit des contributions ecclésiastiques, vous avez été satisfaits sur ces articles.

Quelles sont les écoles publiques et collégiales?

Je n'en connais aucune établie par autorité publique en Canada, c'est à la bonne volonté des Messieurs du Séminaire de Québec et des citoyens de Montréal, que nous devons celles que nous avons pour le présent ; il y a plusieurs curés de campagne qui ont des écoles d'écriture, de lecture et d'Arithmétique, dans leurs paroisses ; on ne peut pour le présent en établir d'autres qu'à d'instar. Je ne vois pas pourquoi l'Evêque n'a pas été visiter les écoles anglaises ; au moins comme citoyen, il peut et doit de l'encouragement à quiconque travaille pour le bien public.

Je croirais faire injure à la générosité de Messieurs les souscripteurs de la Bibliothèque de Québec, de penser qu'ils voulussent confier leurs livres à d'autres. La Bibliothèque de l'Université ne leur sera jamais fermée.

Craignant n'avoir déjà été que trop diffus, je laisse une tâche au-dessus de mes forces, vous conjure Monsieur et Messieurs par tout ce qu'il y a de plus sacré, comme un des plus fidèles sujets de Sa Majesté, comme occupant une place distinguée dans l'Eglise de Québec, comme Canadien attaché à sa patrie par les liens les plus étroits, de poursuivre avec diligence la grande et honorable entreprise qui vous a été confiée. Amenez à une heureuse conclusion ce qui doit faire la joie, le désir de tous les citoyens de cette Province. Répondez au bonnes intentions de notre illustre Gouverneur. Qu'il ait la satisfaction de voir couronner par le succès ses généreuses démarches!

Et spes et ratio studiorum in Cœsare tantum
Solus euim tristes hac tempestate camenas
Respicit. Juv. s. 10.

Quelle gloire pour vous, Messieurs, de voir vos noms, placés par les mains de la reconnaissance à la tète des fastes de la nouvelle Université!

Ce sont mes véritables sentiments et ceux dans lesquels
J'ai l'honneur d'être très respectueusement,
Monsieur et Messieurs,

CHARLES-FRANÇOIS DE CAPSE, Coadjuteur de Québec
Pointe-aux-Trembles, 5 avril 1790.

Notes

  1. (a) Le clergé a reçu plus de cent vingt mille livres. L'évêque Briand plus de 3 mille louis, voyez le registre.



Domaine public Ce texte fait partie du domaine public, soit parce que son auteur a renoncé à ses droits (copyright), soit parce que ses droits ont expiré ou encore parce que l'œuvre précède l'apparition du droit d'auteur. Le texte peut donc être librement diffusé et/ou modifié.