Lettre de Louis-Joseph Papineau au président de l'Institut canadien - 17 décembre 1866

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Montréal, 17 décembre 1866




SOURCE : Annuaire de l’Institut canadien pour 1866. Célébration du 22me anniversaire et inauguration du nouvel édifice de l’Institut canadien, le 17 décembre 1866, Montréal : Imprimerie du journal Le Pays, 1866, p. 26-30.



M. le Président de l’Institut canadien,

Je suis très-honoré et très-flatté de l’obligeante invitation que me fait l’Institut canadien d’assister à la soirée qu’il donne, pour célébrer le 22e anniversaire de sa fondation, et faire en même temps l’inauguration du bel édifice qu’il vient de construire. L’état de ma santé ne me permettant pas d’être présent, pour lui faire part de mes félicitations sur ses services méritoires, sur ses succès mérités, et sur ceux qui l’attendent encore, il voudra bien me permettre de les lui adresser par écrit.

Votre recommandable association fut formée durant ma longue absence du pays. A mon retour, ses membres m’accueillirent avec une bienveillance toute spéciale, qu’il m’ont conservée. Je ne puis assez les en remercier.

Dès que je connus les règles et le but de votre indépendante et patriotique fondation, je lui vouai le plus sincère attachement, et formai les vœux les plus vifs pour votre accroissement de plus en plus rapide, de plus en plus prospère. Ni moi, ni aucun autre de vos nombreux amis, n’avons été trompés, dans nos convictions, énoncées à vos débuts, que l’Institut canadien procurerait honneur à ses membres, utilité à la patrie. Vos travaux ont pour but de la faire mieux connaître pour la faire mieux aimer tant au dedans qu’à l’étranger.

Quand donc des voyageurs, non moins distingués par leur patronage éclairé en faveur des sciences, des lettres et des arts, que par l’éminence de leur rang social, ont visité le Canada, vous leur avez courtoisement et convenablement porté l’expression du respect qui leur était dû.

Vous remplissiez un devoir imcombant à une société littéraire importante. Sans le prévoir, vous avez par cette démarche procuré au delà de ce qu’on pouvait l’espérer le bien de l’Institut, le bien de Montréal, le bien de tout le pays. Par des dons de l’empereur des français, du prince Napoléon, et de l’Institut de France, ce premier et plus brillant des corps savants, qui de nos jours illuminent et vivifient le monde intellectuel, votre bibliothèque a été enrichie de livres rares et précieux, de chefs-d’œuvre artistiques, inspirateurs de l’idéal et de la perfection dans les beaux-arts.

En diverses circonstances remarquables, vous avez pu faire connaître que vous formiez un corps solidement constitué qui, dans la Nouvelle-France, s’associait aux nobles idées civilisatrices que la grande et belle France fait rayonner et prévaloir sur une large portion du monde civilisé. Vous avez témoigné que comme principe de stricte justice, comme gage de paix et de concorde pour les sociétés modernes, vous vouliez pour tous, partout et toujours, la plus entière tolérance religieuse, la compétence de tous les citoyens à tous les emplois dont ils se rendraient dignes, sans préférence ni exclusion à raison des accidents de la naissance ou de la fortune ; que l’intégrité et les connaissances spéciales étaient des conditions indispensables à l’utile exécution des devoirs attachés aux charges publiques ; que les prévaricateurs devaient être impartialement accusés, librement défendus et traités suivant leurs fautes, par des tribunaux indépendants ; que beaucoup de ces bonnes choses nous manquaient encore, mais que vous étiez de ceux qui travaillaient à les conquérir. Vous avez été compris ; et comme premiers résultats de vos labeurs de magnifiques dépôts de savoir encyclopédique vous furent confiés, comme à des hommes bien préparés à les étudier avec profit, et bien prêts a les communiquer avec empressement, pour que les fruits savoureux et salutaires qu’ils ne manquent jamais de donner à qui les recherche avec assiduité devinssent de plus en plus abondants.

Quand une scission malheureuse détacha de votre corps plusieurs concitoyens parfaitement recommandables en dehors de cette erreur, ils furent poussés à le faire sous des circonstances que les études de ma retraite ne m’ont pas démontrées avoir été justifiables. L’esprit de tolérance et de conciliation aura permis l’oubli de l’injustice dont vous fûtes l’objet. La politique ne fut pas étrangère à ce petit coup-d’état. Vous lui deveniez incommode. Vous formiez une phalange honnête et forte, démasquant et flétrissant les corrupteurs qui commençaient à s’introduire dans les élections, à s’installer dans le parlement. Vous faisiez l’éloge d’un passé récent, où ce mal n’existait pas, où ceux qui avaient défendu les intérêts canadiens l’avaient fait non sans sacrifices, non sans dangers, non sans souffrance, mais l’avaient fait au moins sans peur et sans convoitises. Leur cri de ralliement était le vôtre : TOUT POUR LE PEUPLE, RIEN POUR NOUS-MÊMES.

Ils avaient déjoué la politique tortueuse ou violente du bureau colonial, dont les moyens d’action étaient l’illégalité et l’arbitraire. Ils avaient formé une opinion publique compacte, convaincue, et proclamant que le gouvernement métropolitain était justement odieux dans cotte colonie, par ses actes et par ses projets, tout comme il était et est encore justement odieux en Irlande, par une politique identique se résumant en insulte et en partialité contre les majorités dans les deux pays, en complicité dans toutes les violences des minorités protégées.

L’amour de la patrie canadienne, la connaissance approfondie de son histoire, popularisaient au milieu de vous ces saines opinions, ces justes ressentiments. Les journaux, que la plupart d’entre vous patronnez, en faisaient ressortir la justice. Ils s’attachaient aux traditions nationales, à un passé véridique et grand, tandis que leurs adversaires commandaient un présent auquel ils rendaient louange pour subvention.

Le commissaire impérial avait dit : achetez les chefs et par eux maîtrisez cette population indocile. Le pernicieux conseil fut adopté. La politique corruptrice remplaça la politique brutale.

Heureux, Messieurs, ceux qui, comme vous, peuvent se réfugier au fond d’une oasis littéraire, où le souvenir des humiliations que le pays a souffertes ne les poursuit pas sans relâche.

Les écoles, les livres, les journaux, les sociétés littéraires, la discussion de vive voix ou par écrit, la libre association des citoyens pour l’action et l’appui plus efficace à donner à l’enseignement, à la charité, à l’industrie, sont fort heureusement des droits incontestés au Canada. La multiplication, le perfectionnement de toutes ces voies et moyens de fortifier la raison humaine, de la préparer à décider par elle-même de tout ce qu’il lui importe de connaître et de résoudre, se sont rapidement accrus au milieu de vous dans ces dernières années, — avantages immenses que votre exemple, votre influence, votre résistance aussi ferme que modérée, ont conquis pour vous et pour tous !

Il vous a fallu, chacun le sait, traverser bien des soucis pour en arriver là.

Des délations secrètes et erronées vous traduisaient auprès d’autorités respectables et que vous respectez, qui ont été surprises, qui vous ont précipitamment condamnés, sans enquête contradictoire, sans confrontation entre les accusés et les accusateurs. On vous accusait d’avoir des livres immoraux ou obscènes. Vous avez protesté que vous n’en aviez pas. La condamnation a été maintenue.

Vous avez dit :

Non seulement nous n’avons pas de tels livres, mais nous n’en voulons pas. Nous sommes disposés à les retrancher s’il en existe. Beaucoup d’entre nous sommes pères de famille, hommes d’honneur et de mœurs, et personne ne peut avoir plus fortement que nous et nos épouses le désir ardent que nos enfants soient aussi hommes d’honneur et de mœurs. Des livres simplement obscènes n’ont jamais existé, à notre connaissance, dans notre bibliothèque. S’ils y étaient, ils ne seraient recherchés que par ceux qui sont déjà tombés et plongés dans l’enivrement de la débauche. C’est dans des réunions de jeunes gens désœuvrés et fêteurs, que les profès en libertinage initient les novices aux discours libertins et des discours aux désordres. Le plus sûr moyen de faire fuir et haïr ces fatales réunions, de soulever le dégoût contre les plaisirs déshonnêtes, c’est de faire aimer les plaisirs honnêtes. Le foyer de la famille et le cercle des familles amies, le bon ton et le bon exemple font comprendre et goûter dès le plus bas âge les charmes du bon maintien et des bons propos. Les enfants bien nés sont indignés de ce qui leur est contraire. Ils viennent effrayés raconter à une tendre mère que de vilaines paroles s’échangent au coin de la rue. L’amour des livres est le plus efficace des moyens de faire aimer la maison paisible et exemplaire et l’éloignement de la rue sale et tumultueuse.

J’ai connu des enfants qui aimaient à lire avant de pouvoir parler ; qui, suivant des yeux et du doigt les lignes de la page qu’ils étudiaient, en donnaient par signes l’explication qu’ils ne pouvaient articuler.

Que cette pratique attrayante soit continuée dans une mesure proportionnée à leur force, qu’ils grandissent avec elle et en l’entremêlant des exercices gymnastiques et de l’hygiène propres à assurer leur santé, l’on peut espérer que l’on donnera à la société un esprit sain et robuste dans un corps robuste et sain.

Quels accidents imprévus pourraient les écarter du droit chemin, dans lequel ils sont entrés avec tant de contentement, de si bonne heure, dont on leur a fait sentir tous les avantages, avant que les passions fougueuses de la seconde jeunesse ne vinssent les tenter et essayer de leur persuader que le sensualisme les récompensera mieux que l’accomplissement du devoir ? L’âge arrive où ils vont inévitablement cesser d’être sous la surveillance incessante des parents. Ils vont entrer dans des bureaux et des universités, s’ils se destinent aux professions libérales, dans des voûtes et des magasins, s’ils se destinent au commerce, dans des bibliothèques et des chambres de lecture, s’ils se destinent à la littérature, à l’enseignement ou au journalisme, dans des ateliers s’ils se destinent aux beaux-arts, dans des boutiques s’ils ont à apprendre des métiers. Quelque soit l’état qu’ils doivent embrasser, ils ont des heures de loisir à passer. Les bibliothèques sont alors l’un des refuges les plus utiles et les plus protecteurs dans lesquels on puisse les pousser. Pour tous ces divers états il faut des bibliothèques spéciales qui traitent à fond des matières qui s’y rapportent. Grâces soient rendues à ces libérales associations qui fondent de ces dépôts précieux indispensables pour satisfaire les besoins spéciaux. Mais pour quiconque sera appelé à prendre une part active dans la vie publique il faut aussi de ces bibliothèques vastes qui font connaître quel a été l’état de l’esprit humain dans toutes les sociétés, si diverses, qu’a formées la race humaine dans tous les âges et dans tous les lieux. Elles ne peuvent avoir rien d’exclusif. Vous souhaitez que la vôtre petit à petit devienne telle. Rien de plus louable ni de plus utile.

L’enseignement commence à la maison, par l’enseignement simultané des deux langues les plus généralement répandues et enrichies par les deux littératures les plus abondantes, les plus exquises, les plus instructives des temps modernes, le français et l’anglais. Un avantage immense, qui les prépare mieux pour toutes les diverses situations où ils pourront être appelés que ceux qui ne possèdent qu’une seule langue vivante, leur a été acquis, sans peine et sans fatigue.

Dans nos excellents collèges, les deux langues plus parfaites que les nôtres, et les deux littératures dont les nôtres sont le reflet et l’émanation, le grec et le latin, sont enseignées méthodiquement. L’étude avec succès des langues mortes demande une intensité d’application qui de bonne heure assouplit l’esprit à acquérir cette heureuse habitude de réflexion, sans laquelle rien de fort et de beau n’a jamais été produit. Le jugement se forme et grandit rapidement sous cette utile discipline. C’est la logique en action, avant que l’on en soit rendu à l’apprendre par principes. Mais qui peut étudier les grandeurs et les vertus de la Grèce et de Rome dans leurs beaux jours, sans vouloir devenir citoyen plus libre et patriote plus dévoué ! La connaissance de l’antiquité conduit invariablement à ces glorieuses aspirations. Elle inspire la force d’âme dans le danger, le sacrifice sans hésitation de soi-même et de ses intérêts au bien général de la société, mieux qu’aucune histoire moderne ne le peut faire.

Les grecs ont été, entre tous les membres de la famille humaine, les plus richement dotés de tous les dons du génie.

La Grèce est l’institutrice première des philosophies qui nous éclairent, des meilleures formes de gouvernements, des règles les plus sures du bon goût dans tous les départements des sciences, des belles-lettres et des beaux-arts.

Elle est partie du centre de la haute Asie, berceau du genre humain, comme les autres migrations qui ont formé les puissants empires de l’antiquité, — ceux de l’Inde, de l’Égypte, de l’Assyrie et de la Perse. Ces peuples ont consacré dans les pays qu’ils ont civilisés la perpétuité du despotisme dont ils ont souffert, depuis leur premier établissement jusqu’à nos jours. Le mal y est incurable, par la consécration de castes royales et divines, seules investies du gouvernement politique, et de castes sacerdotales et divines, seules gardiennes du dogme et du culte public ; — il y est incurable enfin par l’intronisation de la polygamie.

L’absolutisme et l’esclavage furent ainsi consacrés dans la famille et dans l’état. Par quelle inspiration divine la Grèce seule a-t-elle eu la sagesse d’abolir les castes et la polygamie ; d’abjurer ces erreurs capitales des temps primitifs ; d’organiser la liberté dans la famille ; d’élever la femme à la dignité de compagne chérie et respectée d’un seul ; d’appeler tous les hommes libres à discuter et à décider, à la pluralité des suffrages, toutes les questions d’intérêt commun ?

Combien rapidement les mœurs durent s’épurer, dans la famille, quand elle ne fut ni un parc-aux-cerfs, ni un parc d’esclaves ! Et combien la vigueur de l’esprit humain fut augmentée quand les intérêts de la patrie furent librement discutés, sur la place publique, et quand les intérêts de l’humanité furent discutés dans les leçons de Pythagore, de Socrate, de Platon, d’Aristote ! C’est là que l’esprit humain a été primitivement émancipé, que les règles du goût ont été découvertes et fixées ; que les meilleures méthodes de trouver la vérité en physique et en métaphysique ont été coordonnées. La civilisation de l’Europe est incomparablement plus forte que ne le sont celles de l’Asie, parce qu’elle est fille de celle d’Athènes et de Rome. La moralité, l’urbanité, les libertés politiques, la clarté et la sagesse des lois, le progrès en toute science sont, dans chaque pays, grands ou moindres, juste en proportion que les classiques anciens et la jurisprudence romaine y sont plus ou moins généralement connus et appréciés. Le christianisme lui-même est plus beau, plus grand, plus charitable, mieux expliqué, mieux défendu, plus dégagé de légendes apocryphes, plus pur des superstitions moyen-âge, qui l’ont parfois déparé, dans les Églises Occidentales que dans celles de l’Orient. La raison en est que depuis la renaissance, celles-là ont cultivé avec assiduité les mêmes études que celles-ci ont négligées. L’Ange de l’École était en même temps le plus puissant et le plus méthodique des théologiens de son âge et aussi le disciple admirateur passionné du génie et de la méthode du Stagyrite.

Aimez l’étude dans la jeunesse, dans l’âge mur, dans la vieillesse, tous les jours qu’il vous sera donné de vivre. Les devoirs d’état remplis, réfugiez-vous y avec empressement. La jouissance sans infidélité et sans satiété deviendra toujours de plus en plus vive. Comme nous le dit le plus sage, le plus savant, le plus éloquent des orateurs latins, le Père de la Patrie, le vertueux Cicéron : « Acquérez la sagesse et le savoir, c’est un trésor que l’on ne pourra jamais vous ravir. Quelque haut que vous portent votre bonne fortune et vos mérites, ces biens acquis par vous seront toujours la meilleure partie de votre plus juste titre au respect et à l’affection de vos concitoyens ; et dans quelque abaissement que la fortune hostile ou l’injustice des hommes vous fasse tomber, ils vous resteront le plus fort rempart contre ces agents, la principale force qui puisse aider à porter le fardeau de la vie dans les afflictions plus amères qui suivent la mort de ceux qui vous sont chers. »

Jusqu’à notre dernière heure aimons l’étude. Elle nous rendra plus facile et plus sûr l’accomplissement de nos devoirs, tels que nous les comprendrons en connaissance de cause, par conviction formée par la réflexion, et non pas simplement apprise par la répétition. Elle nous fera dire dans l’ordre politique : « LA PATRIE AVANT TOUT. » La sainte formule sera redite à votre entrée dans la vie publique, répétée et mise en pratique à chaque pas que vous ferez dans la carrière ; elle sera votre persuasion si sincère et si évidente que vous serez persuasifs, et sur votre lit de mort vous redirez la sainte formule à ceux qui devront continuer votre œuvre.

Votre affectionné serviteur,

L. J. PAPINEAU.

Montréal, 17 déc. 1866.


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