Le séparatisme est mort... vive l'indépendance!

De La Bibliothèque indépendantiste
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Le séparatisme est mort... vive l'indépendance!
dans L'Indépendance, volume 1, numéro 1, septembre 1962, p. 2 et 6.



Au cours des dernières semaines, deux journaux de la métropole ont prononcé en éditorial leur oraison funèbre sur le séparatisme. Selon M. Yves Michaud de La Patrie, "Le séparatisme est mort... il a vécu le temps d'une illusion. Le temps d'un espoir". Selon M. Gérard Pelletier de La Presse, "La vague séparatiste s'est perdue dans les sables".

LE CAS MICHAUD. QU'EN EST-IL AU JUSTE? Voyons d'abord ce que dit M. Michaud...

Après avoir passé en revue l'activité du R.I.N. depuis un an, il conclut: "Puis vint le silence, l'enveloppant silence, le morne silence." Pourtant, chaque semaine, et même plusieurs fois la semaine, les journaux publiaient quelque déclaration ou commentaire de quelque société ou individu au sujet de l'indépendance du Québec, du séparatisme.

Pour expliquer ce "silence" M. Michaud cite son collègue, M. Pelletier: "Il est temps que les séparatistes se rendent à l'évidence: on ne bâtit pas une politique sur la seule notion d'indépendance. Les programmes à un seul article sont révolus. Y revenir, ce serait régresser." Décidément, M. Michaud ne lit dans La Presse que les articles de M. Pelletier, sans quoi il n'aurait pas manqué d'y relever, dans le numéro du 11 juin précédent, en première page et coiffé d'un titre sur sept colonnes, le texte in extenso des résolutions adoptées par le mouvement à son congrès de Québec (voir pages 4 et 5) où le R.I.N. s'est engagé "à opérer une réforme profonde de notre société... à étudier tous les problèmes de la société québécoise, à repenser les structures de la démocratie et à élaborer un programme politique national". Non, cela n'intéresse pas M. Michaud.

Il explique notre "décès" en ces termes: "L'erreur du mouvement séparatiste, c'est d'avoir écarté au départ le postulat d'un lent et méthodique redressement de la conscience démocratique au Canada français", alors que le R.I.N. prétend que l'indépendance sera la plus claire manifestation de la conscience démocratique du Québec. En réalité, le R.I.N. a écarté au départ le postulat d'un lent et méthodique redressement de la conscience démocratique au Canada ANGLAIS. "Le salut", poursuit-il, "n'est pas dans l'indépendance, (nous prétendons, nous, qu'il est dans l'indépendance précisément parce que) il est d'abord et avant tout dans la restauration de l'État, dans la consolidation de structures politiques qui permettront à chaque citoyen de vivre décemment, de participer pleinement à l'exercice du pouvoir", toutes choses que le régime actuel ne permet pas au citoyen canadien-français.

À partir de là, dans son article, M. Michaud glisse rapidement dans l'incohérence. Il reproche aux indépendantistes "citoyens frustrés d'un pays où les French Canadians ne servent à toutes fins pratiques qu'à ajouter un peu de pittoresque au folklore national" d'avoir cru que l'indépendance "était la grande solution... parce que", selon lui, "elle compromettrait les chances de la démocratie(!)" ce qu'auraient compris, selon lui, "les hommes courageux qui ont naguère constitué l'opposition au duplessisme". Voilà la phalange des vrais héros! Toute de même, Monsieur Michaud, ces luttes contre Duplessis; vous parlez comme si vous et vos héros vous l'aviez tué dans l'arène au combat. Vous oubliez qu'il est mort de sa douce mort et au faîte de sa puissance et que vous n'avez jamais réussi à le déloger de son vivant.

SI LE MORT BOUGEAIT

Puis, notre éditorialiste a cette phrase étonnante: "Je ne dis pas que l'indépendance n'est pas la vocation naturelle et historique du Canada français". Car ce "mort" auquel on allonge allègrement le coup de pied de l'âne, si, par hasard, on l'avait enterré avec trop de précipitation, s'il allait bouger, se révéler plus fort que jamais. Il sera bon alors de pouvoir dire: voyez ce que j'écrivais naguère. "Je ne dis pas que l'indépendance n'est pas la vocation naturelle et historique du Canada français. Lorsque nous aurons formé chez nous une ou deux générations de démocrates. Pas avant!... Essayons donc de bâtir la démocratie et l'indépendance viendra peut-être par surcroît".

Et bien non! Il est inadmissible que le rédacteur en chef de La Patrie se moque ainsi de ses lecteurs. Qu'y a-t-il de sérieux derrière ce souci, chez tous ces confédéralistes, de voir s'épanouir la démocratie au Québec avant de réclamer l'indépendance à l'égard d'un régime qui est la négation même de la plus élémentaire démocratie? C'est à croire que ce sont ces messieurs seuls qui savent ce qu'est la démocratie, que c'est eux qui l'ont inventée, qu'elle est leur petite chose à eux. Pourtant, cette constitution canadian qu'ils acceptent et qu'ils encensent et qu'ils veulent nous voir accepter comme eux, qu'est-ce au fond sinon l'écran de papier derrière lequel se dissimule l'arrogance de la "démocratique" majorité anglophone qui refuse ses droits à la minorité que nous sommes. La voilà la démocratie à laquelle ils se sont ralliés: cette confédération qui consacre l'hégémonie anglo-canadienne sur la politique d'Ottawa (et même de Québec) et l'hégémonie des capitaux anglo-américains sur notre économie anti-humaniste et anti-démocratique.

Et alors on écarte du pied le "séparatisme", on remet ses pantoufles, on se rassoit sur ses lauriers anti-duplessistes et on conclut: "Quand le peuple sera moins ignorant, quand il aura appris à être 'compétent', à être démocrate, dans deux génération, 'pas avant'!, quand vous et moi n'y serons plus alors seulement, l'indépendance lui viendra par surcroît. Notre culture à nous n'est pas en danger. Nous autres, nous sommes indépendants". Voilà les démocrates qu'ils sont; voilà la démocratie canadian que les Québécois commencent à vomir.

Ce vocable de "séparatisme" pouvait-il avoir une fortune meilleure que sous la plume de cette prétendue élite, pour désigner avec dédain notre aspiration à l'indépendance qui partout et toujours dans l'histoire a été considérée par les hommes d'honneur comme la plus noble vertu civique, comme la cause la plus sacrée à laquelle le citoyen puisse se donner. Oui, que le séparatisme meure car l'indépendance que prône le R.I.N. n'a rien de commun avec cette idée mesquine, qu'on nous prête, d'une société repliée sur elle-même et isolée du reste du monde. C'est au contraire contre cet isolement que nous impose la Confédération que nous nous révoltons.

LE CAS CHAPUT

"Un peuple est grand quand il produit de grands hommes...". Cette réflexion de Duhamel que reproduit La Patrie sous la photo de M. Chaput, révèle un autre trait du caractère de ceux qui refusent l'indépendance sans être "contre": l'attente du "messie", l'appel du héros, la soif du mythe. Ce trait a pu être dans le passé une caractéristique nationale, mais le R.I.N. le répudie et souhaite le voir disparaître avec la génération des "ralliés". M. Chaput n'est peut-être pas un grand homme (l'histoire, d'ailleurs, en jugera, et mieux qu'eux) mais au R.I.N., nous sommes assez satisfait de lui. Ce n'est pas lui qui va faire l'indépendance pour nous. C'est nous qui la faisons avec lui... et avec d'autres. Ce n'est pas nous qui avons parlé de "chaputisme"; nous ne cherchons pas de héros, nous ne voulons pas de prophète, nous cherchons des hommes qui veulent être libres. Non pas libres tout seuls dans leur coin, mais libres dans la rue, libres à l'ouvrage, des citoyens libres dans une nation libre.

Il y a de grandes tâches à accomplir au Québec et dans le monde, des tâches urgentes au premier rang desquelles nous plaçons la création d'une société meilleure et plus démocratique pour nos concitoyens. Nous n'avons plus le temps ni le goût de consacrer la moitié de nos énergies à convaincre des anglo-saxons butés que nous aussi nous avons le droit de vivre, de respirer, d'être respectés, d'être traités comme des hommes, et cela, sans avoir à faire, en deux langues ou plus, la preuve de notre "compétence" ou de notre mérite. Nous ne sommes pas dignes, selon nos "démocrates" compatriotes anglophones et nos "ralliés", de partager avec eux le statut de citoyens à part entière dans tout le Canada? D'accord. Brisons là. Nous ne demandons qu'une chose: vivre à notre façon dans un État à nous.

LA NOUVELLE DROITE

Voyez-vous, nous autres, au R.I.N., ce n'est pas le citoyen québécois et son manque de sens démocratique que nous craignons. C'est au contraire l'influence sur lui d'une certaine élite — dont sont MM. Michaud, Pelletier et Cie — qui n'a jamais voulu lui faire confiance, l'a toujours traité en enfant, lui a toujours refusé le droit d'assumer totalement ses responsabilités, comme le font encore aujourd'hui ces messieurs, sous prétexte qu'il n'était pas assez mûr, pas assez formé, pas assez compétente ou pas assez démocrate. Nous, nous ne luttons pas pour des abstractions: la Démocratie avec un grand D à laquelle on n'a droit que lorsqu'on la Mérite avec un grand M, la démocratie est-elle parfaite en quelque pays déjà indépendant? Est-elle plus parfaite au Canada anglais que chez nous? a-t-on "mérité" l'indépendance par son sens démocratique dans ces provinces dans lesquelles on brime les droits des Canadiens français, tout en encensant, comme le font nos "ralliés", un Canada uni, bilingue et biculturel? Non, les Québécois ne prendront plus ces vessies pour des lanternes. Nous vivons au Québec le crépuscule de toute cette mythologie, et c'est un autre signe à nos yeux que le Québec est mûr pour l'indépendance.

Nous luttons pour la nation québécoise tout entière, comme pour chaque citoyen québécois, car nous sommes persuadés que notre nation a un droit inaliénable à vivre sa destinée politique jusqu'au bout — comme l'individu sa destinée personnelle — et qu'il n'appartient pas à quelque journaliste de venir statuer que chez nous au Québec toute aspiration à l'indépendance est morte et qu'on peut y applaudir des deux mains.

LA STATU QUOSE AIGUË

Que peut-on ajouter au sujet de la "séparatite aiguë" dont parlait M. Pelletier dans La Presse du 25 août, et avec beaucoup moins de respect pour les faits qu'il choisit avec art afin de rendre la réalité plus conforme à sa thèse. Faudrait-il reproduire ici tous les arguments qui justifiaient le R.I.N. de défendre l'indépendance tout court pendant un an et demi, afin de porter le problème à l'attention du public sans susciter dans son esprit la confusion que n'aurait pas manqué de produire une prise de position sur un programme politique complet? Qui trouvera la formule qui fera comprendre à ces gens que l'indépendance du Québec est une idée à laquelle on peut adhérer en soi comme objectif politique valable, même si, inévitablement, celui qui pousse sa réflexion plus loin ne pourra s'empêcher de souhaiter également une forme particulière d'indépendance? C'est l'histoire même du R.I.N. depuis sa fondation. Mais M. Pelletier ne lit pas les journaux, même la La Presse, semble-t-il. Il nous laisse cependant cette savoureuse définition de la "séparatite aiguë": "maladie grave du sens politique. Symptôme principal: s'attacher uniquement à la forme des choses, aux mots, aux drapeaux, aux symboles, cependant qu'on abandonne aux autres... l'action sur des réalités concrètes". Nous n'aurions pas pu diagnostiquer avec plus de talent la "statu quose" aiguë: maladie grave du sens politique. Symptôme principal: s'attacher uniquement à la forme des choses (par ex. réclamer la modification de la constitution canadian), aux mots (préconiser la Démocratie tout en appuyant un régime antidémocratique; prôner un État plurinational, bilingue et biculturel où, de fait, le Canadien français seul est "plurinational", bilingue et biculturel), aux drapeaux (là alors, quelle gaffe!), aux symboles (chèques bilingues), cependant qu'on abandonne aux autres (aux partisans de l'indépendance) l'action sur les réalités concrètes (tous les leviers du véritable pouvoir politique qu'Ottawa détient et utilise à notre détriment).

Il y a dans ces deux éditoriaux une illustration de la tragédie de certains Canadiens français qui se sont crus obligés de se rallier à un régime qui les méprise par ses lois comme par ses coutumes. En choisissant de le faire, ces individus sont passés dans le camp du statu quo, de la réaction, de la nouvelle droite, dans le camp du mépris d'où ils fustigent le "peuple attardé" qui croit encore obscurément en l'honneur, en la dignité, en l'indépendance.