Le Canadien français et son double

De La Bibliothèque indépendantiste
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Le Canadien français et son double
Éditions de l'Hexagone, 1972, 101 p.




Sur le livre : [1]. Autre(s) éditions(s) : 1979 et 1989 chez l'Hexagone et 1997 chez Lanctôt. Achat en ligne : Renaud-Bray.



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Gaston Miron

Dépersonnalisation

Dans le silence tumultueux d'une âme collective en proie à un indicible malaise, c'est de toutes parts que nous, Canadiens français, sommes cernés.

Héritiers d'une histoire humiliée, nous redoutons toujours, moins de nous pencher sur elle, comme un entomologiste sur un insecte mort, que sur nous en elle. Blessure toujours ouverte, notre passé, à seulement en rappeler un certain visage, semble nous happer, comme pour nous engouffrer à jamais. Nous fuyons l'image que le miroir de l'intériorisation collective nous renvoie.

Et pourtant nous nous cherchons. Avidement. Mais nous nous méfions de nos sources. Comment renaître à soi-même sans ressusciter ce qui ne demande plus à vivre?

Pour échapper à notre regard tourmenté, nous prenons du champ vis-à-vis de nous-mêmes. Ne nous voulant que froidement objectifs, nous nous penchons sur les institutions politiques et socio-économiques comme sur des réalités de soi étrangères à notre drame intérieur. Et plutôt que de sonder à travers elles des émotions qui nous gênent, nous les écartons au nom de la raison claire. Nous domestiquons notre angoisse en nous réfugiant dans l'analyse des faits.

Mais l'indicible malaise demeure.

Il n'y a pas que l'identification à la terre d'ici qui soit difficile. En quête de notre unité d'hommes, nous nous décentrons au moment que nous creusons nos racines. Mais comment, dans l'incertitude de soi, naître au monde sans se renier ou sans trahir ses sources? Car nous nous méfions autant du monde que de nous-mêmes. Le sol sous nos pas est mouvant, comme est brouillé l'horizon devant nos yeux. Une invisible hostilité nous coupe à la fois de nous-mêmes et du monde et nous mure dans un indicible malaise.

L'arbre canadien-français est atteint d'un mal étrange qui ronge à la fois ses racines et son feuillage.

Depuis deux siècles, nous ne sommes plus seuls dans notre pays.

Non plus qu'en nous-mêmes.

Quand nous tentons de nous saisir comme peuple, ou de nous projeter sur le monde, une présence s'interpose. Où que nous regardions, infailliblement nous rencontrons l'Autre - en l'occurrence l'Anglais -, dont le regard trouble notre propre regard.

Le Canadien français est un homme qui a deux ombres. Et c'est en vain que nous feignons d'y échapper: l'ombre anglaise nous accompagne toujours et partout. Et dans cette ombre nous devons ombre.

Il y a en nous un lien mystérieux: notre apparente solitude est secrètement assiégée.

Qui sommes-nous dans cette zone d'ombre où l'Anglais semble tirer les ficelles cachées de nos vies? Que sommes-nous inconsciemment devenus sous son regard pour ainsi fuir ce que nous cherchons tant à étreindre?

***

Puisque nous ne sommes plus seuls dans ce pays, interroger notre identité de peuple dans sa relation à la présence anglaise peut nous conduire à mettre à nu l'être collectif. La nationalité peut n'être qu'une étiquette, mais dissimilée, il y a l'âme d'un peuple.

Qui sommes-nous, Canadiens français?

Si nous interrogeons le langage courant, nous constatons que notre nom même de peuple sème en nous la confusion.

Au cours d'une entrevue littéraire, un poète demandait un jour à un autre poète, que sa profession de diplomate conduit un peu partout dans le monde: « Vous sentez-vous plus Canadien que Canadien français ? »

Cette question, quand on s'y arrête, est curieuse. Aurions-nous deux identités? Ou quelque chose dans notre identité serait-il extérieur à notre vie canadienne, comme une réminiscence de vie antérieure?

Non moins curieuse cette profession de foi commune à beaucoup de personnages politiques à travers notre histoire: « Je suis Canadien d'abord, français ensuite ». Y aurait-il en nous deux parts d'inégale valeur et que l'on pourrait, selon les circonstances politiques, dresser l'un contre l'autre?

Les indépendantistes, qui ont senti la confusion, y échappent en ne se disant que Québécois. Notre nom de Canadien nous serait-il devenu secrètement étranger?

Quant aux mystiques de la table rase, ils prennent le simplisme de leur slogan pour du dépassement: « Soyons Canadiens tout court. » Mais qu'est-ce qu'un Canadien tout court dans un pays où deux peuples se réclament de ce nom?

...

Culpabilité

Sommés par la Raison de sortir de l'irréalité, nous avons abandonné nos terres idylliques, mais ce fut pour aborder, la mort dans l'âme, les terres étrangères de la réalité pancanadienne. Répudié notre passé, le présent n'en acquérait pas plus de sens.

Déchirés dans notre être et malheureux sans raison, nous sommes devenus le théâtre d'un conflit aveugle qu'un second mal, par sa violence retournée contre nous-mêmes, a rendu mortel. Car ce peuple tranquille que nous sommes, ou croyons être, fait illusion: notre silence n'est pas que résignation, il est cri retenu; notre immobilité, agitation démente mais invisible; notre mélancolie, comme notre stoïcisme, fureur rentrée. Mais s'arrêtant au bord des lèvres, nos éclats sont sans écho et nous déchirent sans que nous le sachions. Nous sommes le lieu clos d'un drame total, qui nous mure dans l'incohérence et nous coupe de la parole libératrice. Ce drame de la fureur et de la mort a été porté au théâtre, cette conscience nocturne de nos mornes délibérations. Mais nous ne nous sommes pas reconnus.

Deux femmes terribles, d'André Laurendeau, est une pièce en apparence à cent lieues de traiter de notre condition collective. Et pourtant, par sa structure et la nature secrète de ses débats, elle la dévoile et l'incarne.

Deux femmes se disputent la possession d'un homme qui leur échappe. Elles exigent un bien, commandent, se jugent et se griffent. Mais plus elles revendiquent l'homme, plus celui-ci se terre. L'une le dispute à l'autre au nom des liens sacrés du mariage, du devoir, de la fidélité; l'autre, au nom de la vie, de la liberté, de la passion. Dressées l'un contre l'autre comme deux absolus. Devant l'impossible partage, l'homme se tue. Mais l'homme mort, elles ne se rendront pas compte que leur lutte non seulement fut vaine mais meurtrière.

Mais cet homme, qui est-il? L'auteur ne nous le dit pas. Il ne vit pas lui-même le drame dont il est l'enjeu: il est là sur la scène, et jusqu'à l'obsession, mais présent par les autres qui le soupèsent, l'appellent et se le disputent. Cette absence du personnage central et cette tentative désespérée de le débusquer, de l'amener de l'extérieur à se manifester, laissent soupçonner chez cet homme sans visage une impuissance foncière à s'exprimer, un principe fondamental de mutisme, un germe de destruction, un mal insaisissable - ou inavouable comme une faute - et qui invite au secret de la tombe.

Cette absence et ce mutisme, c'est le visage caché de la pièce, son niveau non formulé, le drame même de l'homme et non plus son reflet déguisé sur les autres personnages. C'est ce substrat irrationnel qui donne la clé de l'œuvre.

À la genèse de la pièce, il n'y a qu'un seul personnage: l'homme qu'on ne verra pas. Les deux femmes, qui au niveau de l'action vivent un drame qui leur est propre, au niveau silencieux n'existent pas mais incarnent le conflit même de l'homme dont elles miment, par personnages interposés, le désespoir et la fureur. Deux femmes terribles est ainsi nommée par antiphrase: c'est là le drame d'un homme seul et muré, d'un homme terrible d'inexistence.

...

Reconquête

Mais si, par le jeu de l'être et de l'avoir, toute servitude porte en elle la liberté de l'asservi, le réflexe nationaliste, à travers notre Histoire, témoigne de notre instinct le plus profond et le plus sûr: l'instinct ontologique de la liberté. C'est dire que c'est cet instinct qui a toujours eu - et a encore - raison contre la Raison; c'est lui et non la Raison pancanadienne qui a été - et est encore - porteur de notre libération. C'est lui qui désormais doit fonder une Raison enfin désaliénée. Notre Histoire retombera sur ses pieds quand nous nous rendrons à l'instinct enfin sorti de sa nuit et épuré des automatismes et des schèmes de pensée de nos idéologies traditionnelles.

À l'heure de la décolonisation du monde, cet instinct nous rend universels d'emblée. C'est lui qui, depuis 1960, nous fait lentement renaître à nous-mêmes et au monde; c'est lui qui, dans l'intuition d'un nom - puisque tout a commencé dans un nom - retrouve dans toute sa réalité notre véritable identité, un nom qui lève toute ambiguïté, un nom clair et transparent, précis et dur, un nom qui nous reconstitue concrètement dans notre souveraineté et nous réconcilie avec nous-mêmes: Québécois.

C'est ce que la Conquête - et 1867 -, dans la servitude, avait virtuellement fait de nous: des Québécois. C'est ce que, contre elle et dans la liberté, nous devons devenir: des Québécois. Car il n'y a plus d'ethnie canadienne-française: elle s'est dissipée dans la servitude canadienne. Ce que nous trouvons à la place - et qu'il nous faut construire -, jeune, moderne, enraciné et ouvert au monde, c'est le peuple québécois, soit un groupe culturel, homogène par la langue, et qui cherche - dans son nationalisme décolonisateur - son expression politique totale. Notre décolonisation commence par l'amputation volontaire de la part de nous qui, sans la servitude, aurait pu être mais qui n'a pas été et ne peut plus être et que seul un rêve de colonisé peut continuer d'entretenir: la part canadienne. Au-delà de la chimère canadienne, il y a la réalité québécoise. C'est là la vraie mesure de notre taille.

Un peuple s'affirme souverain dans le concert des peuples de la terre ou il disparaît. Dans la nuit de la servitude, notre disparition a depuis longtemps commencé, notre libération aussi, qui voit enfin poindre le jour. La Conquête avait figé notre Histoire en destin, comme on dit de la mort qu'elle fige une vie en destin. Nous entrerons dans l'Histoire ou nous nous figerons à jamais en destin.

La Conquête avait engendré en nous le terrible dialogue de la liberté et de la mort. C'est dans le dialogue de la liberté et de la vie que se fera notre Reconquête. Mais à l'heure de tous les possibles et des échéances déchirantes, ce que doit d'abord vaincre notre peuple, c'est sa grande fatigue, cette sournoise tentation de la mort.

Montréal, 1961-1971



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