Irlandais et Canadiens français. Leurs intérêts communs — Lettre d'un avocat irlandais de Toronto

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Irlandais et Canadiens français

Leurs intérêts communs
— Lettre d'un avocat irlandais de Toronto
dans Le Devoir, le 17 mars 1914.



Nous recevons d'un jeune avocat irlandais de Toronto une assez longue lettre d'où nous extrayons ces passages particulièrement intéressants au jour de la Saint-Patrice :

Pendant des siècles les Français ont été, d'une façon non équivoque, les amis des Irlandais. Je fais allusion, naturellement, surtout aux Français d'Europe. Pendant la longue lutte entre l'Angleterre et l'Irlande, les rives de la France furent constamment un refuge pour les Irlandais. On a fait plus de projets pour la libération de l'Irlande a Paris qu'à Dublin. Les champs de bataille de la France, pendant le seizième, le dix-septième et le dix-huitième siècles se sont illustrés de la chevalerie irlandaise. La bataille de Fontenoy est un des nombreux engagements où la présence de exilés irlandais en grand nombre conduisit la France à la victoire.

Pendant les jours sombres où l'éducation et la religion étaient refusés aux Irlandais, où les maîtres d'écoles et les prêtres étaient chassés comme des loups, et que leurs têtes étaient mises à prix, quand toutes les sources de lumière et d'érudition étaient taries par le préjugé et la haine britanniques, les Irlandais qui pouvaient se le permettre envoyaient leurs enfants en France pour y faire leur éducation, de là nombre de ceux-ci revenaient prêtres pour exercer le ministère, en cachette, pour les besoins spirituels de leur peuple. Le grand maréchal de France, de Saxe, parlant un jour au colonel Lynch, chef de la brigade irlandaise, lui disait: « Oui, vous nous donnez des soldats, mais nous vous donnons des prêtres. » Un grand nombre d'historiens s'accordent à dire que saint Patrice venait de France, de sorte que nous serions redevables à la France de notre sain patron lui-même.

[...]

Venons-en maintenant à l'acte le plus important de tous et qui chose digne d'être retenue, a été rédigé par des hommes d'État canadiens. J'ai nommé l'Acte de l'Amérique britannique du Nord.

Dans la rédaction de cet acte, l'élément français de Québec a joué un grand rôle. Pour mener à bonne fin la Confédération, il fallait nécessairement satisfaire leurs demandes. Et il faut ajouter à la gloire des pères de la Confédération, de langue anglaise, que ces derniers étaient les plus désireux de concilier toutes les classes. L'on ne rencontra peut-être jamais dans l'Empire britannique un corps politique plus consciencieux et plus large d'esprit que celui qui prépara l'Acte de l'Amérique britannique du Nord. C'est presque sans opposition qu'on accorda aux Canadiens français les deux principaux objets de leurs revendications, l'égalité des deux langues et les écoles séparées.

J'ai tracé les grands lignes de l'histoire des Français au Canada depuis 1763 afin de montrer que partout où ils étaient en majorité, ou en état de faire entendre leurs demandes, on les traita avec une considération convenable, mais que du moment qu'ils devenaient une infime minorité ou qu'ils manifestaient quelques signes de faiblesse, on les traitait avec mépris.

Les Canadiens français livrent en ce moment leur dernière grande bataille au Canada. S'ils sont vaincus, ils sont à jamais perdus, comme élément distinct. Leur langue est le grand instrument qui les tient unis pour la protection de leurs intérêts religieux et éducationnels. Enlevez-leur leur langue, bannissez la des écoles et obligez-les de parler anglais et vous verrez la race s'éteindre en moins d'une génération. Les Irlandais de ce pays peuvent facilement saisir toute la vérité de cette assertion. N'ont-ils pas souffert pour la même cause? Y a-t-il quelque chose qui ait plus contribué à la dispersion de la race irlandaise que la perte de notre langue? Assurément non.

Six cents ans de guerre avec leurs conséquences de cruauté et de souffrance, six siècles d'injustice, d'oppression et même de famine n'ont pas pu anéantir l'esprit du peuple irlandais. Mais soixante ans d'abandon de leur langue en ont fait une race docile qui échangera sa fierté nationale pour un demi-gouvernement autonome; et pour cette demi-mesure, elle aura une reconnaissance aussi grande que si elle recevait quelque chose qui ne lui était pas dû et auquel elle n'aurait d'autre droit que la tolérance généreuse de parlement britannique.

Quel est le peuple qui voudra enlever leur langue aux Canadiens français? Les deux principaux éléments qui travaillent dans ce but sont les orangistes et les impérialistes. Tout le monde sait qui sont et ce que sont les orangistes. Les impérialistes, pour la plupart, sont les descendants directs des loyalistes de l'Empire Uni. Quelle est la raison principale qui pousse ces gens vers un tel but? Attention, chers lecteurs, les orangistes et les impérialistes craignent que les enfants français n'aient pas chance égale de lutter avec les leurs à moins qu'ils n'abandonnent la langue française et n'adoptent la langue anglaise. Avez-vous jamais, chers lecteurs, dans toute votre expérience, entendu parler de quelqu'un qui, dans les temps passés, ait été témoin d'une aussi flagrante hypocrisie?

Angliciser! angliciser! angliciser! c'est là l'explication de tout. Quelque harmonieuse que soit une langue; quelque élevé que puisse être l'idéal d'un peuple; quelque édifiants que soient ses coutumes et ses usages: bannissez tout cela et réduisez tout à la mesure de l'idéal anglo-saxon.

Angliciser le langage; angliciser les comptoirs du monde; angliciser les cinq grands océans et les cinq continents immenses; tel est leur désir égoïste; et s'il leur était possible, ils angliciseraient le ciel même, déposant saint Pierre et commettant à sa garde le colonel Geo. T. Dennison. Les catholiques irlandais du Canada sont profondément intéressés dans la présente lutte. Il n'est pas nécessaire d'avoir une grande puissance de perception pour y voir le premier mouvement d'une campagne pour faire disparaître les écoles séparées. Cette institution (les écoles séparées), la meilleure que nous ayons pour faire instruire nos enfants dans la foi, nous la devons entièrement aux Canadiens français. C'est parce qu'ils voyaient l'avenir d'assez loin et qu'ils étaient assez puissants pour l'exiger, au temps de la Confédération, que nous jouissons de cet avantage aujourd'hui. S'ils n'avaient aucun autre droit à notre amitié, celui-là, seul, serait suffisant pour que nous leur accordions notre sympathie et notre aide dans la présente lutte.

Il n'y a aucune nécessité de faire disparaître la langue française. Il n'y a aucune nécessité d'imposer l'anglais. La connaissance de deux langes est un avantage pour chacun, autrement, pourquoi l'enseignerions-nous dans nos «High Schools»? L'injustice et la bigoterie seules peuvent tendre à un autre but, et s'il est fidèle à ses traditions nationales, le peuple irlandais catholique du Canada ne se laissera point influencer dans son jugement par l'un ou l'autre des éléments qui dirigent l'attaque.



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