De l'énigme québécoise au problème canadien

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De l'énigme québécoise au problème canadien
20 octobre 1999



De l'énigme québécoise...

On reproche souvent aux Québécois leur ambivalence, leurs choix politiques "incompréhensibles", tellement ils semblent contradictoires. Les Québécois expriment leur "attachement" au Canada, en votant NON à deux référendums constitutionnels, mais continuent d'élire des majorités souverainistes au Parlement fédéral et à l'Assemblée nationale.

Peut-on s'en étonner quand on sait que les Québécois sont soumis à des discours contradictoires de la part de leurs élites politiques, divisées en deux fragments souverainiste et fédéraliste? Peut-on s'en étonner quand on sait que les Québécois s'acharnent à exiger des Canadians (qui la leur refusent) une reconnaissance qui se traduirait par un statut particulier dans le fédéralisme canadian, un statut qui garantirait les pouvoirs jugés nécessaires à leur développement en tant que peuple, à l'intérieur du cadre canadian?

Cet acharnement à vouloir renouveler la fédération sur la base d'un fédéralisme asymétrique suppose naturellement la reconnaissance du principe des "deux peuples fondateurs"... et réclame le principe d'un fédéralisme bi-national. C'est la position défendue notamment par Claude Ryan, ex-chef du Parti libéral du Québec, duquel on ne peut pas dire qu'il est le promoteur d'un nationalisme ethnique...

On peut en conclure que l'ambivalence des Québécois durera tant et aussi longtemps que ceux-ci se verront offrir par leurs élites le projet "faisable" d'un renouvellement du fédéralisme sur cette base. Ils préféreront ce projet à celui de l'indépendance nationale. Il y a là un réalisme politique évident et fondé. Pourquoi, en effet, tenter l'aventure de l'indépendance républicaine quand le cadre fédéral, assoupli et repensé dans le sens souhaité, fournirait à la fois la continuité politique et la sécurité culturelle?

Or, ce projet du renouvellement du fédéralisme est devenu, depuis 1982, une utopie. Le fédéralisme, loin de tendre vers l'asymétrie, se développe, au contraire, dans le sens d'une plus grande centralisation, tout en commandant un effort gigantesque de construction d'une identité canadian. Cette évolution récente du fédéralisme canadian se traduit par le principe d'un gouvernement fédéral fort et des provinces égales en pouvoirs... Centralisation et symétrie.

Cette évolution est expliquée le plus souvent par la perspective de la mondialisation, laquelle impose des alliances et des accords juridiques à propos desquels Ottawa parle au nom du "pays" et dont il s'engage à faire respecter les clauses dans toutes les provinces. L'asymétrie aurait pour effet de "compliquer" ces choses, suggËre-t-on... Et alors? Pourquoi pas assumer la complexité canadian? Le Canada n'est-il pas le lieu du "complexe", comme l'a écrit le mari de la gouverneure-générale ?....

«Nous sommes les victimes du désir désespéré de pouvoir nous représenter comme étant partie prenante d'un projet achevé, monolithique, normal, d'un État-Nation comme les autres. C'est comme si nous étions des frères siamois, avec un seul corps, deux têtes et deux personnalités, distinctes mais dépendantes l'une de l'autre. Au fond, nous formons un couple très intéressant.» (John Saul, qu'on ne peut pas taxer non plus de vision ethnocentriste...).

Comment cette lutte est-elle comprise par les Canadians? Elle est comprise précisément dans la perspective du projet canadian d'un État-Nation comme les autres... "One land, one government, one nation". Le projet canadian, c'est transformer "le corps à deux têtes" en un "corps à une tête"... Le corps canadian, c'est la diversité multiculturelle, la diversité des ethnies réparties dans toutes les régions de ce "grand pays", d'un océan à l'autre... La tête canadian, c'est la dominance du gouvernement central sur les gouvernements régionaux (avec la bénédiction de 9 gouvernements provinciaux sur 10...), avec les normes "nationales", les intrusions "viriles" dans les compétences provinciales, autorisées récemment par l'union sociale et soutenues par le pouvoir de dépenser du fédéral, lequel s'est récemment renforcé par le pillage et le détournement (dénoncé par aucune des 9 provinces anglophones...) de la caisse de l'assurance-emploi.

Le hic, c'est la "minorité régionale" québécoise qui résiste à ce programme canadian. Elle y oppose son identité nationale et son exigence d'un fédéralisme asymétrique, au risque de la rupture... avec le trait-d'union du partenariat. En clair, elle résiste à la minorisation perpétuelle, en maintenant son projet d'un renouvellement du fédéralisme dans le sens d'un fédéralisme asymétique, et cela, contre la volonté même des Canadians, tel qu'ils l'ont exprimée déjà à deux occasions (Meech et Charlottetown)...

Nous en sommes aujourd'hui au paroxysme de la crise: d'un côté, le mouvement souverainiste québécois ne peut plus proposer le projet d'une souveraineté-partenariat, si clairement rejeté par une des parties concernées; de l'autre, le gouvernement fédéral ne peut plus poursuivre le projet d'un État-nation comme les autres, si clairement refusé par l'autre partie.

Pourtant, l'un et l'autre persistent à imposer son projet. Le choc des deux nationalismes est donc imminent. Ces jours-ci, le gouvernement fédéral décidera comment il entend inposer aux souverainistes québécois "la rigueur démocratique" : osera-t-il indiquer la "question acceptable" et "chiffrer" la majorité qualifiée? En d'autres termes, le fédéral ira-t-il jusqu'à contraindre, par la force juridique, le mouvement souverainiste à choisir entre "le fédéralisme symétrique" et "l'indépendance nationale", ou "la sécession", comme il insiste pour définir le projet souverainiste par l'une de ses conséquences...

... au problème canadian

Le "problème canadian", paradoxalement, se situe dans la solution canadian...

«Au Canada, les réponses fédéralistes successives posent chaque fois une nouvelle difficulté qui est encore la même ... (...) dans la fédération, il n'y a que deux parties, [et] l'une d'elles, lourdement dominante et parfaitement déterminante, n'a pas la moindre intention de consentir à la révision de sa position privilégiée.» (Pierre Vadeboncoeur).

Elle ne doit surtout pas révéler qu'elle est produite par une élite financière ontarienne, celle-là même qui s'opposait hier au traité de libre-échange (ALÉNA) et aujourd'hui est divisée devant le projet de créer une union monétaire. Celle qui profite du statu quo.

Pour dissimuler ce fait, le nationalisme canadian se présente sous les traits d'un nationalisme postmoderne... fondé sur le libéralisme le plus authentique, sur des valeurs purement juridiques.

«Ces valeurs sont, entre autres, la priorité accordée aux droits individuels, l'existence de deux langues officielles, la reconnaissance du droit à l'autonomie pour les «nations» autochtones et la reconnaissance de diverses communautés culturelles, y compris celles des Canadiens français et des Canadiens anglais, comme fondement de la diversité culturelle canadienne.
«Depuis 1982, écrit Claude Bariteau, le fait national canadien se conjugue sur cette toile de fond. L'unité se réalise par l'affirmation d'un nouveau citoyen, plutôt qu'en référence à une culture dominante ou à un modèle sociétal associé aux peuples fondateurs. C'est ainsi que le Canada est devenu une terre d'immigrants avec, pour mythe de cohésion, l'individualisme et le multiculturalisme, deux valeurs que protègent la Charte des droits et libertés et la Cour suprême. Dans ce pays, place doit donc être faite à l'émergence d'un patriotisme transcendant les nationalismes d'hier à la base, pour certains, du mythe fondateur du Canada de 1867.»

À ce nationalisme au-dessus de tout soupçon, lavé de toute tentation d'irrationalité ou de fermeture ethnique, on opposera le nationalisme québécois, rangé dans le camp des nationalismes ethniques rétrogrades et menaçants...

La "purification conceptuelle"

Mais la commande ne va pas sans les risques de la contradiction, de l'approximation, voire du mensonge pur et simple... Dans un article publié dans Le Devoir, Max Nemni remâche le mantra de l'orthodoxie canadian à propos du "nationalisme ethno-territorial" des Québécois, considéré comme le dernier avatar du «nationalisme ethnique» qui, concède-t-il, « n'a plus le vent dans les voiles.» Mais, qu'il soit purement ethnique ou qu'il soit ethno-territorial, le nationalisme québécois se voit tout naturellement... opposé, comme on oppose l'impur au pur, à un nationalisme concurrent, un "bon nationalisme", fondé, celui-là, sur «le fédéralisme, le nationalisme civique et le renforcement du statut du français dans tout le pays», véritable "archétype", summum de la démocratie, offert comme modèle au monde entier. Ce nationalisme canadian, fondé sur des valeurs juridiques, puis élevé au sommet des valeurs morales, est ici présenté, rien de moins, comme valeur rationnelle, «comme la voix de la raison et la solution aux problèmes des Canadiens français.» À telle enseigne que le peuple québécois ne saurait rompre avec un si bel idéal qu'au fort prix d'une descente dans l'irrationnel, d'une errance rétrograde dans les sombres méandres du nationalisme du XIXe siècle.

Des contradictions

Max Nemni n'en est pas à une contradiction près. Dans «Le défi de Charest» (Max et Monique Nemni, Cité Libre 7.98), il n'a pas craint d'affimer «le sentiment de l'écrasante majorité des Québécois qui, comme la plupart des Canadiens d'ailleurs, conjuguent avec bonheur leurs identités multiples.» Tout en ajoutant, quelques lignes plus bas, que ces Québécois «subissent encore le traumatisme de deux référendums qui ont profondément divisé leurs familles, empoisonné le climat social et appauvri toute la société québécoise.» Comment, se demandera-t-on, des Québécois heureux de leurs identités multiples en viendraient-ils à faire ainsi l'expérience, déchirante il est vrai, du "bistouri", à choisir entre leurs identités canadian et québécoise? L'explication de notre pauvre idéologue canadian consiste à soutenir que le projet souverainiste n'est pas le fait du peuple québécois, mais le fait de son élite, de ces «quelque 200 intellectuels de l’élite nationaliste qui dirigent et contrôlent tout ce qui se passe au Québec depuis plusieurs décennies», comme l'a dit Guy Bertrand... En clair, les Québécois seraient heureux de leurs identités multiples, mais aussi... cons d'élire depuis 25 ans des souverainistes... et d'être partagés 50-50 entre Canada et Québec... ou, pour parler comme Max, "partagés 60-40", car le "vote ethnique québécois francophone" se situait en octobre 95 dans ces proportions... Conjuguer «avec bonheur leurs identités multiples», mon oeil!

Dans «Le mythe du fédéralisme renouvelé est mort», notre citélibriste «comprend difficilement que le PLQ et la grande majorité des intellectuels québécois n'y aient vu [dans la constitution de 1982] et n'y voient encore que «trahison» et «coup de force».» (N.S.) Ces intellectuels qui, dans leur «grande majorité», « préconisent un nationalisme civique, pluraliste et libéral.», s'opposeraient donc au projet canadian d'un «nationalisme civique, pluraliste et libéral»...

En premier lieu, comment expliquer cette opposition? Ensuite, comment des intellectuels peuvent-ils être porteurs à la fois d'un projet ethno-territorial et d'un projet civique, pluraliste et libéral? Enfin, pourquoi, dans ces conditions, persister à taxer leur nationalisme d'ethno-territorial?

Des approximations

En plus des contorsions conceptuelles, notre auteur pèche contre la dure réalité des faits. Ainsi, tentant de discréditer le nationalisme québécois, il nous informe qu'«après tout, le projet de création d'une "nationalité canadienne" transcendant les identités ethniques remonte aux origines de l'histoire du Canada français et il est défendu par Henri Bourassa, Wilfrid Laurier et Georges-Etienne Cartier et tant d'autres encore.»

En premier lieu, comment parler en même temps de "Canada français" et de "nationalité canadienne transcendant les identités ethniques"?

Sur le plan des faits historiques, disons simplement que ce que défendait Henri Bourassa, c'était le principe de l'automie "canadienne" (cf. son opposition à la guerre des Boers, dont certains viennent de fêter le centième anniversaire...) face aux contraintes impériales britanniques, à l'époque où la puissance de l'empire anglais était à son apogée. Dans ce contexte, Henri Bourassa a été le promoteur du nationalisme canadien, associé dans son esprit à un fédéralisme conçu comme un "pacte entre les deux peuples fondateurs"...

Cette perspective internationale ne doit pas dissimuler le fait que son nationalisme avait aussi un aspect intérieur, qu'on qualifierait sans doute aujourd'hui d'"ethnique", se portant à la défense du fait français au Canada.

«(...) les libéraux des provinces anglaises, et même le gouvernement Laurier, abusèrent sans vergogne du principe d'autonomie provinciale pour ne pas reconnaître de droit aux minorités francophones hors Québec. (...) C'est à partir de ce moment que, sous l'égide d'Henri Bourassa, la notion des deux peuples fondateurs s'est développée. Du moins au Canada français. » (Claude G. Charron)

Son Canada comprenait le Canada-anglais et le Canada-français... On est donc loin, très loin, aux antipodes..., du «projet de création d'une "nationalité canadienne" transcendant les identités ethniques»... On est même au coeur de ce projet d'un Canada fondé sur deux peuples... fondateurs. D'un Canada bi-national.

Dans un autre ordre d'idées, ailleurs dans son texte, notre auteur se fait un devoir de nous rappeler «que le projet de rapatriement de la Constitution avait reçu son coup d'envoi dans le programme de 1960 du PLQ.», ce qui laisse entendre, pour des initiateurs conséquents, une obligation morale d'en assumer la réalisation postérieure ... et ce qui, exprimé de manière si abrupte, laisse sans justification le fait qu'aucun gouvernement québécois, souverainiste ou fédéraliste, n'ait signé la constitution de 82. Il est pourtant clair que ce rejet indique, précisément, contrairement aux prétentions de l'auteur, que le «projet de création d'une "nationalité canadienne" transcendant les identités ethniques» n'a reçu aucun appui suffisant de la part de ces Québécois qui «conjuguent avec bonheur leurs identités multiples»...

Des mensonges purs et simples

«De plus, écrit Nemni, il est indéniable qu'en l'enchâssant dans la Constitution, cette réforme [constitution de 82] renforce le fait français partout au Canada.» Ça, c'est le bout...

Il faut vraiment une mentalité de jésuite pour induire une équivalence entre le bilinguisme institutionnel fédéral (inscrit dans la charte) et la protection des minorités francophones hors-Québec... "partout au Canada" (encadrée par des politiques provinciales...), équivalence démentie autant par l'histoire que par l'actualité qui contredisent le discours même du bilinguisme officiel.

Qu'il suffise d'indiquer ici que l'assimilation galopante des francophones hors-Québec est un fait reconnu et public... La négation brutale de ce fait relève d'une approche, disons, très restrictive...

Plutôt que nier les faits, il aurait été plus décent d'invoquer une notion d'assimilation à réviser, comme l'a proposé la nouvelle commissaire aux langues officielles, Dyane Adams. C'est une position qui appelle à révisionnisme historique, qui n'est pas plus futé, mais qui est plus propre.

Le vrai risque

Dans ce texte, la seule partie véritablement cohérente est sa conclusion, laquelle, paradoxalement, se pose sous la forme d'une question. Ce qui révèle jusqu'à quel point il est parfois difficile pour certains esprits de lire les choses comme elles se donnent.

«Une question reste cependant sans réponse: à l'aube de l'an 2000, les Québécois veulent-ils continuer à bâtir un nationalisme civique au sein du Canada ou veulent-ils prendre le risque de le bâtir dans un Etat indépendant? Le vrai défi consistera à trouver le courage de choisir sans ambiguïté une voie ou l'autre. Le mythe du "fédéralisme renouvelé" est mort. »

Là-dessus, on ne peut qu'être d'accord. «Le mythe du "fédéralisme renouvelé" est mort.», c'est vrai. Dans cette perspective nouvelle, le vrai risque pour le peuple québécois n'est pas de choisir l'indépendance mais de rester dans la fédération canadian...



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